Quand Genève se fait tirer le Portrait
Du 24 mars au 1er avril, le Théâtre du Galpon vous propose de (re)découvrir Genève. Dans Portrait, Alexandre Simon, Cosima Weiter et la Cie_avec créent un dispositif interdisciplinaire pour explorer les vécus au cœur de la ville – entre mots, projections, mise en espace et musique live. Reportage au plateau, à quelques jours de la première.
Du gris, du gris et encore du gris. Celui des quatre panneaux vertigineux qui, comme d’étranges plots en deux dimensions, s’élancent vers le plafond du théâtre. Celui de la toile peinte qui délimite au sol l’espace de jeu, comme un bitume encore endormi. Tout ce gris rappelle celui qui attend en dehors des portes du Galpon, en ce mardi un peu frisquet de mars : gris du stratus genevois, de l’Arve qui coule toute proche, des falaises du Salève qu’on devine au loin, des façades des immeubles qui bordent la Jonction…
Il est 14h15. Dans les gradins, je rencontre Alexandre Simon et Cosima Weiter, qui co-signent la conception et la mise en scène. Iels m’expliquent où en est le projet : après avoir répété à l’espace MottattoM, au cœur de la Servette, la Cie–avec a pris ses quartiers sur les planches du Galpon. L’heure est venue de s’approprier l’espace, en testant plusieurs tableaux consécutifs – le tout entrecoupé d’échanges, ajustements et retours afin de se familiariser avec le plateau. « Ce sera un peu décousu », m’explique Cosima. Ce qui est normal, puisque chacun-ne doit reprendre ses marques.

S’approprier une ville (ou l’espace du théâtre)
Derrière son ordinateur, Alexandre Simon gère l’envoi de séquences vidéo qu’il a prises à travers Genève. Comme je le comprends, ces séquences, projetées sur les panneaux gris, constituent l’ossature visuelle de la pièce. Au fil des scènes, elles créent l’illusion d’une déambulation à travers différents quartiers – une immersion dans la ville, sans quitter son siège de théâtre. On passe d’une rue remplie de circulation (à la Jonction ?) à des balcons qui fleurent bon les années 1960, avant de voir son regard accroché par les flancs du Salève.
Le travail d’ajustage des séquences vidéo n’est pas aisé. Il faut que l’image filmée tombe exactement sur les panneaux, pour bien les habiller… tout en se coordonnant avec les lumières créées par Luis Henkes. Ce dernier ne doit pas seulement ajouter un zeste d’éclairage aux séquences vidéo – il leur confère surtout une profondeur, une vibration qui rejaillit sur le reste du décor, à commencer par le sol. Le gris devient alors tantôt froid (comme du béton de banlieue), tantôt chaud (comme les pavés des Bastions). Alexandre et Luis échangent entre les scènes, discutant teintes de la lumière, cadrage de l’image. Dans cet espace qui reconstitue la ville pour en faire le portrait, tout est millimétré.
Habiter un spectacle (ou une ville)
La complice d’Alexandre Simon, Cosima Weiter, ne perd pas une miette de ce qui se déroule au plateau. C’est elle qui signe les textes de Portrait qui, à la manière d’un patchwork, entremêlent les existences passées et présentes qui jalonnent les rues de Genève. Sous sa plume, je découvre des histoires touchantes, poignantes, drôles, tendres – celles de Maria, Marie-Sol, Anne ou Mika… Ces Genevois-es d’adoption ont, tous-tes, un rapport particulier à la ville. Leurs mots parlent d’émigration, de fuite loin d’une Syrie ravagée, de vacances en Italie dans les années 70, de l’initiative Schwarzenbach, des métiers de l’ombre, de rêves de carrière déçus, de mariage et de maternité, de l’aéroport de Cointrin, de goûters entre gosses, de traversées des frontières pour échapper aux Allemands entre 39-45, de quartiers en mutation, d’entraide et de solidarité.
