Les réverbères : arts vivants

Patchwork psychanalytique

Il y a des spectacles qu’on comprend et d’autres qui vous travaillent. Double nationalité, adapté et mis en scène par Joël Maillard d’après le roman éponyme de Nina Yargekov et joué à la Comédie de Genève appartient résolument à cette seconde catégorie : un objet choral et politique rare, dont l’intrigue nous plonge dans la tête d’une amnésique en quête de son (de ses) identité(s) et de celle du continent européen. Inclassable et vertigineux voyage théâtral. 

Le point de départ est clair : Rkvaa se réveille à la descente d’un avion, deux passeports en poche, mais sans mémoire. Elle semble toutefois arriver d’un petit pays européen imaginaire… À partir de ce trou (quasi) noir, elle va fabriquer, quarante-six jours durant, un journal mémoriel du temps retrouvé et recomposer un moi à coups d’indices : sac, clés, appartement, bilinguisme… 

D’emblée s’affirme la patte éclatée de Joël Maillard : refuser le naturalisme et l’illustration pour faire du théâtre une machine à images intérieures. Nous ne verrons ni l’aéroport de Paris, ni aucun lieu de la vie de Rkvaa. Nous verrons – et surtout nous entendrons — une conscience à quatre voix qui se débat.   

La première partie du spectacle se présente comme un labyrinthe nu : un grand damier blanc avec au lointain un mur de la même texture, comme une page vierge à (ré-)écrire. Le plateau nous plonge dans un écran mental, une surface de projection où tout est possible, où les scènes ne sont pas montrées mais suggérées, et où le public est sommé de fabriquer ses propres images à partir du verbe.  

Le dispositif choral est l’outil principal : quatre actrices – elles aussi toutes de blanc vêtues – pour une seule héroïne : Rkvaa. Elles jouent tour à tour tantôt la protagoniste, tantôt les pensées qui la commentent, la bataillent, la sabotent. S’affirme alors un chœur de contradictions, d’hypothèses et d’auto-interruptions : un moi diffracté, en perpétuelle négociation, qui se cherche dans les méandres abscons d’une mémoire à reconstruire.  

Cette polyphonie n’a rien d’un gadget : elle désosse la façon dont les multiples identités et origines façonnent les humains que nous sommes. Au-delà du fait d’avoir deux passeports, ce sont des manières de voir et penser le monde qui dialoguent, des normes et des morales qui se décentrent et des intimités qui se questionnent. Être binationale est un dédoublement complexe est riche. Chaque origine, chaque histoire, active un autre moi, d’autres réflexes, d’autres positions sociales, politiques, intimes. Dans ce voyage vers elle, Rkvaa comprend par exemple qu’elle ne pourra (se) mentir quand elle fera l’amour et que les mots lui viendront dans une langue et pas dans une autre… 

Ce qui surprend et finit par convaincre, c’est le retissage permanent du soi avec soi dans un patchwork psychanalytique qui embrasse mille sujets : démocratie, nationalisme, migrations, réfugiés, préjugés, précarité, sans-abrisme, violence sociale, viol… tout s’invite, parfois de manière déconcertante, d’un coq français à un âne hongrois, comme si le cerveau, une fois fendu, laissait sortir des archives entières, en vrac. 

On pourrait reprocher au spectacle cette dispersion. A bien y réfléchir, il y a pourtant une cohérence souterraine : la pièce ne cherche pas la thèse, elle expose une tempête cognitive. Une conscience éclatée n’avance pas en ligne droite ; elle procède par ricochets, associations, paradoxes, … Et le théâtre de Maillard, ici, assume cette logique : l’enquête identitaire n’est pas un polar linéaire, c’est une synapse meurtrie qui se (re)cherche dans l’océan neuronal.  

Cet accès sans limite à l’intériorité d’un humain permet toutes les libertés. On n’a que rarement réussi à enfermer une pensée… La scénographie s’affranchit ainsi de toute lourdeur. Tout est permis, même de matérialiser sur le plateau une petite taupe disjonctée sortie d’un dessin animé de nos enfances. On comprend sans peine que cette peluche n’est qu’une loufoquerie poétique de plus qui questionne joyeusement sur nos identités multiples. Je est un autre, disait l’Autre… 

 

Pour entraîner le public dans ce monde intérieur, il convient de saluer tant la précision du jeu des quatre formidables actrices (dont le revers de la médaille est de les considérer parfois aussi éthérées que toutes les pensées qu’elles jouent) que celle de la technique. D’abord les lumières : franches, syncopées, englobantes, projetées sur le mur blanc du fond pour suggérer aussi bien un drapeau français qu’un training vert fluo.  

