Le banc : cinéma

Le mystère Oxana Chatchko

Oxana de Charlène Favier est une docufiction sur la cofondatrice des Femen et peintre d’icônes, Oksana Chatchko. Un film poétique et pictural qui doit beaucoup aux échanges de la cinéaste avec le documentariste suisse Alain Margot auteur de Je suis Femen.

Il fallait oser : faire d’Oksana Chatchko un film. Non pas un documentaire – ça, plusieurs l’avaient déjà tenté avec plus ou moins de justesse. Que l’on songe au patient et attentif, Je suis Femen, du cinéaste Chaux-de-Fonnier, Alain Margot. Au passage, le seul cinéaste à avoir suivi et aidé certaines Femen ukrainiennes historiques (Oksana en tête) avant son décès survenu en 2023. Biopic impressionniste en forme de conte initiatique ? Portrait-fiction stylisé de la plus mystique des Femen, peintre d’icônes, militante révolutionnaire et polyamoureuse ? Un peu tout cela sans doute dans ce film qui fut tourné pour partie en Ukraine et à Kiev sous les bombardements russes.

Si la réalisation tait le passage de la future co-fondatrice des Femen au sein des Komsomol, les Jeunesses communistes, elle se révèle plus disert sur la crise de foi de la jeune femme suicidée à 31 ans, tente de saisir l’essence paradoxale et picturale, militante et épisodiquement suicidaire de son sujet. Résultat ? Un objet épique et intime, plastique et sensoriel, où la fiction vient souvent amplifier la force du réel, si ce n’est la subvertir.

Par le passé, la cinéaste et photographe française Charlène Favier a réalisé Slalom et La fille qu’on appelle, deux histoires d’adolescentes manipulées, abusées et violées. Ces êtres qui doutent, se cherchent, semblant littéralement flotter entre plusieurs états indécidables, finissent par rompre avec l’emprise de personnes de pouvoir dans l’univers sportif (Slalom) et le champ politique (La fille qu’on appelle). Pour Oxana, ce sont bien ces états suspendus, méditatifs, parfois proches de l’introspection voire de la désertification intime face à l’abandon et la trahison, qui font le sel de l’interprétation signée Albina Korzh dans le rôle principal. Une actrice ukrainienne vivant à Kiev sous la menace des missiles et drones russes.

Icônes repeintes

En ouverture, une caméra organique, empathique et amoureuse suit en gros plans le travail attentif de peintre d’icônes que fut Oksana Chatchko depuis ses huit ans. En entretien, la cinéaste Charlène Favier confie n’avoir pu retrouver les œuvres originales dispersées de l’artiste ukrainienne. De fait, certaines icônes travaillées à la feuille d’or ont été recréées pour le film. Plus loin, l’œil découvre longuement un Christ en érection lors de sa descente de croix. Son sexe turgescent est recouvert dans une composition évoquant le Saint Pagne (ou périzonium de Jésus). Il est de couleur bleue traditionnellement associée à la Vierge Marie.

Plus que celles des Vierges en burka, cette image reflète parfaitement le détournement ironique et anti-patriarcal des sujets de prédilection d’un Andrei Roublev et de l’Église orthodoxe ukrainienne. Chez Oxana l’acte de peindre est une forme d’ascèse et non une variante iconoclaste. La cinéaste reconduit alors son attention minutieuse portée au corps féminin qui marquait déjà si fort son long métrage Slalom (2020), récit d’une jeune skieuse abusée par son entraîneur.

Au cœur de cette même scène, la jeune femme ne répond pas à son smartphone. Voici la traduction exacte de l’attitude qu’elle a souvent adopté – inconsciemment ou non – dans ses années d’exil à Paris, fidèle à son désir de disparaître de son vivant et de résister aux contraintes de justifier de son existence et de son engagement.

Journée sur Terre

La réalisatrice choisit de raconter cette vie bien trop courte marquée par une centaine d’arrestations et un simulacre d’exécution en Biélorussie. Ceci en l’encadrant dans une seule journée, la dernière. Celle du 23 juillet 2018, dans un Paris moite et presque vide, la veille de son suicide. Une journée en forme d’errance souvent solitaire. Des flashbacks scandent la narration. On revoit l’enfance ukrainienne, les débuts de Femen, les coups reçus, les illusions perdues. Mais là où le film touche au plus juste, c’est dans les silences de l’atelier, les gestes précis de la peintre, les fragments de toiles dorées qu’elle polit et gratte comme on honore une blessure.

