Les réverbères : arts vivants

La couleur des choses : amener les ados au théâtre

Alors que Michel Lavoie et sa compagnie du Théâtre Boréale s’apprêtent à s’emparer des planches des Scènes du Grütli avec La couleur des choses, adaptation du roman graphique de Martin Panchaud, nous avons eu l’occasion de nous entretenir avec lui pour parler de ce projet crée à Nuithonie.

La Pépinière : Michel, bonjour, et merci de nous accorder un peu de ton temps. Au départ du projet, il y a donc ce roman graphique assez particulier de Martin Panchaud, puisqu’il est designé sous forme d’infographie. Comment fait-on pour passer d’une telle forme à un objet théâtral et scénique ?

Michel Lavoie : Son aspect graphique, c’est ce qui attire beaucoup au départ : on se dit que c’est un objet particulier. Mais ensuite, je me suis vraiment concentré sur le scénario, parce que pour suivre la lecture de ce roman, avec ses points, ses pastilles, tu as besoin d’avoir une histoire assez solide pour pouvoir t’accrocher à cette espèce de drame que vit Simon. C’est ce qui m’a attiré au départ, et qui m’a permis de traverser le roman, en restant attaché à sa proposition graphique. Donc j’ai contacté Martin, je lui ai demandé s’il était d’accord de faire une adaptation pour le théâtre. Ensuite, j’ai retranscrit ce scénario que j’ai traversé comme une pièce de théâtre, en faisant abstraction de tout ce visuel. Donc, je me suis centré vraiment sur l’histoire. Et ensuite, comme je ne pouvais pas non plus ne pas tenir compte de ses vues aériennes, j’ai décidé d’en garder une partie et de travailler avec un vidéaste qui s’appelle Jérémie Dupraz. On a travaillé sur des cartes, sur les positions GPS du parcours de Simon : on a gardé cet aspect-là. Puis, j’ai cherché à faire une transposition de ces points – parce qu’on s’accroche quand même à ces points bruns – pour les représenter. Comme ce ne sont que des points, c’est très abstrait comme forme. En tant que lecteur, tu te fais ton propre scénario, ta propre image, ton propre casting de ces personnages, de qui peut être ce Simon. On est donc parti sur des masques : j’avais envie d’avoir une forme très assumée, visuellement assez forte. Il y a une vingtaine de masques qui représentent chaque personnage. Et on passe d’un plan à l’autre avec ces nouveaux personnages qui arrivent, qui sont joués par trois acteur/trices. Et il y a aussi Simon qui, lui, garde toujours la même posture, le même personnage. Les vues aériennes sont ainsi transposées en frontal. Par contre, la scénographie représente quand même une vision de plan, qui garde une cohérence aussi avec le roman.

La Pépinière : Cette histoire s’apparente à une odyssée initiatique. Il se passe beaucoup de choses dans le parcours de Simon. Au-delà de l’aspect graphique, qu’est-ce qui t’a attiré dans cette œuvre, au niveau du scénario ?

