La chute d’un idéaliste

Le Théâtre de l’Orangerie ouvre sa saison estivale avec Un ennemi du peuple, d’Henrik Ibsen, une pièce au propos puissant et incroyablement moderne, bien qu’écrite en 1882. La mise en scène d’Eric Devanthéry et la performance des comédien·ne·s lui font magnifiquement honneur.

En entrant dans le théâtre, on est d’abord surpris : les gradins se dressent face aux vitres de la salle. Pas de noir, donc. Puis on observe la scénographie : un meuble bas et un empilement de chaises sont disposés sur une couche de cartons mouillés, de l’eau s’égoutte du plafond. Pourtant, dans la petite ville où se déroule l’histoire, Madame la Maire Petra Stockmann (Rachel Gordy) se targue de la modernité des bains thermaux qui attirent des curistes du monde entier. Bien vite, on comprend la raison de ce décor insalubre. Le Dr. Tomas Stockmann (Xavier Fernandez Cavada) reçoit le rapport qu’il avait demandé à des spécialistes d’une université et les résultats sont incontestables : l’eau est infestée de bactéries et autres saletés issues des usines en périphérie de la ville, d’où le nombre croissant de maladies contractés au sein de l’établissement. Un bras de fer va dès lors s’engager entre le médecin et les autorités de la ville au sujet de la véracité de ces rapports et de l’utilité d’effectuer les travaux nécessaires, au risque de mettre en péril la bonne santé financière de l’État. Et quand la presse, contre-pouvoir par excellence, s’en mêle, les choses prennent rapidement une ampleur difficile à rattraper…

La scénographie de Julien Brun a ceci d’intelligent qu’elle reflète non seulement l’état insalubre des bains thermaux, mais aussi l’âme des personnages. Pour mieux comprendre cela, il nous faut parler des costumes choisis par Valentine Savary. Si tous les protagonistes portent des cirés, les couleurs diffèrent selon les personnages. Petra et Hovstad, le journaliste (David Marchetto) sont vêtus de blanc, teinte que l’on pourrait associer à la pureté et à la sagesse (en apparence du moins), mais aussi au divin, symbole de puissance. À l’opposé, Morten Kill, le beau-père de Tomas et patron de la plus grande usine de la ville, est le seul personnage en noir. Doit-on y voir un rapport avec la mort ? Il y a sans aucun doute une part de cela., puisqu’il précipitera la chute du Dr. Stockmann. Il porte toutefois des bottes jaunes, comme Tomas, symbole de trahison. Voici peut-être une indication du fait qu’il n’est pas totalement coupable, puisque son père et son grand-père avant lui étaient à la tête de l’usine et sont sans aucun doute responsables eux aussi de la pollution de l’eau… On en vient alors à Tomas, personnage central de l’histoire, qui est en kaki. Comme un être à part, il se retrouve partagé entre tous les protagonistes qui gravitent autour de lui, entre ses convictions profondes et la relation qu’il entretient avec sa sœur. Pas surprenant dès lors que cette couleur kaki évoque à la fois la guerre, pour le combat qu’il mène, mais aussi l’équilibre (dans la symbolique des couleurs), équilibre qu’il cherche à défendre à tout prix pour le bien commun…

