L’école, ça sert à quoi ?
Après avoir interrogé l’orthographe dans son précédent spectacle, le duo composé d’Arnaud Hoedt et Jérôme Piron s’attaque cette fois à l’institution scolaire. Partant de l’échec scolaire et de la répartition des élèves selon le revenu et le milieu socio-économique des parents, Kévin est un spectacle documentaire à voir au douze dix-huit jusqu’au 15 février.
Kévin… que dire de Kévin ? C’est un élève qui a été orienté vers une filière réservée à ceux qui ont connu de grosses difficultés durant la période primaire. C’est là que nos deux conférenciers le rencontrent, eux qui ont longtemps enseigné. C’est d’ailleurs en cours de géographie que Jérôme s’interroge, ne comprenant pas ce que Kévin ne comprend pas. En réalité, Kévin est un archétype des élèves qui présentent une situation similaire. Pour répondre à cette interrogation de départ et tenter de comprendre pourquoi Kévin est aussi largué, Arnaud et Jérôme se plongent dans l’histoire des institutions scolaires, la sociologie, la psychologie… Durant plus d’une heure, portés par leurs recherches détaillées, ils mettent en question le système de l’école, les notes, ou encore la répartition des élèves en fonction de leur milieu socio-économique. Le tout avec l’humour qui les caractérise, beaucoup de sobriété, de force de documentation, et surtout toujours en interaction avec le public.
À qui les acquis ?
Quand le duo interroge différent-es professionnel-les et spécialistes en leur demandant à quoi sert l’école, les voilà très embêtés par la réponse qu’on leur donne, sous la forme d’une autre question : « à qui sert l’école ? » Il leur faut alors se plonger dans diverses disciplines pour se documenter et tenter de comprendre comment fonctionne l’école. À commencer par l’histoire : depuis l’Antiquité, où l’éducation était fondée sur les schémas de la guerre, avec un classement entre les élèves. Un classement dont on a gardé la fameuse courbe de Gauss et la fameuse constante macabre, qui consiste, pour faire court, à retrouver un petit nombre d’élèves en grande réussite, un autre petit nombre en situation d’échec, et le reste autour de la moyenne, juste en-dessus ou juste en-dessous. Arnaud et Jérôme nous narrent également l’étymologie du mot « école », qui signifiait « loisirs » à l’origine, tout en évoquant son accessibilité réservée à l’élite. Ce n’est que récemment que toutes les classes sociales – et les filles, d’ailleurs – ont pu y accéder. Le duo demeure toujours très pédagogue et tout en simplicité, sans oublier une grande interactivité grâce à l’utilisation de l’écran en fond de scène. Pourtant, le propos est extrêmement documenté, en témoigne la bibliographie à la fin de la feuille de salle. Pour éviter de tomber dans un côté pompeux, Arnaud et Jérôme ont la bonne idée d’évoquer les penseur/euses simplement par leur prénom, comme s’ils avaient simplement discuté avec eux en les rencontrant autour d’un café.

Mais l’histoire à elle seule ne peut pas expliquer les phénomènes dont il est question. C’est là qu’intervient la sociologie. Et, comme ils le disent si bien, « la sociologie, ça pique ! » Pourquoi y a-t-il autant d’inégalités au sein des institutions scolaires, alors qu’on prône l’égalité des chances depuis tant d’années ? Le cas français est au cœur de la réflexion, car particulièrement édifiant. Arnaud et Jérôme évoquent des statistiques sur les prénoms, en montrant que ce sont toujours les mêmes qui atteignent proportionnellement le plus la mention « très bien » au bac. Le corollaire est également vrai : ce sont toujours les mêmes qui sont les moins représenté-es parmi celles et ceux qui obtiennent cette mention. Ce qui leur permet d’embrayer sur la réalité de la carte scolaire, en opposant les « bonnes écoles » aux « mauvaises écoles ». Comprenez par-là des écoles où la réussite est élevée, et d’autres où elle est faible. Autrement dit, des écoles où se répartissent les « riches » et les « pauvres », pour simplifier. On vous laisse deviner comment s’effectue cette répartition, et comment les moins bon-nes élèves sont réorienté-es. Pour illustrer et tenter d’expliquer tout cela, le duo nous parle de stéréotypes, de schémas qui se répètent, des chances réelles de réussite en fonction du milieu socio-économique et du métier des parents, mais aussi de la menace du stéréotype, de différents biais, notamment par rapport à l’évaluation, de la manière de catégoriser les élèves… Pour un étudiant en sciences de l’éducation, comme moi, cela fait fortement écho à ce à quoi la formation tente de nous sensibiliser.
Pour tous les Kévin
Les deux complices confessent être heureux de jouer en Suisse : leur propos est très tourné vers la France, où ils tournent depuis longtemps, et la Belgique, où ils ont tous deux enseigné. Ils évoquent aussi le fait qu’il s’agit des pays de l’OCDE où la corrélation entre l’origine socio-économique et la réussite scolaire est la plus marquée et où les écarts sont les plus grands. Quid de la Suisse ? Si la formation nous rend attentif-ves à ces biais et autres stéréotypes, cela ne se reflète peut-être pas toujours concrètement, où la courbe de Gauss existe toujours, même si on tend à s’en éloigner. Ce que propose le duo, sans donner de leçons ni proposer de recette miracle, c’est ainsi de réfléchir, à partir de ces constats, pour repenser le système et le remettre en question. Et si on tendait à plus d’équité, en voyant que l’égalité des chances ne mène pas à grand-chose ?

Sur la forme, Arnaud Hoedt et Jérôme Piron reprennent les codes qui ont fait le succès de La convivialité ou la faute de l’orthographe. On a déjà évoqué le côté conférence, et toute la documentation sur laquelle ils se basent (Philippe Meirieu, Pierre Merle, André Antibi…). Que dire des interactions avec le public, qui sont une marque de fabrique de la Cie Chantal & Bernadette ? Cette fois-ci, au lieu de papier et de crayon, on nous distribue une flèche à l’entrée. À l’aide d’un ingénieux système de caméra et de traitement de l’image, on nous fait participer à un jeu, pour nous montrer comment on peut réussir en collaborant – l’une des pistes à explorer pour réformer le système. On nous met également à l’épreuve d’un jeu du pendu, pour illustrer certains biais dont on peut être victime, et notamment la fameuse menace du stéréotype. En ne se cantonnant pas à une dimension théorique, mais en nous plaçant, tels des cobayes, dans une expérience sociale, ils nous permettent de mieux comprendre ce dont ils parlent, en le vivant directement. On évoquera aussi la dimension très imagée, notamment lorsque l’école est comparée à un marché – un constat particulièrement vrai pour la France – et un parallèle fait avec Amazon, nous invitant à faire nos choix en ligne. Il nous paraît particulièrement convaincant d’utiliser un référentiel partagé par tout le monde, ou presque, pour mieux intégrer toutes ces notions.

Au final, on rit beaucoup, mais on ressort surtout avec de nombreux questions et réflexions. D’autant plus en se plaçant dans la posture d’un futur enseignant et, pourquoi pas, d’un futur parent. Quel système pour les élèves et les enfants de demain ?
Fabien Imhof
Infos pratiques :
Kévin, de la Compagnie Chantal & Bernadette, du 11 au 15 février 2026 au douze dix-huit.
Conception et mise en scène : Antoine Defoort, Arnaud Hoedt, Jérôme Piron, avec la participation de Clément Thirion
Avec Arnaud Hoedt, Jérôme Piron et Kévin Matagne à l’écran
https://ledouzedixhuit.ch/spectacle/Kévin/
Photos : ©photographisme.ch
