Les réverbères : arts vivants

Papa, j’ai des choses à te dire…

La Comédie de Genève a accueilli, dans le cadre du Festival Antigel, un de ces spectacles rares qu’on espère comme une promesse impossible, Israel et Mohamed, l’autobiographie improbable de deux amis que tout séparait et qui, grâce à la foi en leurs chemins de traverse, ont trouvé ensemble la liberté de devenir ce qu’ils sont au fond de leur âme. Un hymne à la fraternité plus nécessaire que jamais. 

Deux amis, l’un originaire d’Afrique du Nord, l’autre d’Europe du Sud, témoignent, de manière légère, originale et profonde, du chemin qu’ils font à travers leurs parcours de vie. Ils prennent comme point d’origine leurs figures paternelles qui, comme des fantômes encore bien vivants, impriment, influencent, valident ou critiquent les choix des fils. On comprend vite que les deux quarantenaires sur scène racontent leur propre histoire. Et qu’il va s’agir de choisir entre ce que l’on prend de l’héritage et s’autoriser à en laisser une partie pour être soi, même si cela ne plaît pas toujours à Dieu le Père. Ainsi, loin de marcher dans les pas du labeur familial, Mohamed fera du théâtre après avoir été footballeur. Et Israel, prénom hispanophone courant, trouvera son style en adaptant la tradition du flamenco dans une actualité queer quelque peu déconcertante pour son daron.  

En entrant dans le théâtre, parions que nous étions beaucoup à penser que le spectacle allait parler du conflit israélo-palestinien. Que nenni. Et c’est une bien belle surprise que de nous avoir dépisté ainsi avec la simplicité du titre. Car, au lieu d’aborder frontalement ce qui peut séparer les hommes, le propos tisse ici un maillage fin et sensible de la richesse de nos différences. Entre père et fils. Entre Europe et Afrique. Entre genre et sexe. Entre Occident et Orient. Entre hier et aujourd’hui.  

Simplement, nous rencontrons d’abord deux hommes libres sur le plateau. Mohamed en tenue de footballeur avec mocassins et Israel en djellaba couvrant des bas féminins. L’un et l’autre se jouent des codes et des conventions pour affirmer des singularités (d)étonnantes. Ils sont comme ils sont, n’en déplaise à leurs pères. Ceux-ci apparaissent d’ailleurs bien vite, chacun sur un grand écran, le Maroc à jardin, l’Espagne à cour. On les écoute parler de leurs enfants… qui les écoutent avec respect et volonté d’affranchissement, comme il se doit.  

Le père de Mohamed s’exprime depuis un balcon, sur les hauteurs crépusculaires de Marrakech. On sent la bonté âpre d’un homme qui a des valeurs, des croyances et un tapis de prière très précieux. Quelqu’un qui s’est construit par le travail et qui veut le meilleur pour sa famille. Mais quelqu’un qui ne pense pas que le football ou le théâtre puissent être des métiers. À moins que la scène ne serve à dénoncer des injustices. Comme le génocide à Gaza… Chasser le sujet par la porte, il revient par la fenêtre. Et c’est finement fait.  

Le père d’Israel, lui, est flamenco-centré. Il a tout transmis de cet art de la danse à son fils, brillant dès le plus jeune âge, remportant même des concours et faisant bien sûr la fierté de sa famille… jusqu’à ce qu’il choisisse de sortir des rails des traditions. Cela n’est jamais dit de manière explicite mais on sent bien que l’enjeu est autour de la question masculine et que nous assistons à un choc des époques entre le XXe siècle paternaliste et l’homme déconstruit de 2026.  

Sur scène, chacun s’exprime avec son langage préférentiel : les mots du théâtreux du côté des rivages de Casablanca, les pas de danse flamenco vers les collines de Grenade. L’humour les réunit. Comme lorsque Mohamed raconte que son père et lui, aidés par des adhérents du FN, ont été chasser un chevreuil pour l’Aïd parce qu’il y avait pénurie d’agneau en France cette année-là. Ou quand Israel fait un bras d’honneur comme geste inaugural d’une chorégraphie très réputée. Si les mots du premier sont accessibles à tout le monde, la qualité des pas du second ne peut être appréciée à sa juste valeur que par les connaisseurs de cet art andalou en général et du zapateado en particulier. Késako ? C’est le petit nom pour dire le talent de la frappe des pieds, âme du flamenco avec les palmas de mains, dont Israel nous fait plusieurs fois la démonstration d’une manière brute et intense, sans aucune musique d’accompagnement. 

Notons la simplicité du dispositif scénique tout comme les partis pris de mise en scène. Nulle esbrouffe ou effets théâtraux nécessaires pour témoigner de ces parcours-là. L’adresse au public est directe, on ne s’encombre pas d’artifices, hormis ceux utilisés pour dire des choses sérieuses sans se prendre au sérieux. Repensons à ce propos au jouet-perroquet d’Israel, offert par le père de celui-ci pour permettre à son fils d’avoir un vis-à-vis aussi bègue que lui… 

Mohamed El Khatib quant à lui, connu et reconnu pour faire un théâtre social au plus près des petites gens et de la résonance universelle des histoires familiales, nous parle de sa voix douce pour solder les comptes avec son géniteur. Nulle vengeance revancharde dans ses propos, juste une lettre au père, inspirée de Kafka, qui n’oublie rien – ni la violence, ni l’absence – mais qui pardonne au fond à chacun-e d’entre nous de n’être que ce qu’elle et il est, soit le produit de son époque, de sa culture, de sa famille et d’avoir essayé de faire au mieux avec tous ces entrelacs identitaires.  

Il y a quelque chose de fort et de pleinement assumé dans ce qui est ainsi présenté dans la grande salle comble de la Comédie. Quelque chose d’affranchi, justement. Par exemple, au niveau du rythme du spectacle qui ne cherche pas l’efficience (comme on a le temps, on peut faire des hypothèses riches sur tout ce que suggère ce qui est montré, par exemple un contre-pied critique à notre société où tout va toujours vie). Ou au niveau de la longueur de certaines scènes, par exemple des passages dansés, qui permettent de plonger profondément dans l’incompréhension mêlée de contrariété et d’étonnement du regard du père sur le fils. Ou encore dans la lecture de la lettre, justement. Mohamed aurait pu l’apprendre par cœur pour « faire davantage théâtre » mais cela aurait sonné moins vrai, à l’évidence. Une lettre qui s’achève, chez Kafka comme chez El Khatib, par ce même message d’espoir : se dire les choses pour apaiser les différences, garder l’amour et rendre à chacun-e la vie et la mort plus facile.  

Stéphane Michaud 

Infos pratiques :  

Israel et Mohamed, de et avec Israel Galván et Mohamed El Khatib, à la Comédie de Genève, du 25 au 28 février 2026. 

https://www.comedie.ch/fr/israel-mohamed

Photos : © Laurent Philippe 

Stéphane Michaud

Spectateur curieux, lecteur paresseux, auteur heureux et metteur en scène chanceux, Stéphane aime prendre son temps grâce à la lecture, à l’écriture et au théâtre. Écrire pour la Pépinière prolonge le plaisir des spectacles.

Une réflexion sur “Papa, j’ai des choses à te dire…

  • Etiennette Vellas

    Quelle magnifique regard sur cette pièce…
    Merci Stéphane.
    Etiennette

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