Oxana Chatchko (1987–2018) est née à Khmelnytskyï, dans une Ukraine encore marquée par la chute de l’URSS. Fille d’un ouvrier devenu alcoolique et d’une mère pieuse, elle se forme dès huit ans à l’art de l’icône, dans une école religieuse réservée aux hommes. L’enfant veut se marier avec Dieu, rêve de couvent, de sainteté, de justice. À l’écran, un pope abuse de sa crédulité en percevant sa dîme sur une commande d’icônes destinée à un baptême versant moins que la somme convenue. Sous le fallacieux prétexte que la famille a connu des frais imprévus.

Mais très tôt, quelque chose gronde en elle. L’icône ne suffit plus. Elle devient outil de révolte. Elle peint des icônes détournées : Anges à la kalachnikov, Christs LGBT, Trinités féminines, cavalières de l’Apocalypse couronnées de fleurs. C’est ce qui harponne le plus dans Oxana. Le film prend soin de restituer cette vocation première – pas seulement militante, mais artistique, viscérale et identitaire. On y voit Oxana enfant peindre à la feuille d’or, apprendre la perspective inversée, comprendre les codes du sacré pour mieux les détourner. Bien vite l’art, ici, ne sera pas ornemental. Il est une arme. Un manifeste.

Corps politique

Avec Anna Hutsol et Sacha Shevchenko, Oxana fonde Femen en 2008. Leur geste est simple, radical : torse nu, slogans peints sur la peau, couronnes de fleurs sur la tête. Leur langage visuel choque, mais traverse les frontières. Contre la prostitution, les dictatures, le patriarcat, elles livrent leur propre chair. Oxana, on le découvre, est l’artiste du groupe : c’est elle qui conçoit les affiches, les motifs, les peintures corporelles.

L’opus filme cela avec une certaine grâce et des scènes réinventées aussi. À l’image de ce dripping de rouge couleur sang étalé sur d’immenses bâches sous une lumière amniotique. Dans les flashbacks ukrainiens, la caméra effleure les corps, les visages fiévreux, la puissance fragile de la révolte. Il y a de la rage, mais aussi une forme de pureté. Certains épisodes comme le voyage en train d’Oksana de sa ville natale vers Kiev semblent repris et refigurés en les détournant façon icône pensive avec couronne de fleurs retravaillées pour un portrait d’histoire à partir du documentaire Je suis Femen.

Manques

Un étonnement que suscite le film est que les figures masculines en sont absentes en Ukraine. Ou à peine silhouettées, surtout sous la forme de l’ombre du père alcoolique et d’amants éphémères chez Oksana qui fut polyamoureuse. Ainsi Viktor Sviatski. L’homme joua un rôle controversé et ambigu auprès de certaines Femen ukrainiennes n’est pas abordé. Il l’est dans le documentaire en partie à charge contre le mouvement de l’alors très jeune cinéaste australienne Kitty Green, Ukraine is not a brothel présenté à Cannes. Celle qui fut aussi un temps la vidéaste des Femen à Kiev fait de Sviatski un manipulateur mettant les Femen sous emprise lors de certaines actions publiques notamment. Une version des faits démentie en entretien par Alain Margot qui juge nulle son influence sur Oxana.

De plus, l’on ne perçoit que par bribes, les conditions sociales en Ukraine postcommuniste, dont les aspirations déçues suscitées par la Révolution orange (2004-2005), sont indissociables de la naissance et du développement des Femen. Alors que les voix prônant la justice sociale sont rares et peu relayées médiatiquement, des jeunes filles, seins et bras nus bardés de slogans souvent basés sur des jeux de mots, s’insurgent dès 2008 contre la pauvreté, l’inégalité et la corruption partout, l’équité et l’égalité femmes-hommes nulle part.

Leurs cibles ? Le machisme, le patriarcat, la perception ambiante de toute jeune femme comme objet sexuel et l’absence de perspectives pour celles et ceux qui ne sont pas de la nouvelle classe de riches. Dans le collimateur de leurs actions publiques, l’état catastrophique du système de santé ukrainien – dans le film, les abus d’un médecin vampirisant des femmes en trafiquant des dons de sang. Mais aussi le dictateur biélorusse Loukachenko interdit de séjour dans l’Union Européenne et aux États-Unis.

La refiguration du martyre d’Oxana et deux autres Femen kidnappées par les Anges de la mort du tyran biélorusse, insultées, humiliées, menacées d’être brulés vives frappe par sa sobriété. Un épisode déjà largement évoqué dans Ukraine is not a Brothel, documentaire controversé de l’Australienne Kitty Green et Je suis Femen. Glaçante sous les phares des véhicules de leurs bourreaux qui restent invisibles, mais dont on entend les injures, la scène présente la vision de ce qu’il peut en couter de protester et de résister sous une dictature. Cette violence létale est un tournant pour Oxana. Elle en ressortira traumatisée à vie.

