Le bonheur se cache, parfois, dans la boue
La lumière se baisse en même temps que les éclats de voix. Ça va commencer ! Spectatrice au milieu de l’effervescence émerveillée d’enfants, j’assiste à Porculuce du Cockpit. En tournée à Lausanne et Gland, ce spectacle marionnettique arrive bientôt à Genève, à l’Étincelle, Maison de Quartier de la Jonction, du 11 au 15 mars prochains.
Au commencement un livre
Le spectacle est une adaptation de l’album jeunesse, Porculus, du dessinateur, auteur et illustrateur américain, Arnold Lobel. Sorti en 1969, il raconte les aventures d’un petit cochon qui, par-dessus tout, aime la boue si douce. Un jour, cependant, on le prive de son bonheur, et il décide alors de fuguer en direction de la ville. Accompagnée à l’écriture par Jérôme Richer et à la mise en scène par Xavier Loira, Laure-Isabelle Blanchet propose, tout en gardant la trame principale de l’histoire originale, une version actualisée. Porculus devient Porculuce, une cochette hédoniste et rebelle. Libérant des carcans stéréotypés le fermier et la fermière de l’histoire de départ, l’adaptation s’inscrit également dans l’ultra-contemporain : le grand ménage n’est plus le résultat de la fermière mais de robots : le couple d’éleveur/euses est devenu ultra-connecté dans une exploitation pourvue d’une technologie de pointe dont le but est d’augmenter les performances et de veiller au bien-être de chacun-e. Mais connaissons-nous toujours ce qui fait le bonheur des autres ?

Se re-connecter
En inscrivant l’histoire dans l’actualité, le récit s’enrichit d’une nouvelle dimension, qui fait lien, autant au plateau que sur scène, entre les enfants et les adultes : la place de la technologie, non seulement dans le quotidien de chacun-e, mais également au sein de leur relation. Si la technologie est liée à une forme d’anxiété, de stress, d’addiction, ou d’isolement, la pièce ne tombe pas dans un discours qui serait trop simpliste et sait garder une complexité adaptée à tous les âges. La technologie, présente sur scène par l’intermédiaire d’un robot et d’un drone, demeure emplie de poésie et de créativité dans sa forme. Bien loin de simplement condamner l’usage de cette technologie dans nos quotidiens, la pièce inscrit ses protagonistes dans une recherche du meilleur sans nier le fait qu’iels vivent dans la frénésie du XXIème siècle. Si elle est un problème, elle peut aussi se révéler être parfois une petite partie de la solution ?
De la boue au ciment
Le robot, aidé d’un drone aux allures de soucoupe volante, ayant aspiré toute la boue de Porculuce, cette dernière décide de quitter l’exploitation à la recherche d’une autre boue. S’ensuit des péripéties au rythme croissant qui sont autant d’espaces et d’occasions d’aborder des thématiques riches, telles que le besoin d’attention et de protection, la nécessité d’avoir un espace à soi, la construction de son individualité, le rejet, la propreté, la pollution, la découverte du monde, l’autonomie, l’amitié… Rien n’est gratuit, cependant tout cela nous est amené avec justesse et intelligence, sans la lourdeur d’un didactisme trop appuyé. Avant tout, on s’amuse en suivant les péripéties et les rencontres de Porculuce, qui ne manquera pas de confondre le ciment emprisonnant avec la douce boue si désirée. Et qui lui viendra en aide ?

Donner vie
Pour passer du livre à la scène, Laure-Isabelle Blanchet a choisi la marionnette, technique et médium aux possibilités infinies, dont on peut observer toute la richesse sur scène. De tailles et de techniques différentes, elles sont manipulées pour donner vie aux divers protagonistes de l’histoire : des humain-es, des animaux et même des objets. Cassant le réalisme pour un univers coloré, les marionnettes (Judith Dubois), qu’elles soient à tringles, à crosse, ou portées, ajoutent un accent humoristique tout à fait délicieux, que ce soit par leur esthétisme que par leurs possibilités de manipulation. Avec un coup de cœur tout particulier pour le cheval. À découvrir absolument ! Les excellentes comédiennes, Delphine Barut, Delphine Delabeye et Carole Schafroth sont à la fois marionnettistes, acteur/trices masquées, disparaissant parfois derrière les marionnettes ou au contraire manipulant à vue objets et décors. Si on assiste fasciné-es au spectacle, on se dit que l’on aimerait bien également se faufiler en coulisses pour y découvrir la chorégraphie millimétrée qui s’y cache.
Tout en métamorphose
Les marionnettes et comédiennes se rencontrent dans une scénographie imaginée par Khaled Khouri. Les espaces se font et défont à vue, créant, grâce à d’ingénieux jeux d’assemblages et de métamorphoses, une multitude d’espaces différentes, qui deviennent le terrain ludique des péripéties de Porculuce. Les enfants ne cachent pas leur étonnement enthousiaste, les yeux émerveillés. Ce décor, extrêmement interactif et mobile, joue également avec les lumières, pour passer de la nature à une poésie plus technologique voire magique, sur une musique originale de Pierre Omer.
Porculuce, c’est une pièce tout en nuances qui nous offre un moment de rire, d’humour, de découverte du monde mais aussi de l’espace théâtral et marionnettique. Elle rassemble petit-es et grand-es dans un moment ludique et joyeux, que ce soit durant la pièce ou, plus tard, dans les prolongements qu’elle offre : on a tous/tes, désormais, envie de découvrir et de prendre soin de la boue, si douce, de nos vies.
Charlotte Curchod
Infos pratiques :
Porculuce, d’après Arnold Lobel, du 11 au 14 février 2026 au Théâtre de Grand-Champ, Gland et du 11 au 15 mars 2026 à L’Etincelle, Maison de Quartier de la Jonction, Genève.
Conception, écriture et mise en scène : Laure-Isabelle Blanchet
Avec Delphine Barut, Delphine Delabeye et Carole Schafroth (en alternance avec L-I Blanchet)
Dramaturgie : Jérôme Richer
Collaboration artistique : Xavier Loira
Marionnettes : Judith Dubois
Musique : Pierre Omer
Scénographie : Khaled Khouri et Laure-Isabelle Blanchet
Costumes : Irène Schlatter assistée de Laurence Stenzin-Durieux
Création lumière : Davide Cornil, Jean-Marc Serre
Construction scénographie : Ateliers de la Ville de Genève, Khaled Khouri et Joanika Pages
Construction des accessoires : Laure-Isabelle Blanchet
https://www.grand-champ.ch/evenement/porculuce/
https://mqj.ch/event/porculuce/2026-03-11/
Photos : ©Carlo De Rosa
