Il me semble, souvent, que je t’aime…
Événement à la Comédie : Qui a tué mon père, d’après le prodige Edouard Louis, joué par lui-même et mis en scène par la référence allemande Thomas Ostermeier. Un doux monologue, mélancolique, musical et indigné, à la lisière du stand-up, adressé à ce père qu’il « aime-hait ».
– Alors tu es encore allé faire le clown au théâtre…
– On est obligés de commencer comme ça ?
– Oh ça va, fais pas ta chochotte…
– Papa…
– Les artistes, c’est des profiteurs et des drogués… Tu veux finir comme ton frère ?
– … parce que comme toi, c’est mieux ?
– T’as de la chance que je me sois promis de jamais frapper mes enfants…
– Remonte ta couverture, tu vas avoir froid… Et ta machine pour le cœur, elle fonctionne bien ?
– Tu élèves quatre gosses, tu bosses comme un taré, tu te pètes le dos, le bide, les poumons. Tout ça pour crever à cinquante ans dans un fauteuil Conforama…
– C’est le système, justement. Dans mon livre je dis que tu appartiens à cette catégorie d’humains à qui la politique réserve une mort précoce…
– J’ai pas lu ton livre… Et je le lirai pas. Je veux pas savoir… T’as pas une clope ?
– J’ai toujours un vieux paquet de Maman dans mes poches… mais tu crois vraiment que…
– J’vais crever, mon fils. Tu vas enfin être débarrassé de moi…
– C’est pas si simple. Je t’aime aussi…

– Tu vas pas chialer comme tes sœurs, hein ? Ton spectacle, c’est comme ton livre ?
– A peu près. Ça parle de nous, de là d’où on vient. De Paris qui se moque. Et de ce que la vie nous fait vivre.
– Et y’a des gens qui paient pour écouter ça ?
– Des salles pleines. L’autre soir à Genève, ils étaient presque cinq cents.
– Le monde est fou. Bon, en même temps, la Suisse… Et qu’est-ce que tu racontes ?
– Qui a tué mon père.
– Quoi ?
– Qui a tué mon père. Comment tu es le produit de ton époque. De ton éducation. De tes valeurs. Et comment les politiques se sont bien foutus de nous.
– Mouais… Y’en a pas un pour rattraper l’autre. Tu peux les dézinguer, ces enfoirés.
– J’me gêne pas. Pour bien montrer leur responsabilité.
– Tu te souviens quand Macron nous a retiré cinq euros d’aide sociale ?
– Le même jour où il a annoncé une baisse des impôts pour les plus riches.
– Les riches, les puissants… les criminels. C’est pas nous les pires, Eddy.
– Edouard, Papa, plus Eddy…
– On se venge comme on peut…
– L’impunité des puissants… Ça m’a foutu la colère, ça. Et mon spectacle en parle.
– On se venge comme on peut…
– Faut en parler si on veut que ça change.
– Peut-être… Par contre, je t’interdis de parler de la famille. Chez nous, on lave pas le linge sale en public.
– Papa, tu peux plus rien m’interdire.
– …
– En plus, tout le monde savait que Grand-père bastonnait Mamie. Combien de fois t’as dit que c’est pour ça que tu lèverais jamais la main sur nous…
– Il avait pas le choix, le vieux : un parmi six gosses, la pauvreté, l’usine, l’alcool, …
– Aussi le produit de son époque… Est-ce que ça excuse tout ?
– Non, mais ça explique un peu. Comme pour moi.
– Comme pour toi. T’avais honte de moi et tu pouvais pas faire autrement.
– J’aurais voulu que tu me ressembles, tu peux comprendre ça ?
– Papa, tu votais FN, t’étais contre l’école, t’avais la haine des pédés…

– On était comme ça, nous les hommes, avant.
– Peut-être, mais il n’y a pas de déterminisme…
– Encore ton histoire de transclasse à la con…
– On veut tous être libres. Toi aussi, non ?
– Mais sans trahir d’où on vient. Quelle image tu donnes de nous ?
– A mes huit ans, je me suis déguisé en fille. Pour moi, pas contre toi.
– C’était pas possible pour moi. Qu’est-ce que tu veux que je te dise…
– Rien. Aujourd’hui je danse comme une fille sur le plateau.
– Mais pourquoi ?
– Pour montrer mon corps affranchi en contrepoint de ton corps affaibli…
– Et bien je viendrai pas voir ton spectacle.
– Et je chante la chanson de Titanic, tu te rappelles ?
– J’m’étais fendu en deux pour t’offrir la VHS.
– Un coffret collector blanc, je m’en souviens comme si c’était hier.
– Tu racontes ça aux gens ?
– Ça et puis d’autres fragments de ma vie…
– Pourquoi ça les intéresse, les gens ?
– Peut-être que ça résonne. Tout le monde a un père, vient d’une histoire…
– C’est pas un peu nombriliste, ton truc ?
– Si, un peu. A l’image du monde.

– Et tu montres comment c’est chez nous ?
– Je travaille avec un grand metteur en scène allemand qui cherche la vérité…
– Au théâtre ?
– Oui, le théâtre comme un miroir de la vie… mais ça t’intéresse ?
– Euh… Quand même pas, faut pas exagérer…
– D’ac, toujours est-il que Thomas m’a proposé une ambiance qui suggère le Nord, la Picardie… et il y a ton fauteuil…
– Celui-là ? Sur scène ?
– Oui, le vrai… La vérité, je te dis… et y’a aussi des images derrière moi : des paysages en noir-blanc, des routes dans le brouillard, des photos d’avant, toi en majorette…
– Je t’interdis.
– Moi aussi, je t’aime, Papa.
– …
– Tu me présenteras ton copain avant que je meure ?
– …
– Tu sais, j’ai compris que j’avais pas compris grand-chose.
– On fait c’qu’on peut avec c’qu’on est.
– …
– C’est mieux depuis que tu es malade.
– …
– Oui. Peut-être qu’il faudrait une bonne révolution pour changer tout ça.
– …
– Tu fais toujours de la politique ?
– Plus que jamais.
– Dans quel parti ?
– Sur scène.
Stéphane Michaud
Infos pratiques :
Qui a tué mon père de Edouard Louis, à la Comédie de Genève du 26 au 29 mars 2026.
Mise en scène : Thomas Ostermeier
Avec Edouard Louis
https://www.comedie.ch/fr/qui-a-tue-mon-pere
Photos : © Jean-Louis Fernandez