Michel Lavoie : Quand j’ai lu le roman, j’étais en train de travailler sur un spectacle pour adolescent-es, la compagnie Théâtre Boréale leur destinant ses spectacles, en réfléchissant toujours à quelque chose qui peut leur parler directement. En 2023, quand j’ai découvert le roman – qui venait de gagner un Fauve d’or au festival d’Angoulême – je travaillais sur la mythologie, avec, entre autres, des jeunes qui étaient placés en foyer, qui étaient en situation de détresse dans un centre thérapeutique. Ils vivaient des histoires assez terribles, des histoires vraies, qui font partie de la vie, mais dont, quand tu travailles avec eux, tu ne peux pas faire abstraction. Tu ne peux pas les mettre de côté ou mettre de la guimauve par-dessus pour enjoliver la chose. Simon représentait un peu cette partie d’histoire qui me suivait dans cette période-là. Le fait que ce jeune de 14 ans vive autant de tragédies aussi graves, ça me touchait. Il y avait quelque chose d’intéressant à raconter : de voir comment un gamin qui vit tout ça arrive à s’en sortir et à le traverser. Puis, en travaillant sur le texte, tu découvres qu’il y a plein de choses qui collent à ton histoire à toi, même si tu essaies d’en faire abstraction et de travailler dans un monde, dans une vision plus globale, ça reste quand même très intime. Il y a beaucoup de liens qui se font, comme ce qui est de la grossophobie, du harcèlement, de la recherche, de la construction qu’un ado se fait. Tout ce qu’il y a entre cette période de 14-15 ans, jusqu’à l’âge adulte est assez complexe, et Martin arrive à bien le raconter dans son scénario. Il y a du suspense, c’est un road trip, on ne sait jamais ce qui va arriver : c’est comme s’il n’y avait que des nœuds dramatiques tout le temps. Il arrive, tu crois qu’il va y avoir une solution, mais non, il y a encore un problème qui débarque. Je trouvais que c’était un terreau fertile, pour raconter cette histoire, et qui est proche aussi des adultes. On n’est pas si loin de l’adolescence. Dans tout ce qu’on a essayé de se construire, on essaie soit de poursuivre cet idéal, de s’y fixer, soit de se guérir, de se réparer, de trouver des solutions pour se redéfinir. Donc il y avait là-dedans des pistes intéressantes pour moi qui pouvaient se transposer sur un plateau.

La Pépinière : Au plateau, justement, tu utilises un dispositif d’enquête, avec quelque chose de très réaliste aussi. Comment en es-tu arrivé aussi à ce choix et comment cela a-t-il pu se transposer sur scène ?

Michel Lavoie : Le point de départ, c’était cette enquête, justement : j’avais envie que ces quatre interprètes cherchent à comprendre ce qui s’est passé pour Simon. Ensuite, je suis parti en métathéâtre, mais ça ne racontait pas vraiment ce que je voulais. Donc finalement, je me suis concentré sur une personne qui est Simon, et je travaille sur l’aspect réalité-fiction. On ne sait pas ce qui s’est passé, si c’est vrai ou pas. Donc c’est vers ce point de vue-là d’enquête qu’on part, où il y a un personnage qui connaît la vérité. C’est lui qui a traversé toute son histoire. Les autres autour sont des faux semblants, des adultes qui ne comprennent rien, qui sont très durs. C’est un monde assez complexe. Je suis resté là-dessus par rapport à l’enquête, où c’est le personnage de Simon qui connaît son histoire, qui la raconte, la traverse et revient sur les faits. On part donc de la fin du roman, on revient au début et Simon dit directement au public qu’il va raconter les faits, comment ça s’est passé réellement. Donc, l’enquête, elle est à l’intérieur de ça, mais en trame de fond : on n’est pas sur des inspecteurs qui viennent nous raconter ça, même si ça reste quand même une enquête pour connaître la vérité de ce personnage. Et pour ce qui est de l’hyperréalisme, je me suis beaucoup questionné dessus. Les masques sont réalistes. On les voit, on se demande si ce sont des vraies personnes ou pas. Je suis resté dans l’hyperréalisme émotionnel qu’on vit sur le côté cru de cette histoire, la vérité de cette histoire. Et c’est vers ça que j’ai orienté le travail du spectacle. Donc, on voit des moments où c’est cru, c’est une recherche de vérité dans le jeu. Et ensuite, il y a des grossissements de cette vérité, parce que, quand tu vis des moments très graves, ou des choses qui sont plus réelles que réelles, comme l’annonce d’une maladie grave, il y a quelque chose dans ton esprit qui transforme les choses. Ça reste très réaliste, mais c’est amplifié. Quand on le joue pour les jeunes ados, par exemple, ils n’ont pas de choc par rapport à la brutalité qu’il peut y avoir dans les scènes sur le harcèlement, parce qu’eux savent que ça se passe comme ça. Mais, quand tu le transposes sur un plateau, ça paraît en fait très intense, très grave, mais cette gravité elle existe, elle est là. C’est difficile de sublimer quelque chose de dur, comme l’acceptation de la mort. Il y a quand même tout un autre parallèle qui est là, avec la mort assistée par rapport à sa maman, et qui est quelque chose qui se vit : quand tu accompagnes quelqu’un, il y a cette gravité, mais il y a aussi ce laisser-aller, cette acceptation de ce qu’il va y avoir. Donc, c’est vers ça que ça penche. Il y a aussi un travail sonore qui est là, dans les scènes, qui essaie d’amener le spectateur dans un autre endroit. De l’emmener au parc, par exemple, tout en restant sur un plateau de théâtre, ou de l’emmener dans un poste de police, à l’hôpital… Donc il y a des moments où ça vrille vers une poésie.