Exil parisien et suicide

Le cœur du film se déroule pourtant à Paris, lors de la dernière journée d’Oksana, le 23 juillet 2018. Elle erre, parle peu, regarde beaucoup. On comprend qu’elle prépare le vernissage d’une exposition solo. L’artiste a quitté Femen en 2014, épuisée, en désaccord avec l’évolution du mouvement sous la férule tyrannique d’Inna Chevtenko qui va écarter sans ménagement les Femen ukrainiennes historiques réfugiée dans la capitale française alors qu’elles risquaient de lourdes peines de prison en Ukraine, voire pire.

Son geste terminal survient donc au fil d’un compte à rebours du 23 juillet 2018 de la soirée. Bien que suggéré derrière une tenture, ce suicide est déjà annoncé par plusieurs scènes d’apnée ambigüe et prémonitoires. D’abord avec sa mère au bain dans la demeure familiale ukrainienne.

Puis le dernier jour de sa vie avec son compagnon parisien de l’autre côté d’une salle de bains découvrant l’héroïne s’immerger longuement sous l’eau d’une baignoire, Mort volontaire souhaitée ou comportement ordalique en panée, on ne sait trop. En réalité, selon le témoignage recueilli du cinéaste Alain Margot et ce que nous avons pu constater in situ, Oksana passait de longues heures voire jours dans sa chambre. Elle était volontairement plongée dans la plus complète obscurité notamment dans immense squat quasi abandonné situé dans le 11e arrondissement. Elle aurait fait déjà plusieurs tentatives de suicide par pendaison selon le témoignage que nous avions recueilli d’Alain Margot.

Recadrage

Le documentaire Je suis Femen s’ouvrait par une scène de manifestation du mouvement féministe « sextrémiste » contre l’impunité recouvrant les auteurs d’un féminicide en Ukraine. Elles manifestaient seins nus pour l’inculpation des coupables d’un crime barbare touchant une adolescente suppliciée. Oxana Makar, 18 ans, a été violée, étranglée, brûlée vive et abandonnée par trois hommes proches de notables locaux. Ils sont arrêtés et relâchés. Avant d’être inculpés de tentative de meurtre. La mobilisation des Femen contribuera à la condamnation de ces monstres à des peines allant de la perpétuité à quatorze et quinze ans d’emprisonnement. Au vu de la corruption ambiante, Oxana doutait toutefois qu’ils restent longtemps incarcérés.

Cet épisode fondateur pour la mobilisation des Femen ukrainiennes subit un tout autre traitement dans le film de Chavier. Il n’en reste que des images d’actualité de l’époque, avec le transport d’Oxana Makar à l’hôpital et son calvaire de 18 jours sur son lit d’hôpital avant son trépas. Le tout est diffusé sur un petit écran dans la cuisine où discutent l’Oxana fictionnelle et sa mère de cinéma. Ces images, il faut les deviner dans le cadre. Plus qu’un changement de perspective et d’échelle, c’est une manière singulière et recadrée de renvoyer à la douloureuse acuité des féminicides.

Féminisme de survie

Au cours de son travail préparatoire au film, la réalisatrice n’a pu rencontrer, bien malgré elle, deux anciennes Femen ukrainiennes qui furent des amies essentielles à Oxana en France et lors de la sortie du film Je suis Femen en 2014 en Suisse. Il y eut Iana Zhadonava. Celle-ci avait notamment poignardé seins nus, une statue de cire de Poutine, au musée Grévin à Paris en juin 2020. Une action qu’elle a préparée en solitaire comme le montre le texte inversé « Kill Poutine », qu’elle a écrit au feutre rouge sur sa poitrine nue face à un miroir. Puis surtout Alexandra « Sacha » Shevchenko. Cette ex-adolescente de 17 ans co-fonde avec Anna Hutsol et Oksana Chatchko, Femen. À l’instar de ce que rappelle le film Oxana, c’est la place dévolue aux femmes dans la société ukrainienne qui est à la racine de leur mouvement protestataire.

Il est question du patriarcat ukrainien mortifère et de l’ouverture du pays à l’économie de marché ouest-européenne. Cette dernière favorise une explosion du tourisme et de l’industrie du sexe. Et l’on ne compte plus les vols en provenance de Suisse notamment déversant leur lot de touristes sexuels à Kiev. Des femmes ukrainiennes sont offertes comme gain aux vainqueurs de concours ou de jeux radiophoniques. Les Femen dénonceront aussi l’achat de « ventres » de femmes précarisées de leurs pays pour des procréations commanditées de l’étranger. Si le trio d’étudiantes crée Femen et théorise le sextrémisme (2008), c’est bien pour signifier que les femmes ne sont pas des objets. Et que la soumission ne doit plus être leur seul horizon.