Une seule voix porte ces histoires – mais cette voix dit tout et fait déjà frissonner, alors même qu’elle prend ses marques sur scène. Cette voix, c’est celle de Pierre Maillet. Blouson de cuir noir, jeans et chaussures de cuir fatiguées, il se glisse sans peine dans les interstices de ces existences qui ont traversé et traversent aujourd’hui encore Genève. Il ajuste sa posture, son timbre, ses regards, son port de tête pour donner à voir ces vies qui pulsent avec celle de la ville. « Là, je crois que tu as trouvé la voix de Marie-Sol », lui dit Cosima entre deux scènes. Chaque personnage a sa déambulation propre, qui se calque aussi sur le rythme des projections d’Alexandre Simon. Parfois, le placement ne va pas : le personnage est trop en avant de scène… ou pas assez… ce qui fait que la séquence vidéo tombe mal, une fois projetée. Mais peu à peu, au gré des ajustements de l’un et des autres, Pierre Maillet entre dans le décor – un peu comme s’il devenait réellement une partie de cette ville de Genève que Portrait reconstruit sur scène.

Créer la musique (d’un récit ou d’une ville)
Mais la dimension pluridisciplinaire ne s’arrête pas là. Aux projections et aux textes s’ajoute une troisième composante : une musique créée par Vincent Bertholet, et interprétée sur scène, en live. Pierre Maillet partage ainsi le plateau avec Vincent Bertholet lui-même (à la contrebasse et au chant), mais aussi Romane Millet (guitare et chant) et Naomi Mabanda (violoncelle et chant).
Comme la lumière, tous-tes trois jouent un rôle essentiel – qui va plus loin que le simple habillage des histoires. Composée de boucles entêtantes, de ritournelles mélancoliques ou entraînantes, de riffs empilés grâce à des loopers, la musique imaginée par Vincent Bertholet accompagne Pierre Maillet lorsque celui-ci déambule à travers les rues projetées de Genève. Elle instaure des respirations entre les personnages qui se succèdent, annoncent la tonalité de ce qui va suivre, suit le rythme de l’image. C’est comme une habitante à part entière de la ville, dont elle mime souvent le bruit. « On se place comment ? » demande soudain Naomi Mabanda. La question est d’importance, car le groupe reste pour l’instant à vue, installé de part et d’autre du plateau (la contrebasse à Cour, la guitare et le violoncelle à Jardin). Faut-il les éclairer ? « Attends, je teste un truc », marmonne Luis. Les faire sortir du plateau quand iels ne jouent pas ? « Pas sûre que ça soit efficace. On pourrait les mettre sur des tabourets hauts, plutôt », répond Cosima. « J’ai besoin d’un peu plus de retour pour la guitare », lance Vincent Bertholet à Philippe de Rham, le sonorisateur. Tout est encore en gestation.
Comme une ville, Portrait se construit petit à petit au Théâtre du Galpon, au fil d’échanges sans cesse en ébullition. Pour voir le résultat achevé, rendez-vous dès le 24 mars !
Magali Bossi
Infos pratiques :
Portrait, création pluridisciplinaire d’Alexandre Simon et Cosima Weiter (sur un texte de Cosima Weiter), au Théâtre du Galpon du 24 mars au 1er avril.
Conception et mise en scène : Alexandre Simon et Cosima Weiter
Avec Pierre Maillet
Musique interprétée live : Vincent Bertholet (création musicale, contrebasse, chant), Romane Millet (guitare, chant) et Naomi Mabanda (violoncelle, chant)
Scénographie : Cie_avec, Christophe Ryser
Régie son et régie générale : Philippe de Rham
Séquences filmées : Alexandre Simon
Lumière : Luis Henkes
Recherche scénique : Delphine Rosay
Administration et diffusion : Daïkokucho Productions
https://galpon.ch/spectacle/portrait/
Photos : ©Magali Bossi