La Pépinière : C’est une manière aussi de faire du théâtre un peu différente de ce qu’on peut appeler du « théâtre classique ». Il y le but aussi de parler à des ados. Comment on en arrive à s’adresser à un public plus jeune ? Comment vous travaillez à cela avec ta troupe ?

Michel Lavoie : J’ai un ado à la maison, je suis papa d’un garçon de 13 ans. Donc, je vis un peu ce parcours, mais en tant qu’adulte qui voit un enfant vivre des choses que j’ai vécues, par exemple, quand j’étais moi-même ado, mais dans une époque complètement différente, avec d’autres objets qui n’existaient pas dans ma vie, comme les écrans par exemple. Je suis toujours en train de me questionner sur ce que je faisais pour me divertir, au lieu d’avoir cette option constante. Et puis, le fait de travailler dans des projets de médiation avec des ados fait que je les rencontre. Je leur pose des questions, je leur demande ce qu’ils veulent voir au théâtre. Quand tu fais un spectacle pour eux, c’est quand même particulier, parce que tu travailles à fond, c’est exigeant : tu dois toujours te mettre à leur place, avoir un certain filtre par rapport à ce que tu dois leur présenter. Et puis après tu les rencontres, tu parles avec eux. Certains sont constamment dans le silence :  ils ne disent rien, n’osent pas se mouiller. Tu sais qu’ils ont aimé parce qu’ils ont écouté, applaudi, vécu, ça s’est bien passé, mais après, tu n’as aucun échange avec. À force de rester, de tirer un peu le fil avec eux, il y en a un, deux, trois qui commencent à parler, à poser des questions qui sont stimulantes, intéressantes, sur pourquoi tu as fait le projet. Et je leur demande simplement ce qu’ils voudraient voir au théâtre. On leur présente des Molière, des classiques… C’est important qu’ils assistent à ce type de théâtre pour leur culture générale, mais le théâtre, c’est autre chose aussi. Il faut représenter des choses qui les accrochent, qu’ils ressentent. Vivre ses premières larmes au théâtre, c’est quand même fascinant. Quand j’ai six ados qui sont en larmes ou qui se mettent à hurler parce que les personnages s’embrassent – pas parce que c’est chaud ou quoi que ce soit, mais simplement parce que ça se passe, après avoir attendu que ça arrive. Donc il y a quand même quelque chose, pour moi, de stimulant au théâtre. Et de savoir si c’est vrai ou non, si c’est grave, être accroché, s’interroger… vivre une représentation de théâtre avec des sujets qui leur sont adressés, c’est ce que je trouve extrêmement stimulant. Et donc, en leur demandant ce qu’ils voulaient voir, ils m’ont dit qu’ils voulaient voir des histoires de foot. Ça m’intéresse, mais bon, je n’avais pas de pièce sous la main. Ils veulent voir de l’action, du suspense. Ils veulent des histoires qui parlent d’eux. Donc, dans La couleur des choses, le personnage principal a 14 ans. Enfin, en réalité, il en a 27, mais il revient sur son passé en disant qu’il va raconter ce qui s’est passé quand il avait 14 ans, et le public va essayer de comprendre comment ça s’est vécu. Et ça, c’est un axe d’accroche pour eux qui fonctionne très bien. Ce sont des représentations qui durent 1h20, mais il y a un silence dans la salle, un respect.

