Les réverbères : arts vivants

La grande distribution passée au crible à la Maison Saint-Gervais

Du 17 au 22 mars prochains, une création collective, à l’initiative de Marie van Berchem et Vanessa Ferreira Vicente, s’intéresse au monde de la grande distribution. Dans Coloscopie d’un supermarché, c’est ce grand monstre du capitalisme qui est scruté de près. 

C’est un travail qui se déploie depuis plusieurs années déjà que vont présenter Marie van Berchem, Vanessa Ferreira Vicente et toute leur équipe, sans qui rien ne serait possible. Tout a commencé par une rencontre derrière le bar du Grütli, où toutes les deux étaient serveuses. À force de discussions sur le monde, le féminisme et tant d’autres sujets aux grands enjeux, elles ont fini par s’associer pour montrer plusieurs installations – on évoquera La bulle rose, un espace safe autour de questions de sexualités, un échiquier à trois joueur/euses aux Bastions, un drapeau vulve géant pour le 8 mars – jusqu’à monter leur premier spectacle, La Serveuse. L’objectif ? Décortiquer les métiers de l’invisible, en montrant ce que ces derniers subissent. La thématique du supermarché s’est ensuite assez rapidement imposée, grâce à leurs contacts et expériences : entre l’ami maraîcher de Marie qui lui a parlé de son rapport à la grande distribution, le travail de Vanessa en tant que polydesigner chez Bon Génie, ou encore la série Superstore. Finalement, Sandrine Kuster, directrice de la Maison Saint-Gervais, les a accueillies à bras ouverts pour cette création autour de ce qui semble être la clé pour comprendre le capitalisme. 

Un travail en plusieurs étapes 

Durant la première année de recherche, Marie et Vanessa se sont entretenues avec des membres de différents échelons de la grande distribution : magasinier/ères, vendeur/euses, directeur d’un centre commercial, mais aussi polydesigners 3D, autrement dit celles et ceux qui créent les visuels nous donnant envie de consommer et d’acheter. S’en est suivi un travail de production, de demandes de fonds et d’administration. Le duo a souhaité être bien organisé sur ces points, afin de pouvoir ensuite travailler confortablement sur la dimension artistique du projet. Il faut dire que le sujet est vaste, et qu’il faut donc choisir ce qu’on va en dire, comment le comprendre, s’en imprégner, puis le transmettre. Finalement, on retiendra la dimension absurde du spectacle, visant à montrer l’absurdité du système de la grande distribution : tout ce qu’on nous vend est transformé, tout en nous enjoignant à manger sain, de nombreuses personnes sont exploitées, mais restent accrochées à leur emploi faute de mieux… Au plateau, cela se traduira notamment par une scénographie conçue presque exclusivement avec du papier toilette et des étagères sur roulettes, que la danseuse du spectacle, Sophie Ammann, se chargera de déplacer entre les scènes. 

Trois archétypes 

Sur la scène, on retrouvera donc trois grands personnages, représentant chacun une facette du milieu : Céline Nidegger incarnera la directrice multimillionnaire, venue s’amuser avec la gestion du magasin ; Noémie Griess sera la consommatrice, entraînée dans une course infinie qu’elle subit ; quant à Sophie Ammann, elle sera l’étalagiste/magasinière, qui ne parle pas, et meurt constamment avant de revenir, tel Kenny dans South Park. Une manière de dire qu’elle ne peut pas faire autrement, et doit toujours revenir travailler pour subvenir à ses besoins. On retrouvera également Pascal, la voix du supermarché, qui devient petit à petit une IA connaissant la vie de tout le monde ; ainsi que l’écran, LCD, relevant de la dimension documentaire, en guise de contrepoint à l’absurde, qui relève des faits, notamment autour de l’élevage en batterie, du Mercosur ou encore des nombreuses fermes qui ferment chaque année en Suisse. Le tout sera lié à la thématique du cauchemar.  

Les thématiques liées à la surconsommation semblent importantes à aborder pour Marie et Vanessa, qui ont toujours proposé des spectacles engagés. Dans Coloscopie d’un supermarché, elles chercheront donc à montrer ces différents aspects, pour en parler, et faire réfléchir, sans pour autant se montrer moralisatrices. Au vu du nombre de thèmes à aborder, elles ont choisi de présenter ce spectacle comme un scroll entre chaque scène, à la manière de ce qu’on fait sur Instagram. Chaque scène prendra ainsi une forme différente : chorégraphie, comédie musical, film d’horreur, série inspirée de Dexter ou de La Panthère rose, scripted-reality façon Hollywood Girls ou encore différents types d’émissions… Plein de codes seront ainsi employés pour aborder ces différents aspects. 

