Les réverbères : arts vivants

Quand le Galpon vit au rythme des contes

Il est des espaces à partir desquels on voyage – sans quitter sa chaise. Des rencontres qui tiennent de la magie… Du 17 au 22 février, le Théâtre du Galpon se transforme en scène de contes : avec Les Voyages inattendus et son enchaînement de contes issus de culture différentes, la Cie Séléné et Catherine Gaillard nous emportent sur le chemin des mots. À quelques jours de la première, reportage dans l’intimité du plateau.  

C’était un jeudi – et il faisait gris. Je marchais le long de l’Arve, en contrebas du Bois de la Bâtie. Ça sentait la brume qui s’attarde, l’humus, le croassement des corbeaux au-dessus de la tête. Je sifflotais (j’aime bien siffloter en marchant). Et puis il y a eu la porte rouge du Galpon, comme celle de la cabane au fond des forêts, chez les Grimm. 

Du thé et des lucioles 

À l’intérieur, il faisait doux. Des vestes jetées sur les tables du foyer, des chaussures éparpillées au hasard du plancher… apparemment, une visite scolaire avait pris possession de la salle de répétition. Un sourire m’a accueillie – celui de Catherine Gaillard, debout vers le bar. La répétition n’avait pas encore commencé. « Ah, tu venais pas demain ? J’ai cru. Demain, il y aura la musique. Mais c’est pas grave. Aujourd’hui, on travaille avec la lumière, les déplacements. Tu veux un thé ? » Je voulais bien – parce que j’adore le thé et que Catherine a le don de vous mettre à l’aise, comme si vous la connaissiez depuis toujours. La bouilloire ronronnait, je sortais mes affaires (carnet, stylo) et tout en discutant, j’avais l’impression de revenir à la maison… d’enfiler une paire de chaussettes moelleuses, quelque chose de familier, de rassurant. 

Pendant que le thé infusait, j’ai rencontré la Cie Séléné. Avec Catherine, elles étaient trois aujourd’hui… avec l’énergie de dix ! Les deux autres revenaient d’une pause le long de l’Arve. Nathalie Cuenet était à la direction d’actrice – et diriger, j’allais le découvrir en la voyant travailler, c’est faire preuve de clarté, de douceur d’écoute, d’humour… bref, d’un partage des ressentis (tant physiques que psychiques) qui désamorcent les craintes comme les incertitudes. J’y ai vu de la sororité. Côté technique, à la lumière, il y avait Danielle Milovic. Son sourire s’est avéré très communicatif. Peu de mots au plateau, mais une grande concentration car la création lumière, ce n’est pas quelque chose à prendre à la légère. Ce sont des essais, des arrangements perpétuels, des solutions à trouver. Remettre cent fois sur le métier pour modeler un élément physique impalpable (la lumière) dans des espaces en trois dimensions – celui la salle… mais aussi celui du texte. « Attends de voir le plateau », m’a dit Danielle. « Tu vas tout de suite comprendre où on en est. » En entrant dans la salle, ma tasse de thé en mains, j’ai compris : le ciel brillait d’une kyrielle de lucioles. 

Habiter le conte 

Un clignement de paupières plus tard – et les lucioles se sont transformées en ampoules. Des dizaines, suspendues à des fils accrochés du plafond, constituaient l’unique décor du plateau. Leurs formes et hauteurs différentes suggéraient le dais d’un ciel nocturne. Peut-être que les étoiles aussi aiment écouter des histoires avant que l’aube ne les endorme ? 

Les réalités du terrain se sont vite superposées à la magie : la Compagnie Séléné devait s’habituer aux dimensions du Galpon. Jusque-là, les répétitions se déroulaient dans le quartier de la Servette, à MottattoM. C’est là, dans une ancienne usine du 20 Avenue Giuseppe Motta, que Catherine gère l’Espace Conte – un lieu de répétition, de formation et de création indépendante qu’elle met aussi à disposition d’autres compagnies d’arts vivants. « On va travailler sur les déplacements », m’a expliqué Nathalie. Avant de reprendre le texte, Catherine, vêtue d’un long manteau de scène couleur rouille (boutons apparents et coupe très Ancien Régime, comme pour partir sur les routes sur les traces de D’Artagnan, par exemple), s’est concentrée sur l’espace. Guidée par Nathalie qui, entre gradins et plateau, clarifiait des intentions scénographiques, elle devait retrouver ses marques afin d’habiter les différents contes des Voyages inattendus 

