Herculette
Dans le cadre de l’événement « Focus Créatrices » qui soutient la création féminine et féministe, la Comédie a accueilli le spectacle Hercule de Giulia Rumasuglia, un seule en scène corrosif qui est une adaptation de l’adaptation du mythe par Dürenmatt. Lisa Veyrier y livre une performance déroutante. On n’a pas tout compris mais on a bien aimé.
Bon alors à la base, Herc’ c’est le mâle alpha de l’Antiquité, fils de Zeus (qui s’est fait passer pour un autre pour enfanter la belle Alcmène). Il est hyper fort, réalise des exploits en pagaille et suscite l’admiration de Grecs puis des Romains (sauf Héra, épouse de Z. qui a une petite dent contre ce qu’il représente, on le comprend). Et, parmi les épisodes de sa vie, il y a les fameux douze travaux qui ont été un moyen pour notre musclor d’expier le vilain péché d’avoir tué ses enfants dans une crise de folie malicieusement orchestrée par la rancunière H.
Il s’y mit et fit un tas de trucs avec plein d’animaux : lion, hydre, biche, sanglier, oiseau, taureau, juments, troupeaux, dragon, chien, … et aussi donc avec les chevaux des écuries du roi Augias. Il a dû cleaner celles-ci en un jour alors que même avec un karcher moderne ça prendrait des plombes. Mais Herc’, malin, détourna le cours de deux rivières pour qu’elles traversent les écuries et les nettoient de fond en combles.
Et c’est de cet épisode que Dürrenmatt s’est inspiré pour écrire en 1954 une pièce radiophonique, la satire d’une Suisse enfouie sous le purin d’une administration kafkaïenne. Seul un héros pourrait y faire le ménage. On appelle alors Hercule. Ça tombe bien, chu de son piédestal héroïque, il est au chômage et doit de l’argent à tout le monde. Il accepte le deal : décrotter un pays qui déborde de merde. Mal lui en prit car il s’enlisera à son tour dans l’immobilisme réactionnaire de cette drôle de démocratie qu’est la nôtre.
Septante ans plus tard, Giulia Rumasuglia brouille un peu plus les cartes mythologiques en s’emparant du monument pour mettre en scène une Herculette queer à mi-chemin entre la danseuse de cabaret et l’artiste circassienne. Exit le mâle alpha infaillible. L’espoir viendra des femmes, aussi fragiles que fortes. La sautillante Lisa Veyrier livre alors un monologue étonnant dans lequel elle est à la fois narratrice et actrice. Elle entre littéralement dans les bottes du héros grec pour un tour de piste assez abscons sauvé par l’originalité de la scénographie et son talent indéniable de comédienne.
Donc la Suisse est dans la merde. Ok. Il faut un héros pour la désempuriner. L’homme providentiel… Ok ? Herc’ a déjà fait mieux (relisez son CV impressionnant). Pourtant, il va se casser les dents sur ce treizième job. On s’extirpe moins de l’Helvétie qu’on ne remonte des enfers. L’embourbement politico-administratif de notre petit nombril européen réduit à l’impuissance toute velléité héroïque, européenne ou féministe.
Et aujourd’hui, en 2025, avec le retour des révolutions conservatrices, on ne peut même plus compter sur le prisme temporel qui permettrait de donner raison à la parole de Marylin disant qu’une femme qui se veut l’égal d’un homme manque d’ambition. Sur scène, Lisa Veyrier embrasse pourtant tous les rôles de la farce : maîtresse de cérémonie, femme de, vacher avec son botte-cul, femmes et hommes politiques, puis lui qui devient iel. Mais elle est bien seule pour faire face au cirque du microcosme patriotico-nationaliste. Elle se débat comme la puce progressiste sur la cuirasse du rhinocéros climato-sceptique et népotique. Elle s’essouffle, Lisa. Ce n’est pourtant pas faute d’essayer de réenchanter un monde qui ne veut pas d’elle. Un monde vache, où les cloches sont reines, où même les chants du yodel deviennent des messages politiques. Ainsi, malgré tous ses efforts pour montrer les limites de la testostérone, malgré toute son espièglerie, ses idées et son intelligence, Herculette reste une étrangère en exil. Elle propose un changement trop risqué pour le pouvoir en place. Elle tournera alors en rond sur le carrousel absurde de ce petit pays engoncé dans sa merde tout en faisant comme s’il était propre…
À noter la réussite du dispositif scénique qui reprend l’imagerie circassienne circulaire comme contenant du récit : trois penderies jointes pour former un habile tourniquet. Trois mondes qui cohabitent et s’entrechoquent : le cirque (et sa créativité), le pays (et ses traditions) la ville (et sa politique). Relevons aussi la bonne idée de cette grande caisse en bois à roulettes, sorte de boîte de Pandore qu’Herculette ouvre pour en faire sortir la complexité polyphonique des voix en jeu. La métaphore est joliment trouvée et la bande-son délicatement intégrée à l’ensemble. Alors le public, sans tout comprendre, prend en sympathie cette héroïne déchue qui engage tout son corps au nom d’un idéal démocratique plus que jamais mis à mal. Saluons encore les lumières tamisées qui viennent renforcer à bon escient l’atmosphère ambiante. À ce propos, les néons verticaux contre les murs sont du plus bel effet.
Au final, à bout de souffle et d’idées, il ne restera plus à notre anti-héros allosexuel qu’à reprendre les attributs musclés de l’homme pour, dans une morale ridicule, finir bras ballants devant l’innommable. N’y a-t-il aucune autre issue que le renoncement ? T.I.N.A ? Bien sûr, il y a toujours une alternative, diantre. Seulement ce n’est ni un homme, ni une femme providentielle qu’il faut attendre. Le sursaut est en nous. La solution viendra de l’intérieur. D’un peuple qui peut faire de ses cloches une symphonie révolutionnaire. Diantre, si chacune et chacun d’entre nous se met à nettoyer la merde, à commencer par celle sur son palier, un autre monde est possible. Chiche ? Hasta la victoria siempre, Friedrich.
Stéphane Michaud
Infos pratiques :
Hercule d’après Hercule et les écuries d’Augias de Friedrich Dürenmatt, à la Comédie de Genève, du 25 au 29 mars 2025.
Adaptation et mise en scène : Giulia Rumasuglia
Avec Lisa Veyrier
https://www.comedie.ch/fr/hercule
Photos : © Julie Folly