Un fonctionnement en collectif 

Si le projet est porté par Marie et Vanessa, toutes deux insistent sur la dimension collective de la création. Tout se fait véritablement en équipe ! Au départ, il y a un premier texte rédigé par Marie, nourri ensuite par de nombreuses discussions et textes amené-es par les interprètes. Les trois comédiennes et danseuse au plateau ont contribué à cette recherche : Noémie y a mis sa patte et composé notamment deux chansons dont les arrangements sont signés CJ Nicholson, Céline a posé de nombreuses questions pour faire grandir ce texte, tandis que Sophie amène une autre couche, plus poétique et corporelle, avec quelque chose de touchant dans ce personnage muet. On citera encore Olivia Csiky Trnka, qui a proposé un accompagnement dramaturgique, ou Bastien Semenzato, à la direction d’actrices. Ces dernier/ères apportent un regard extérieur important, avec une grande expérience. 

Mais ce n’est pas tout, car Nadan Rojnic, au son, apporte sa patte, avec une musique inspirée de films d’horreur, culture populaire télévisuelle, et bruits de digestion pour montrer l’écœurement. Un travail accompagné de celui de Nidea Henriques aux lumières qui changent la couleur du cauchemar à chaque scène, et de Doria Gomez Rosay aux costumes. Cette dernière a déjà souvent collaboré avec Vanessa, en se montrant toujours très à l’écoute des porteur/euses de projet, pour choisir la bonne couleur au bon endroit, et esthétiser l’espace pour prolonger la création scénographique. Cette méthode de travail, en collectif, n’est pas encore complètement codifiée, mais Vanessa et Marie souhaitent continuer ainsi dans leurs prochains projets, dans une manière de travailler d’humain-e à humain-e, sans étiquettes pour les collaborateur/trices, et mettre en avant tout ce travail derrière la performance.  

Au cœur d’une répétition 

Après un passionnant entretien avec Vanessa, qui nous a présenté les grandes lignes du projet, sa genèse et la façon de travailler de l’équipe, nous nous retrouvons quelques jours plus tard, au plateau, pour assister à une répétition. À mon arrivée, l’équipe est en pause, mais n’en est pas moins active pour autant : Olivia, Marie et Vanessa remettent en place le papier toilette du décor, en discutant de la disposition, alors les comédiennes reviennent pour enfiler leur costume avant le filage prévu peu de temps après. Alors que l’une sort prendre l’air, une autre va acheter à boire et à grignoter, en prenant toujours soin de demander aux autres si elles veulent quelque chose. On perçoit déjà combien ces espaces de création sont des lieux souvent chargés émotionnellement, où ces petits gestes du quotidien deviennent des formes d’attention et de prise de soi entre les membres de l’équipe. 

Avant le début du filage, on procède aux réglages des lumières, en précisant que les transitions seront travaillées durant la semaine suivante. Au plateau, une chanson de Mariah Carey résonne : on procède à des essais de son pendant que les comédiennes se préparent, pour régler le volume et savoir à quel moment déclencher quel effet. Sur scène, Céline répète ses gestes, Noémie teste sa perruque, pendant que Sophie répète les mouvements du décor. « On se dit trois mots avant de commencer ? » demande alors Céline. Vanessa et Marie rappelle aux comédiennes que leur voix ne seront pas amplifiées pour ce filage, et qu’il faut donc les préserver. Elles insistent aussi sur la nécessité d’y aller tranquillement, pour tester les nouveautés qui ont été travaillées les jours précédents : ce n’est pas grave s’il y a des erreurs, le texte est suivi par Marie et Vanessa : l’important est de voir si la structure fonctionne. 

Une fois le filage débuté, j’en profite pour m’éclipser, afin de ne pas encore tout découvrir de la pièce. Le reste sera à voir dès le 17 mars à la Maison Saint-Gervais ! 

Fabien Imhof 

Infos pratiques : 

Coloscopie d’un supermarché, par le Collectif Cœur du 17 au 22 mars 2026 à la Maison Saint-Gervais. 

Conception et mise en scène : Marie van Berchem et Vanessa Ferreira Vicente en collaboration avec l’ensemble de l’équipe 

Avec Noémie Griess, Céline Nidegger et Sophie Ammann 

Scénographie : Marie van Berchem et Vanessa Ferreira Vicente 

Texte : Marie van Berchem en collaboration avec l’ensemble de l’équipe 

Chorégraphie : Sophie Ammann 

Dramaturgie : Olivia Csiky Trnka 

Création lumière : Nicea Henriques 

Création son : Nadan Rojnic 

Composition musique et paroles : Noémie Griess 

Arrangement : CJ Nicholson 

Création costumes : Doria Gomez Rosay 

Voix : Bastien Semenzato et Tamara Pellegrini 

Direction d’artistes, regard extérieur : Bastien Semenzato 

Administration : Samuel Golly 

https://saintgervais.ch/spectacle/coloscopie-dun-supermarche/ 

Photos : ©Matthieu Croizier x Dual Room 

Fabien Imhof

Co-fondateur de la Pépinière, il s’occupe principalement du pôle Réverbères. Spectateur et lecteur passionné, il vous fera voyager à travers les spectacles et mises en scène des théâtres de la région, et vous fera découvrir différentes œuvres cinématographiques et autres pépites littéraires.

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