Comme j’allais l’apprendre au fil de l’après-midi, la pièce propose un enchaînement d’histoires remaniées par la plume de Catherine, issues de traditions diverses : suisse romande, orientale, amérindienne, yiddish… Les espaces géographiques, culturels et affectifs (au sens des affects que ces récits font éprouver) s’y répondent et s’y croisent, sans que la conteuse n’en explicite la valeur. Puisqu’il s’agit de voyages, c’est à la personne qui reçoit le conte d’y trouver sa propre boussole – en acceptant, car nous sommes dans l’inattendu, de se laisser surprendre ! Les déplacements, souvent pensés en arcs de cercle (« comme si on tournait la page d’un livre » a précisé Nathalie) structurent donc ce voyage. 

Entre politique et formulettes 

Les déplacements rappelés, le filage a finalement commencé. « On essaie comme ça, mais la musique aidera pour les transitions », a rappelé Nathalie – tant pour Catherine, Danielle que pour moi. Catherine a plongé dans les mots avec aisance. L’entendre conter, c’était un peu comme redécouvrir le pouvoir évocatoire du langage : pas besoin de décors, de projections, d’accessoires… quand quelqu’un-e sait incarner des mots, simplement en les disant. Dans son intonation, j’ai éprouvé la joie sauvage d’une traque aux bisons. Dans son doigt dressé, les mises en garde de l’Église contre la vouivre. Dans un mouvement ample du bras, le mouvement de la porte qui se ferme sur un père prêt à abandonner sa fillette pour la sauver. Je voyais les choses, les personnages, les lieux – la rivière que traverse l’homme qui espère changer de vie, les ruelles du Caire où patrouille un capitaine sûr de lui, l’alcôve où deux femmes amoureuses s’embrassent en essayant d’oublier qu’elles devront se séparer au matin… Au fil des histoires des voyages inattendus se dessinaient bel et bien devant moi. Certains humoristiques, d’autres poétiques ou colériques – mais tous, avec une dimension politique certaines : chasseur de bison devenu l’ami de ses anciennes proies, amantes décidées à braver les interdits pour être ensemble, résilience face à la dépression, fuite face à des persécutions… « Les contes ne nous disent pas qu’il faut être sage, obéir et se taire », racontait Catherine, sur la scène. Non – les contes nous apprennent, en réalité, à être libre. 

« Je retrouve plus la formulette », s’est soudain exclamée Catherine. « C’était laquelle, déjà ? » Formulette, c’est le mot qu’utilise la Cie Séléné pour désigner ces leçons du conte – ce métadiscours qui accompagne sans pesanteur la narration. Au fur et à mesure de la répétition, je me suis amusée à les attraper au vol pour les noter, un peu comme des étoiles filantes qui permettraient de faire un vœu. Sans toutes les dévoiler ici, disons simplement qu’elles apportent des moments de respiration entre les histoires et font réfléchir à la valeur, sans cesse renouvelée, de l’imaginaire… Quand les lumières se sont finalement rallumées sur les gradins, à la fin du filage, c’était comme quitter les bois, dire adieu au Pays imaginaire – ou refermer un livre. J’ai hâte de reprendre mon périple en compagnie de Catherine, Nathalie et Danielle, en retrouvant sur scène Les Voyages inattendus. 

Mais, en attendant ce moment, la boucle est bouclée et le conte est fini. 

Magali Bossi 

Infos pratiques : 

Les Voyages inattendus, de Catherine Gaillard, du 17 au 22 février 2026 au Théâtre du Galpon.  

Direction d’actrice et collaboration artistique : Nathalie Cuenet 

Avec Catherine Gaillard 

Création et régie lumière : Danielle Milovic 

Univers sonore : Fred Jarabo 

Costume : Samantha Landragin 

https://galpon.ch/spectacle/les-voyages-inattendus  

Photo : © Cie Séléné / Théâtre du Galpon 

 

 

 

 

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé. Elle aime le thé et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Présidente de l’association La Pépinière, elle est responsable de son pôle Littérature. Docteure en lettres (UNIGE), elle partage son temps entre un livre, un accordéon - et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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