Les réverbères : arts vivants

Genève se raconte au Galpon

Faire tenir toute une ville… dans l’espace clos d’un théâtre, c’est le pari réussi de Portrait, imaginé et mis en scène par Alexandre Simon et Cosima Weiter. Vingt parcours migratoires, des lieux emblématiques et des vécus touchants, drôles, poétiques – justes. À voir jusqu’au 1er avril, sur la scène du Galpon. 

Qu’est-ce qui fait une ville ? Les bâtiments qui s’y élèvent, le tracé de ses routes, les noms de ses rues ? La délimitation de ses frontières ? L’histoire passée qui se cache derrière son quotidien ? Les gens qui y vivent, y travaillent, la traversent un instant… ou s’y installent plus longtemps ? La langue qu’on y parle, les références communes qu’on y tisse – fêtes, célébrations, programmes scolaires, repères géographiques ? La manière dont on y est arrivé-es, les ami-es qu’on s’y est fait ? La famille qu’on y a construit, ce qui nous y a rejoint ?  

Un peu de tout ça, peut-être. 

Polyphonie multiculturelle 

Alexandre Simon et Cosima Weiter, dont je vous parlais dans mon dernier reportage, co-signent Portrait : le premier à la vidéo, la seconde au texte. Le duo nous propose d’expérimenter Genève sous l’angle de l’intime, en donnant à entendre une vingtaine de témoignages de femmes et d’hommes d’âges différents. Iels vivent à Plainpalais, à Carouge, à la Jonction, dans les tours du Lignon, à Meyrin, à Cressy… et ailleurs encore. Leur point commun ? Tous et toutes ont connu une expérience migratoire singulière : avant de s’installer à Genève, iels sont né-es, ont vécu, ont aimé et travaillé en Syrie, à Cuba, en Espagne, en Érythrée, en Suède, au Portugal, en Afghanistan, au Japon, au Sénégal, en Italie… Mais un jour, leur route les a conduit-es à Genève – et c’est là, désormais, que bat leur cœur.  

Comment raconter ces expériences, à la fois différentes et si semblables ? Comment dire l’arrivée, les premiers pas à l’école, le premier travail, l’apprentissage de la langue ou celui des habitudes de consommation, l’apprivoisement de rues et de modes de sociabilisation nouveaux, la (re)construction d’un cercle amical, l’attachement noué avec des reliefs montagneux ou urbains nouveaux… ? Dans son texte, Cosima Weiter reste au plus proche des témoignages recueillis par la Cie_avec pour ce projet : ce sont les mots de Marie-Sol, de Mika, de Maria ou encore d’Anne qui racontent cette Genève tourbillonnante, multiculturelle, parfois labyrinthique – mais tellement vivante. Cette Genève qu’iels aiment.  

Calvin aussi était un migrant 

Pour les incarner, un seul acteur : Pierre Maillet. Avec son blouson de cuir noir et ses mains dans les poches, il déambule à travers ces vies comme on déambule sur un boulevard. Sa voix attrape des « je » multiples, modulant avec discrétion le phrasé ou le débit, tandis que son corps et ses mains adoptent des attitudes différentes, en fonction des vécus et des caractères : enthousiasme, timidité, poésie, volubilité, calme, sérieux… Avec très peu d’effets, il parvient à évoquer énormément – comme lorsqu’il endosse la voix de cette Japonaise, installée à Genève après le drame de Fukushima en 2011, qui depuis sa fenêtre du Lignon observe le vol des oiseaux migrateurs au tournant des saisons. Entre Rhône et Salève, ses gestes deviennent aussi mesurés que son ton – comme un haïku à peine esquissé. 

D’autres témoignages sont durs – comme celui de ce journaliste syrien, qui a quitté son pays après qu’une bombe a détruit la chambre de son fils. Partir, plutôt que de rester dans un pays en guerre. Partir… mais devoir recommencer ailleurs, ne pas pouvoir poursuivre son métier à cause de la barrière de la langue, des différences de diplômes ou même de culture. Journaliste hier, éboueur aujourd’hui, qui aime regarder le soleil se lever sur la ville. Rester, pour le fils qui a tous ses copains ici, qui aime tant la ville. « Parfois, je pense à la Syrie. Mais c’était une autre vie. » Ces mots font écho à un autre récit, celui d’un père afghan parti avec sa femme et ses deux filles pour échapper au régime des talibans : « Avec ma femme, on voulait que nos filles soient libres. La petite veut devenir dentiste. La grande, médecin, pour pouvoir aider les gens dans notre pays, quand ça ira mieux. »  

Se rappeler que les lieux en paix, autour du globe, sont des espaces rares qu’il faut chérir. Et que Calvin aussi était un migrant. 