Un texte d’une incroyable modernité

Décidément pleine de surprises, cette pièce étonne par la modernité de son propos. Alors qu’elle a été écrite il y a plus de cent ans, Un ennemi du peuple semble décrire les archétypes de la société actuelle. Si la réalité est évidemment plus complexe, on pourrait résumer les événements par cette simple maxime : l’argent régit le monde. Il y a d’abord Petra, la Maire, qui fait tout pour étouffer l’affaire, les conséquences économiques du scandale sanitaire pouvant être catastrophiques pour la ville. Elle n’hésitera pas à manipuler l’opinion publique pour qu’elle la soutienne, se rangeant ensuite derrière celle-ci pour défendre sa décision. Une manière de se dédouaner qui n’est pas sans rappeler certaines pratiques des politiques de nos jours… Les chaises disposées sur la scène semblent symboliser le peuple : d’abord empilées et bien en ordre, elles seront ensuite disposées à plat pour montrer l’assemblée qu’elles incarnent, avant d’être jetées en tas, rappelant les émeutes et autres débordements que le monologue du docteur, sur lequel nous reviendrons, causera. L’opinion publique, quant à elle, est portée par Aslaksen, imprimeur et représentant des petits propriétaires bourgeois, la majorité compacte. Lui qui prône la modération veut d’abord soutenir Tomas, avant de se raviser lorsqu’il comprend les conséquences pour son commerce. Les paroles de Jacques Dutronc dans L’opportuniste lui correspondent parfaitement : « Je ne sais faire qu’un seul geste, celui de retourner ma veste, toujours du bon côté. » Et c’est ce qu’il fait littéralement lors de l’assemblée convoquée par le Dr. Stockmann pour alerter le peuple sur la gravité de la situation. Outre l’effet comique provoqué par le retournement de la veste, le geste est aussi symptomatique de cette « modération » qu’Aslaksen défend : il est prêt à soutenir des idées qu’il juge bonnes, pour autant que cela ne l’affecte pas personnellement. Et que dire de Hovstad, le journaliste, qui se revendique libre et indépendant, mais se plie finalement aux manipulations des autorités en place. Le contre-pouvoir en est-il vraiment un ?

Pour autant, Un ennemi du peuple n’est pas une pièce démagogique. Il n’y a pas d’un côté les méchants capitalistes qui ne pensent qu’à l’argent et de l’autre les gentils idéalistes sauveurs de la population. Le Dr. Tomas Stockmann en est le parfait exemple. Archétype de l’idéaliste, il se laissera embarquer par ses idées, pour lesquelles il sera prêt à être lynché en public. Abandonné par tout le monde, sauf sa femme et son fils, il devient l’ennemi du peuple du titre de la pièce. Ses idéaux, auxquels il ne veut pas renoncer, le pousseront à des extrémités qu’on n’aurait pas attendu au départ. Plutôt que de s’attirer les faveurs du peuple qui s’est détourné de lui, il reniera toute forme de démocratie, en prônant que si la majorité décide, elle n’a pas pour autant raison et qu’on devrait plutôt laisser les élites intellectuelles, dont l’intelligence est supérieure, décider, comparaisons entre les races canines à l’appui… Le tout dans un monologue d’une puissance rare, incarné incroyablement par Xavier Fernandez Cavada, dont la performance est à couper le souffle. On pourrait le croire fou ; il a même certains traits du complotiste (le fait de détenir la vérité et de ne plus vouloir la partager, la populace n’étant pas capable de comprendre, la conviction que l’opinion publique s’est laissée embobinée par les mensonges des autorités…), et pourtant, ce qu’il dit est parfaitement sensé et appuyé par des rapports scientifiques. Mais Tomas s’est laissé dépasser par ses convictions, qu’il place au-dessus de tout le reste, aux dépends de l’avis des autres êtres humains. Voilà ce qui causera sa perte…

Un ennemi du peuple, c’est un petit bijou d’écriture signé Henrik Ibsen. La mise en scène d’Eric Devanthéry, l’humour grinçant qui s’en dégage tout le long, la scénographie de Julien Brun et la performance des comédien·ne·s se mettent au service de ce texte brillant, pour donner un des spectacles les plus marquants qu’il m’ait été donné de voir. Tout bonnement époustouflant.

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Un ennemi du peuple, d’Henrik Ibsen, traduit par Eric Devanthéry, du 8 au 25 juillet 2021 au Théâtre de l’Orangerie.

Mise en scène : Eric Devanthéry

Avec Xavier Fernandez Cavada, Rachel Gordy, Léonie Keller, Pierre Spuhler, Pierre Banderet, David Marchetto et Sven Devanthéry.

https://www.theatreorangerie.ch/event/27

Photos : © Magali Dougados

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

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