Puis le son et ses traitements divers : avec ou sans micros, bruits de fonds omniprésents et séquences effrayantes comme celle de la lionne polaire qui rugit lorsqu’on se laisse aller à nos seuls préjugés sur les Tziganes… Le son qui est aussi traité comme une métaphore de l’amnésie de Rkvva. En effet, il est souvent entendu dans une texture dégradée, comme un acouphène, une réminiscence inachevée…  

Il y aura aussi, au fur et à mesure de l’avancée du spectacle, une bascule de plus en plus affirmée vers des voix chantées, grâce au chœur a capella des quatre mêmes impeccables comédiennes – Cécile Goussard, Mélina Martin, Alicia Packer et Marie Ripoll – qui excellent alors dans la diversité des propositions polyphoniques : fredonner de lancinantes mélodies, rythmer un propos, éructer un coït… Ici aussi le bizarre nous décontenance autant qu’il capte.  

Notons une autre originalité : à l’entracte (deux parties de presque une heure et demie chacune quand même) on peut rester dans la salle et assister à l’impressionnant travail des techniciens qui transforment la scène du tout au tout. Et lorsque les actrices reviennent en costumes noirs, on est quelque part ailleurs, entre le continent intérieur de Rkvaa et celui d’une Europe qui se décompose et recompose sous nos yeux, d’une carte neuro-politique qui se rebâtit sans cesse, de guerres lasses : les noms changent, les pays ne sont plus les mêmes, les repères non plus… et l’on pense à cette parole bouddhiste qui nous enseigne que la seule loi qui ne change jamais est celle qui dit que tout change tout le temps… Sagesse de la relativité. 

 

La charge critique politique se fait quant à elle de plus en plus claire au fur et à mesure de l’avancée du spectacle. Il est question de pays européens qui abrogent les lois permettant la double nationalité au nom d’une vision patriotique qui fleure mauvais la dérive nationaliste.  Si tu es russe et française et que les Russes envahissent la France, quel camp choisiras-tu ? La seule réponse qui convient mais qui n’est pas donnée est : celui de la paix. Non ?    

Il est aussi question des grandes figures qui ont façonné l’éthique européenne (Jean Moulin, André Malraux, Robert Badinter) aujourd’hui mise à mal par le retour des prédateurs autocrates… Il est question d’un mouvement cyclique où on se demande ce qu’on a appris de l’histoire…  

On comprend ainsi que ce que la pièce projette sur l’écran blanc de notre psyché collective est une carte mentale de l’Europe actuelle saturée par ses contradictions, ses dérives et une histoire qui bégaie. Qu’il y a là une mise en abîme très parlante avec les difficultés qu’on a, chacune et chacun, à avancer sur notre chemin de vie sans retomber dans les mêmes travers. Et qu’il n’y a pas de salut hors la richesse de la créolité identitaire… 

On ressort de cette longue séance thérapeutico-théâtrale aussi étonné-e que lorsqu’on y est entré-e, avec la sensation d’avoir assisté à quelque chose qui donne à penser l’état de nos sociétés sans imposer une seule morale. On ne peut pas dire qu’on n’a pas aimé… mais c’est difficile d’expliquer pourquoi on a aimé. Peut-être parce que le spectacle ne cherche pas à être compris ou être aimé, mais à laisser une trace, comme un devoir de mémoire, un écho qui nous rappelle sans cesse que l’avenir d’un fleuve n’est pas son embouchure mais sa source. Toujours la même rivière, jamais la même eau… 

Stéphane Michaud 

Infos pratiques :  

Double nationalité, d’après le roman de Nina Yargekov, à la Comédie de Genève, du 3 au 11 février 2026. 

Adaptation et mise en scène : Joël Maillard 

AvecCécile Goussard, Mélina Martin, Alicia Packer et Marie Ripoll 

https://snaut.ch/spectacle/double-nationalite/ 

Photos : © Mathilda Olmi © Stéphanie Friedli & Arthur Lehmann

En tournée le 25 février 2026 au Théâtre Benno Besson à Yverdon-les-Bains et du 28 février au 1er mars 2026 au Casino Théâtre de Rolle.  

 

Stéphane Michaud

Spectateur curieux, lecteur paresseux, auteur heureux et metteur en scène chanceux, Stéphane aime prendre son temps grâce à la lecture, à l’écriture et au théâtre. Écrire pour la Pépinière prolonge le plaisir des spectacles.

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