Polyphonie pluridisciplinaire 

À ces voix d’aujourd’hui se mêlent aussi les voix de jadis. Car on oublie souvent que Genève (et la Suisse !) s’est construite sur des migrations multiples – comme toutes les villes. De tous temps, les humain-es ont voyagé ; de tous temps, des hommes et des femmes sont parti-es d’un endroit pour poser ailleurs leurs bagages.  

Comme en écho avec ces éclats de vies contemporaines, le texte de Cosima Weiter évoque la Seconde Guerre mondiale et les lieux de passages où les populations juives traversaient la frontière pour atteindre le territoire suisse. Mais aussi les persécutions contre les réformé-es, qui ont contraint tant de personnes à fuir le royaume de France (Calvin en était). Plus loin dans le temps, ce sont les fuites des Helvètes face aux Germain-es, les combats contre César qui a coupé le pont sur le Rhône, l’échec de leur chef Divico face à la puissance de Rome… Comme un chœur, ces voix du passé sont incarnées par le trio de musicien-nes qui accompagnent la pièce : Vincent Bertholet (contrebasse, chant), Romane Millet (guitare, chant) et Naomi Mabanda (violoncelle, chant).  

Imaginée par Vincent Bertholet, la musique devient une voix à part entière de Portrait. Elle rythme les récits – s’y intercalant pour se mêler aux rumeurs de la ville que l’on devine au loin, ou fournissant aux mots un tapis sonore à la pulsation entêtante, toute en boucles et en motifs mélodiques hypnotiques. Elle fait également écho à la dernière dimension du spectacle : la projection vidéo. Capturées par Alexandre Simon aux quatre coins de Genève, plusieurs séquences montrent des quartiers que l’on s’amuse à reconnaître au fil de la pièce – la devanture familière d’un tabac à la Jonction, l’arrêt Bel-Air du tram 14, le Quai de la Poste qui surplombe le Rhône, un immeuble à Cornavin… Ces projections s’ajustent parfaitement à la scénographie (Christophe Ryser) et à la lumière (Luis Henkes) : elles s’animent sur quatre immenses panneaux gris, qui évoquent à la fois des façades de bâtiments et des plots de construction à taille géante. On s’amuse à y voir déambuler les personnages interprétés par Pierre Maillet – comme ce chauffeur de TPG d’origine portugaise, qui a choisi de ne pas devenir maçon pour ne pas vieillir prématurément comme son père, et qui porte un regard à la fois critique, cocasse et contemplatif sur son métier… 

Il y aurait encore trop à dire, car la vie qui traverse Portrait se construit par touches, au gré du temps et des interactions, grâce parfois à un geste, un son, un regard, une musique soudain attrapée, une image qui surgit au détour d’une rue – comme Genève, en somme. 

Magali Bossi 

Infos pratiques : 

Portrait, création pluridisciplinaire d’Alexandre Simon et Cosima Weiter (sur un texte de Cosima Weiter), au Théâtre du Galpon du 24 mars au 1er avril.   

Conception et mise en scène : Alexandre Simon et Cosima Weiter  

Avec Pierre Maillet  

Musique interprétée live : Vincent Bertholet (création musicale, contrebasse, chant), Romane Millet (guitare, chant) et Naomi Mabanda (violoncelle, chant)  

Scénographie : Cie_avec, Christophe Ryser  

Régie son et régie générale : Philippe de Rham  

Séquences filmées : Alexandre Simon  

Lumière : Luis Henkes  

Recherche scénique : Delphine Rosay  

Administration et diffusion : Daïkokucho Productions  

https://galpon.ch/spectacle/portrait/  

Photos : ©Erika Irmler 

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé. Elle aime le thé et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Présidente de l’association La Pépinière, elle est responsable de son pôle Littérature. Docteure en lettres (UNIGE), elle partage son temps entre un livre, un accordéon - et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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