Émerveillement

Dans Slalom, Charlène Favier explorait l’emprise – celle d’un entraîneur sur une skieuse adolescente en quête d’elle-même. Ici, elle traite d’un autre type d’emprise : celle d’une mission politique, sociale et humaniste sur une femme en quête de sens. Le conte est toujours présent, mais cette fois-ci plus mystique que psychologique. On pense à Jeanne d’Arc – la mère d’Oxana la surnommait ainsi –, à Antigone, aux figures de sacrifice. Sans taire une fête mythologique ouvrant et scellant le long métrage sur une note d’émerveillement incroyablement douce et picturale.

La structure narrative, fondée sur un compte à rebours (« Paris, 5h du matin », etc.) peut troubler. Le film se fragmente en scènes brèves, en flashbacks parfois trop explicatifs, parfois didactiques et symboliques. Pourquoi pas au fond ? Un exemple ? La jeune femme a connu une incarcération de quinze jours suivant son action audacieuse en plein bureau de vote moscovite criant poitrine dénudée barrée d’un slogan, « Poutine vole vos voix » lors d’une élection présidentielle qui consacra, une fois encore, le leader de la Fédération de Russie.

Case prison

L’emprisonnement de l’héroïne dans l’un des centres carcéraux moscovites les plus durs est ainsi abordé par Charlène Favier comme une performance de body art du chorégraphe et danseur français Alain Buffard. Voire une figure quasi christique. Recroquevillée en posture fœtale qu’elle adoptait souvent lors de ses phases dépressives dans l’obscurité camérale, la jeune femme est revêtue d’une forme de périzonium dans un cachot moscovite en forme de grotte enténébrée et irréelle. Il semble repeint au noir d’un Pierre Soulages.

Une vision quasi christique, une passion au sens religieux in fine raccord avec la vie que nous confiait la vraie Oxana en interview. À ses yeux, la peinture d’icônes faisait barrage à la dislocation intime et à la perte de repères traversées durant son exil parisien. Elle se comparait alors à un « bébé venant de naître », à l’image de nombreuses personnes réfugiées ayant subi des traumatismes. C’est aussi ce que traduit le film, la présence de l’Enfantin, le tremblé de l’enfantôme qui marche aux côtés de la jeune femme.

Albina Korzh, dans le rôle principal, est souvent d’une belle justesse, même si sa taille et ses expressions contrastent avec son modèle historique. Ce qui est heureux, la réalisation ne jouant pas la carte du mimétisme à tout prix. Elle porte le film à bout de bras. Oxana a le mérite de rappeler qui était cette femme, ce qu’elle a dû en partie enduré. Le cinéma l’avait oubliée. L’histoire aussi, souvent. Le film la ressuscite, la reconnait, lui rend hommage – à sa manière souvent désarmante de tendresse et de tentative de compréhension intime. Et c’est déjà beaucoup.

Il est d’ailleurs essentiel de découvrir Oxana ou de le revoir à l’aune d’une quatrième année de guerre intense face à l’invasion russe massive menaçant de naufrager les populations ukrainiennes dans l’abîme d’un régime totalitaire et mortifère. Qui pratique la torture et le viol systématique de femmes mais aussi d’hommes. Ceci dans des centres de détention dans le Donbass occupé et en Russie avec quelques 20’000 prisonniers et prisonnières d’Ukraine en détention illégale.

Bertrand Tappolet

Référence :

Oxana (2024) de Charlène Favier. Disponible sur plusieurs plateformes de streaming.

Avec Albina Korzh, Maryna Koshkina, Lada Korovai, Oksana Zhdanova, Noée Abita.

Photos : ©Frénétic Film

Bertrand Tappolet

On l’aura aperçu, entendu, peut-être lu, sans jamais vraiment le connaître. Journaliste et critique depuis bien des lunes, il s’enracine dans plus de 7000 articles, portraits et entretiens. Mais il préfère souvent la souplesse d’une jeune pousse, l’élan d’un bourgeon, et la liberté d’essaimer qu’offre la pépinière des curiosités. Photographie, arts vivants — danse, théâtre, performance, musique, opéra —, cinéma et séries : il chemine d’une clairière à l’autre, franchit les lisières, croise les espèces artistiques comme autant de feuillages à observer, comprendre et respirer. On lui a demandé de se présenter à la troisième personne. Ainsi s’exprime-t-il, à la manière d’un arbre qui se souvient du vent. Ou d’Alain Delon.

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