Les ourses ne vont pas en prison
Jusqu’au 1er avril, Le Poche se transforme en salle d’interrogatoire… en appartement familial… en forêt profonde. Avec La Grande Ourse de Penda Diouf, Evelyne Castellino signe une mise en scène entre dystopie, animisme et écoféminisme.
Tout commence de façon douce : un après-midi hivernal, partagé entre une mère (Amélie Chérubin Soulières) et sa fille (Inaya Mohammed). Accompagnés par quelques notes de piano joué en live (Antoine Courvoisier), elles apparaissent dans un film noir/blanc, projeté sur l’écran qui surplombe la scène. Elles discutent – du quotidien, du père qui cherche un emploi, d’un projet pour l’école sur les ours … « Tu veux un bonbon ? » demande la fille. Pourquoi pas ? Elles le dégustent avec délectation. Puis vient le moment de filer à la bibliothèque. C’est là que tout dérape.
Un simple papier
De retour à la maison, la mère retrouve le père (Julien Tsongas). Il s’inquiète pour son entretien d’embauche : il a postulé pour jouer la mascotte d’un supermarché, sans être convaincu que le costume de poulet qu’on lui demande d’endosser est bien taillé pour lui… Autodérision, baisers – des parents amoureux. Soudain, on frappe à la porte. Choc : la police (Sara Uslu et Matthieu Wenger) débarque dans l’intimité de la famille, toute en blouson de cuir et mallette à analyses. Motif : la mère n’a pas jeté l’emballage du bonbon dans la poubelle, mais l’a laissé tomber par terre. Ce qui est rigoureusement INTERDIT par la loi. Voici la mère confrontée à un acte innocent (elle n’avait pas vu le papier tomber !) qui devient négligence grave, attaque à la collectivité publique, accusation d’une innocente (elle explique que le papier doit être à sa fille)… On l’emmène au poste pour un interrogatoire musclé.

Comme un nœud coulant, l’intrigue se resserre. Le malheur entre chez elle, poussé par un étrange guide aux allures de griot (Uchenna Kessi). Assignée à résidence, la mère devient victime de la vindicte populaire : on scrute ses faits et gestes pour se répandre en calomnies. Elle perd peu à peu pieds, son mari est incapable de la soutenir, on lui retire sa fille. Mais, au fond du gouffre, quelque chose résonne – souvenir ancien, héritage ancestral, leg du sang. Elle s’enfonce alors dans la forêt (réelle ou intérieure ?) à la recherche de l’arbre totémique (Serge Martin, sous un masque de Spooky Dolls Surgery) qui saura la guider vers l’émancipation. Elle deviendra autre, elle deviendra ourse, bête sauvage et libre… contrairement à son mari, perclus de peur et condamné à demeurer dans la peau d’un animal de batterie (le fameux poulet).
Entre actualité et dystopie
De prime abord, le propos de La Grande Ourse a de quoi glacer le sang. Et pour cause : Penda Diouf y entremêle des motifs inspirés des dictatures, du colonialisme et de la chasse aux sorcières. Son récit rappelle certaines pages du 1984 de George Orwell, avec son système de contrôle, ses appels à la haine répétés, sa nécessité de se conformer au groupe. La Servante écarlate (The Handsmaid’s Tale) de Margaret Atwood n’est pas loin non plus, avec sa manière d’imposer progressivement une violence répressive toute puissante et une coercition des corps comme des rôles féminins.
Pourtant, la dystopie a un arrière-goût dérangeant – celui du réel qu’on aimerait bien recracher, comme un bonbon trop amer. Ça empeste le colonialisme mal digéré, les remugles de masculinisme, les stéréotypes (raciaux, de genre ou de classe). Ça pue les regards omniprésents, les mêmes que l’on retrouve sur les réseaux sociaux, où tout se scrute et tout se sait. Lors de la scène de l’interrogatoire, on pense aux violences policières et au racisme systémique bien réel, que le mouvement Black Lives Matter dénonce depuis 2013. À ce qui se passe dans les commissariats près de chez nous, aux audits et aux enquêtes internes… mais aussi à la manière dont les femmes, racisées ou non, sont soumises à la pression dans l’espace public comme privé – harcèlements, violences verbales et physiques, féminicides, la liste est longue.