La Pépinière : Tu parlais juste avant d’un travail sur le son. Comment tu t’adresses aux ados à travers le son ?

Michel Lavoie : Dans le spectacle, il y a du rap aussi : j’ai fait appel à un vrai rappeur, avec un musicien qui compose pour des rappeurs. Donc la musique est légitime dans ce sens-là. C’est une musique qui m’intéresse parce que c’est une manière de raconter des histoires. Quand un rap se déclame, tu écoutes tout ce qui se passe, toute l’histoire du qui est racontée. C’est un peu comme au théâtre. Donc il y a des temps où le personnage parle et rappe ce qui se passe, ses émotions, ce qu’il est en train de vivre aussi. Et là-dessus, ça accroche. Il y a eu des représentations où c’était drôle, parce qu’il y avait un petit groupe de caïds devant qui ne voulaient rien savoir, quand il y a des émotions, qui se bloquaient. Mais quand ça a commencé à rapper, ils ont commencé à bouger, à lever les bras, à s’ambiancer. Donc, il y a différentes accroches qui font que leur expérience d’1h20 va peut-être faire en sorte qu’ils auront envie d’y retourner, de se dire « J’ai vécu quelque chose de bien : on va parler sérieusement, on va dire des vraies choses. On ne va pas mentir sur comment ça se passe. » Ça, c’est très particulier. Le spectacle fonctionne vraiment bien avec les ados et avec les personnes âgées. Mais celles du milieu, il y a quand même un aspect un peu mitigé, en se demandant si on doit raconter des choses aussi graves aux ados. Dans la tête d’un ado, tous les adultes sont nuls, ils sont tous largués, ils ne comprennent rien à ce que les ados vivent. On leur parle comme si c’étaient des grands, mais ce ne sont pas des grands. Il y a tout un truc qui te questionne toi, en tant que personne de 40 ans. Mais ça suscite un débat, sur pourquoi j’ai décidé de le raconter comme ça. Mais je pense que j’ai été très vigilant du début à la fin, en respectant totalement le scénario de Martin. Et puis, pour des parents, le fait d’aller au théâtre avec son ado, cela génère des discussions et un chouette moment d’échange pour les deux parties.

La Pépinière : Michel, un grand merci pour cet entretien !

Fabien Imhof

Infos pratiques :

La couleur des choses, adapté du roman graphique de Martin Panchaud, par la compagnie Théâtre Boréale, aux Scènes du Grütli (Scène du Bas), du 12 au 28 mars 2026.

Adaptation : Martin Panchaud et Michel Lavoie

Mise en scène et direction artistique : Michel Lavoie, avec la collaboration d’Émilie Maréchal

Avec Julien Blasutto, Marie Fontannaz, Pascal Hunziker, Pierre Spuhler

Scénographie : Maria Eugenia Poblete Beas et Carolina Beovic

Masques : Maria Eugenia Poblete Beas

Maquillage : Emmanuelle Olivet Pellegrin

Création costumes : Julie Chenevard

Construction décor : Sergio Almeida

Création musique et ambiances sonores : LePhar – Raphaël Schwartz

Textes et coaching rap : Lake – Diego Buccino

Création vidéo : Jérémie Dupraz

Création lumière et régie : Michael Egger, assisté de Donatien Pivetaud

Direction technique et régie : Amand Leyvraz

Réalisation (captation et trailers) : inthenightprod – Cyprien Corminboeuf

Administration : Marie Paule Bugnon

https://grutli.ch/spectacle/la-couleur-des-choses

Photos : ©Nicolas Brodard

Fabien Imhof

Co-fondateur de la Pépinière, il s’occupe principalement du pôle Réverbères. Spectateur et lecteur passionné, il vous fera voyager à travers les spectacles et mises en scène des théâtres de la région, et vous fera découvrir différentes œuvres cinématographiques et autres pépites littéraires.

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