Les réverbères : arts vivants

Le théâtre lu de Marguerite Duras

Ce week-end, on a pu vivre un moment suspendu à l’Athénée 4, avec la deuxième étape de L’Autoroute de la parole 3. Dans une mise en scène de Fabrice Huggler, les mots de Marguerite Duras ont résonné en musique, pour (re)découvrir autrement l’autrice et le théâtre. 

C’est dans une ancienne chapelle, devenue salle d’événements, que prend place cette deuxième étape d’un projet joué à chaque fois dans un lieu genevois différent. Nul besoin d’avoir vu la première étape pour comprendre celle-ci, rassurez-vous. Qui dit ancienne chapelle dit, on l’espère, belle acoustique. En entrant dans la salle, face aux chaises et coussins qui attendent le public, on ne peut que voir les imposants instruments : un piano à queue, un ensemble de percussions, et une contrebasse. Quand les lumières du plateau s’allument, Nathalie Cuenet arrive du dehors et commence à descendre l’escalier en évoquant, avec les mots de Marguerite Duras, le « théâtre lu », loin des « gesticulations » habituelles, avec lesquelles le texte perd de sa vie. Bientôt rejointe par Rachel Gordy et Nadim Ahmed, tous-tes trois déclameront et liront d’autres extraits de l’autrice sur la condition humaine. Il y est question d’amour, de perte, de travaux, d’illettrisme, d’alcool… Des thématiques simples, à échelle humaine, mais qui nous touchent toutes et tous. Accompagné-es par Anne Briset et Viva Sanchez Reinoso, qui prennent en charge la dimension musicale – et une partie des textes –, entre airs classiques et sonorités plus contemporaines. Il ne reste plus qu’à embarquer pour 1h20 sur cette Autoroute de la parole. Un choix de titre qui nous vient tout droit de La Vie matérielle, une confession intime et passionnante livrée par Marguerite Duras à Jérôme Beaujour : 

« Dans cette espèce de livre qui n’est pas un livre j’aurais voulu parler de tout et de rien comme chaque jour, au cours d’une journée comme les autres, banale. Prendre la grande autoroute, la voie générale de la parole, ne m’attarder sur rien en particulier. C’est impossible à faire, sortir du sens, aller nulle part, ne faire que parler sans partir d’un point donné de connaissance ou d’ignorance et arriver au hasard, dans la cohue des paroles. On ne peut pas. On ne peut pas à la fois savoir et ne pas savoir. Donc ce livre que j’aurais voulu être comme une autoroute en question, qui aurait dû être partout en même temps, il restera un livre qui veut aller partout et qui ne va dans un seul endroit à la fois et qui en reviendra et qui repartira encore, comme tout le monde, comme tous les livres à moins de se taire mais ça, cela ne s’écrit pas. » 

Voilà qui résume assez ce à quoi on assiste durant ces 80 minutes. De nombreux sujets y sont abordés, sans omniscience, juste avec la volonté de les partager tels qu’ils ont été ressentis et vécus. Difficile de décrire exactement le procédé, mais on retient surtout la sonorité des mots. Et c’est ici que je dois, à mon tour, me confesser : à l’époque du collège, en lisant L’Amant, j’avais détesté le style de Marguerite Duras. Ce week-end, je me suis réconcilié avec ledit style, en me faisant la réflexion suivante : et si les mots de Marguerite Duras étaient faits pour vivre, et non être lus en silence, seul-e dans son coin ? L’Autoroute de la parole 3 les fait résonner avec une grande sobriété : les cinq comédien-nes et musiciennes au plateau sont vêtu-es de noir, un classeur à la main pour les trois acteur/trices. Il y a peu de jeu, au sens classique du théâtre, presque pas de dialogue. Le récit est parfois porté seul-e, parfois à plusieurs voix, notamment lorsque le discours est direct ou rapporté, soutenu ou non par la musique, qui vient toujours agrémenter les interludes entre chaque histoire. Mais qu’on ne s’y trompe pas : la musique, comme la lumière et l’agencement de l’espace, joue un véritable rôle. Il ne s’agit pas simplement de proposer des pauses, mais bien de raconter, de transmettre les émotions, de donner une couleur aux mots qu’on vient d’entendre, de manière à les digérer et les intégrer autrement, par différents sens. 

Le fait que le récit soit pris en charge par plusieurs voix montre que chacun-e peut être tou-tes. Je m’explique. Dans cette histoire où une femme âgée à qui un jeune homme a écrit en lui promettant de venir lui faire l’amour à une date et une heure précise, les rôles s’alternent dans le récit à la première personne, chacun-e étant tour à tour la femme ou l’amant. Une manière de brouiller les pistes, mais surtout de tendre à une universalité du propos, qui peut toutes et tous nous toucher. Une façon aussi, peut-être, de nous dire que les mots sont plus importants que celui ou celle qui les prononce. Un choix qui correspond d’ailleurs à la vision littéraire de Marguerite Duras, elle qui s’est tant centrée sur l’écriture de l’inconscient, du désir et de la douleur, en économisant les moyens, privilégiant le silence, la répétition et l’expression d’un manque. Des silences remplis par la musique et l’émotion dans L’Autoroute de la parole 3. 

Alors, les récits nous touchent en plein cœur, comme celui de cette femme qui, ne sachant pas lire, trouve toujours un moyen de s’en sortir, à grands renforts de discussions. Bel éloge de la communication qui manque tant à notre génération. Il y a aussi quelque chose de nostalgique, voire de fataliste, dans cette histoire d’un employé venu couper l’eau à une famille d’« arriérés », pourtant lors d’un été particulièrement chaud. La narration est factuelle, personne n’en veut à cet employé qui n’a fait que son travail, sans prendre en compte tous les paramètres qu’il avait sous les yeux. Et, malgré la fin tragique, impliquant des rails et un train, il ne sera jamais inquiété. Et puis, il y a surtout ce dernier récit, très personnel, d’enfant mort-né, qu’elle veut voir à tout prix. Les derniers mots, évoquant un amour maternel intense, renforcé par la perte et la conscience de cette dernière, avant l’air mélancolique de piano et de basse qui le suit, continuent à résonner encore en nous longtemps : 

« Je mesure toute l’horreur d’un pareil amour. » 

Fabien Imhof 

Infos pratiques : 

L’Autoroute de la parole 3 (2ème étape), d’après des extraits de Marguerite Duras, par la Compagnie F. Huggler, les 28 février et 1er mars 2026 à l’Athénée 4. 

Conception et mise en scène : Fabrice Huggler 

Avec Nadim Ahmed, Anne Briset, Nathalie Cuenet, Rachel Gordy et Viva Sanchez Reinoso 

https://fabricehuggler.com/ 

Les photos ont été prises lors de la première étape, à Marsillon. 

Fabien Imhof

Co-fondateur de la Pépinière, il s’occupe principalement du pôle Réverbères. Spectateur et lecteur passionné, il vous fera voyager à travers les spectacles et mises en scène des théâtres de la région, et vous fera découvrir différentes œuvres cinématographiques et autres pépites littéraires.

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