Les réverbères : arts vivants

L’apparence ne fait pas l’Ours

En adaptant à la scène Comme des bêtes, le roman « coup de cœur » de nombreuses librairies, Marie Wyler signe une mise en scène qui interroge le rapport à l’autre, à la nature, et le nombreux a priori qui jalonnent nos vies. Une invitation à faire un pas de côté à la Parfumerie, jusqu’au 12 avril.

Dans la pénombre de la scène de la Parfumerie, les voix des fées résonnent. Leurs propos demeurent mystérieux, et les légendes autour d’elles sont nombreuses. Dans le petit village de montagne où prend place cette histoire, on raconte que les fées enlèvent des enfants et les gardent dans leur grotte. Mais d’aucuns disent qu’elles les protègent. Alors, quand l’homme qu’on surnomme l’Ours, en raison de son impressionnante corpulence et du fait qu’il ne s’exprime que par des grognements, est retrouvé avec une petite fille dans sa grotte, les passions se déchaînent. L’homme est arrêté, la petite fille mise de côté pour être protégée. Les habitant-es du village sont interrogé-es. Sur scène, chacun-e passe tour à tour raconter ce qu’il ou elle sait de l’Ours, face à la police : sa maîtresse d’école, une ancienne camarade de classe, un chasseur, des fermiers de la région, la factrice… Si les premiers témoignages semblent l’accabler, en montrant un homme à part, colérique et souvent menaçant, la suite vient tempérer ces premières impressions. On apprend qu’il vit en marge de la société, mais se trouve également très proche de la nature et des animaux, qu’il soigne et accompagne régulièrement. Ce panorama de personnages nous propose alors une réflexion qui va au-delà du fait divers initial, pour faire un pas de côté et réfléchir avec un autre point de vue.

Confronter les points de vue

Sur scène, le décor est épuré : une chaise trône au centre du plateau, sur laquelle s’assoient tour à tour les différent-es protagonistes venant témoigner. Au fond, on aperçoit dans la pénombre un panier – qui contiendra finalement les draps blancs évoqués autour de la petite fille, et des éléments de costume permettant aux comédien-nes de passer d’un personnage à l’autre – et des pierres surmontées de planches, comme des bancs de montagne. Nous voilà bien loin de la mise en scène proposée à l’Orangerie en 2022 par Manon Krüttli. Le texte est ici porté par six comédien-nes : Marie Probst, Marie Ruchat, Alexandra Tiedemann, David Casada, Christian Robert-Charrue et Frank Semelet. En changeant de costumes et d’intonation, voire d’accent – hilarant Frank Semelet – ils et elles nous permettent d’identifier très clairement les différents personnages, qui sont nombreux à se succéder face aux policiers. Notons ici que, s’il est question constamment de l’Ours et de la petite fille, on ne les voit jamais apparaître, si ce n’est en ombres projetées sur les murs de la Parfumerie.

Sur le fond, le texte présente une évolution qui favorise la réflexion : les premiers témoignages – l’enseignante, l’ancienne camarade, ou encore le chasseur – viennent accabler l’Ours : il est à part, il grogne, peut se montrer violent, on sait ce qu’il ne faut pas dire pour ne pas l’énerver, on fait attention à être toujours suffisamment face à lui… On craint alors qu’il ait enlevé la petite fille avec de mauvaises intentions. Mais la suite vient nuancer tout cela : le fermier qui côtoie la famille évoque ses qualités de guérisseur, le coureur de trail explique comment l’Ours lui fait toujours un signe pour lui dire bonjour et apprécie qu’il l’applaudisse quand il grimpe la paroi abrupte pour atteindre sa grotte. Le plus édifiant reste sans doute celui de la mère, qui parle de sa douceur, de sa façon de voir le monde différemment, invitant les policiers à se mettre à sa place et comprendre comment il voit la vie. Et puis, il y a ce témoignage de la pharmacienne, bouleversant, qui réfléchit à une autre possibilité concernant la fillette, en lien avec la légende des fées : et si elle n’avait pas été enlevée, mais déposée pour être protégée, pour avoir une meilleure vie que celle que sa mère aurait pu lui offrir ? En racontant sa propre histoire, terrible mais qu’on ne dévoilera pas ici, elle change complètement le point de vue de la réflexion. Le pas de côté est immense, mais nécessaire.

Le texte au cœur

Le risque avec un texte construit ainsi – une suite de témoignages, et donc de monologues, face aux policiers – serait de tomber dans le statisme et l’ennui. Il n’en est rien ici. La gestuelle qui accompagne ces témoignages et le ton différent pour chaque personnage permettent d’une part de bien identifier chacun-e d’entre eux, mais aussi de proposer une forme de dynamisme bienvenue. On notera aussi le magnifique travail de David Kretonic sur les lumières, avec ce jeu de projections d’ombres pour illustrer ce qui est raconté, que ce soit la jolie relation entre l’Ours et la fillette, ou son lien avec les vaches. Sans oublier la création sonore de Rudy Deceliere, dont certaines sonorités rappellent des grognements d’ours, ou lorsqu’on entend, sans pouvoir distinguer les mots, la voix de la fillette qui semble heureuse. On se laisse alors porter par cette mise en scène, dans laquelle rien n’est superflu. La sobriété du décor et l’utilisation subtile du son et des lumières placent ainsi le texte au centre. Et c’était bien là l’important : faire résonner les mots de Violaine Bérot.

Il nous reste encore à évoquer le rôle des fées. Dans la mise en scène de Marie Wyler, leur voix est présentée sous la forme d’un chœur qui résonne entre chaque témoignage. Les mots sont moins concrets, plus emplis de sensations. Elles nous invitent à abolir les frontières établies entre nature et culture. Surtout, elles viennent compléter et brouiller les contradictions dans les récits sur l’Ours. On ne sait plus ce qui est véridique ou de l’ordre du fantasme. Petit à petit, on entre en empathie avec cet être qui nous semblait d’abord coupable. Et on se met à détester ces êtres humain-es qui jugent sans savoir, ne se mettent pas à la place de l’autre, et condamnent, sans réfléchir aux conséquences pour l’autre. La pièce se clôt alors sur un dernier chant des fées, répété comme une litanie : elles savent, et bientôt nous aussi, que les forêts, les tempêtes, et la nature dans son ensemble, se mettra à rire, et nous l’entendrons. Quant à savoir ce que cela implique, à chacun-e de se faire sa propre idée, sans oublier de faire un pas de côté.

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Comme des bêtes, d’après le roman de Violaine Bérot, du 24 mars au 12 avril 2026 à La Parfumerie.

Adaptation et mise en scène : Marie Wyler, assistée de Léa Déchamboux

Avec Marie Probst, Marie Ruchat, Alexandra Tiedemann, David Casada, Christian Robert-Charrue et Frank Semelet

https://www.laparfumerie.ch/evenement/comme-des-betes-cie-minuit-en-mer/

Photos : © Audrey Croisier

Fabien Imhof

Co-fondateur de la Pépinière, il s’occupe principalement du pôle Réverbères. Spectateur et lecteur passionné, il vous fera voyager à travers les spectacles et mises en scène des théâtres de la région, et vous fera découvrir différentes œuvres cinématographiques et autres pépites littéraires.

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