Le malaise ne se trouve pas que dans les mots de Penda Diouf. Il existe dans le corps d’Amélie Chérubin Soulières (joyeux et confiant lors de la scène initiale, détruit et prostré après l’enfermement). Il se retrouve dans la scénographie de Fredy Porras, conçue sur le mode de l’écran ou de la trappe – qui révèle ou qui cache. Le décor se compose de panneaux amovibles tendus de tulle, une matière sensible à la lumière qui permet de jouer avec la transparence. Grâce aux projections vidéo imaginées par Francesco Cesalli et à l’éclairage créé par Michel Faure, les panneaux révèlent ou occultent ainsi certains pans de l’espace, donnant la sensation d’être bourreau ou victime.
Du contrôle social à l’animisme écoféministe
Dans La Grande Ourse, Evelyne Castellino travaille aussi la récurrence des chiffres. Afin de figurer « les langues de la ville » (la rumeur populaire qui épie l’assignée à résidence), la metteuse en scène opte pour un trio comique. Revêtu-es d’imperméables, Serge Martin, Sara Uslu et Matthieu Wenger composent un chœur qui, comme les bons haters des réseaux, avance masqués – mais littéralement. Affublés de trognes imaginées par Fredy Porras, on les croirait sorti-es d’un journal satirique… ce que ne dément pas l’acidité toxique de leurs paroles. Iels incarnent la voix d’un peuple soumis à l’autorité, d’une foule qui oppose nous contre les autres. Conduite par des stéréotypes nauséabonds (avec cette litanie de « On dit que les femmes sont… », qui se mue bientôt en « On dit que les femmes noires / arabes / asiatiques sont… »), cette masse humaine scrute l’intimité des individus jugés déviants (« On dit que son mari est impuissant et qu’il va voir des hommes… »). Malgré leurs voix grinçantes et leurs postures compassées, iels nous tendent un miroir pas si déformant que ça. Car bien souvent, le diable se cache dans les petites choses – dans ce racisme ou ce sexisme faussement appelés ordinaires qui font encore florès…

À côté du trio, la forme du duo structure les relations entre personnages – la mère et la fille, l’épouse et l’époux, le policier et la policière… Pour certain-es personnages, être deux signifie nouer une relation privilégiée, basée sur un sentiment positif comme l’amour ou la confiance. Dans d’autres cas, le duo est déséquilibré, toxique (accusée/policier, coupable/juge, époux qui ne se comprennent plus). Un duo se démarque cependant – celui du guide du malheur (Uchenna Kessi) et de son acolyte (Antoine Courvoisier). D’abord chargés d’humilier des accusé-s condamné-es (pour vol, consommation de drogue, meurtre) lors d’un tour de chant désopilant, les deux comparses vont peu à peu se tourner vers l’empathie : passant du statut de personnages à celui de narrateurs, ils accompagnent l’héroïne dans sa transformation en ourse. Héritier d’une longue lignée de griots, le personnage d’Uchenna Kessi permet de relier l’expérience traumatique de l’accusée à celle de ses ancêtres, entachée par les violences coloniales.
Guidée par le griot et l’arbre-totem, la femme sera dès lors prête à (re)trouver sa force. À mesure que le récit progresse, elle s’affranchira des liens parfois trop rigides qu’impose la forme du duo – pour apprendre à devenir auto-suffisante… même si le prix est lourd à porter.
Magali Bossi
Infos pratiques :
La Grande Ourse, de Penda Diouf, du 12 mars au 1er avril au Théâtre Le Poche.
Mise en scène : Evelyne Castellino
Avec Amélie Chérubin Soulières, Antoine Courvoisier, Uchenna Kessi, Serge Martin, Inaya Mohammed (à l’écran), Julien Tsongas, Sara Uslu et Matthieu Wenger
https://lepoche.ch/spectacle/la-grande-ourse
Photos : © Rebecca Bowring
