Quand Séduction rime avec « manipulation »
Vous croyez tout savoir sur la manipulation ? N’en soyez pas si sûr-e. Du 28 janvier au 13 février, la Scène du Bas du Grütli accueille Séduction, une pièce de Lukas Bärfuss traduite par Mathilde Sobottke et mise en scène par Gian Manuel Rau. Un exercice d’équilibrisme, entre noirceur humaine et atrocité de l’Histoire.
Gian Manuel Rau nous l’expliquait il y a quelques jours à l’occasion d’une interview : « Le terrain théâtral se situe dans les zones d’ombre entre les personnages – dans les silences, les soupçons, les calculs et les hésitations qui structurent leurs rapports. » Les zones d’ombre entre les êtres, voilà précisément l’un des enjeux de Séduction…
Domination thérapeutique
Au plateau, une sobriété qui fait froid dans le dos. Un grand mur blanc coupe la scène, légèrement en diagonale. Percé de fenêtres austères et d’une ouverture faisant office de porte, il figure le mur d’un lieu froid. Quelques meubles : une table avec une carafe, un lit aux couvertures froissées – et, adossée contre le mur du théâtre, une guitare électrique. Dans les tréfonds de cette pièce se tiennent Tanja Morena (Alexandra Marcos) et Hauke Born (Vincent Bonillon). Elle est psychiatre, spécialisée thérapie carcérale ; lui, détenu, ancien membre d’une secte et escroc au mariage. Il y a six ans, la justice l’a condamné pour avoir extorqué 7 millions de francs à une riche héritière. Depuis, il purge sa peine dans la prison de Landsberg – la même où Adolf Hitler a été incarcéré en 1923. Mais dans quelques jours, Hauke sera libéré.
Les choses, cependant, ne sont pas si simples – car ce qui lie Hauke et Tanja va bien plus loin qu’une relation thérapeutique. Elle connaît son passé, scrute les moindres interstices de son âme ; il sait lire derrière ses sourires de façade, comprend les désirs cachés sous son professionnalisme. Entre elle et lui, il y a souvent le lit… ou une corde rouge, qui apparaît de temps à autre pour lier les corps lors de séances de bondage qui dépassent largement le cadre de la thérapie. Sarcasmes dissimulés, domination verbale, regards à double-sens, joute érotique : difficile de savoir, derrière les mots acérés de Lukas Bärfuss, qui a la main haute sur qui. Sur scène, le pas-de-deux entre Alexandra Marcos et Vincent Bonillon s’avère troublant – brûlant, du genre qui fouette les sangs et blesse en même temps. Tout se joue sous la surface du texte, comme des lames de fond où le langage corporel, la moindre torsion des sourcils ou des lèvres, disent bien plus que les mots.
Manipulation en trio
À quelques jours de sa libération, Hauke doit également composer avec une demande inhabituelle : une jeune femme, Sonja Schwarz (Agathe Hauser), veut le rencontrer. Elle prétend être sa fille, celle qu’il aurait eu avec la riche héritière qui vient de mourir. Un jour de pluie, Sonja débarque à Landsberg avec un sac à dos rempli de souvenirs (dont L’Alchimiste de Coelho, le roman préféré de sa mère). Entre reproches et rapprochements, elle veut en savoir plus sur son père. Sous ses airs punks, Sonja cache des fêlures que Hauke attribue à une histoire familiale douloureuse – après tout, il a abandonné sa mère enceinte, après l’avoir enrôlée dans une secte aux pratiques sexuelles perverses et dépouillée de 7 millions… Au final, les choses, évidemment, s’avèreront plus complexes.
De fil en aiguille, la relation naissance entre Hauke et Sonja se superpose et concurrence celle liant Hauke et Tanja. Les deux femmes gravitent autour du détenu comme deux charognards se disputant un os… à moins que ce soit Hauke, le prédateur qui les prend en chasse ? Tantôt alliées, tantôt ennemies, les femmes soufflent le chaud et le froid pour mettre au jour les vérités que cache encore Hauke : sur son propre passé, mais aussi sur celui de l’héritière qu’il a séduite…

Passé en eaux troubles
Car Séduction n’est pas qu’une affaire de manipulation triangulaire. Au centre du trio imaginé par Bärfuss se trouve la question du passé – celui de Hauke. Avant son emprisonnement à Landsberg, le détenu faisait partie d’une secte. Expert en séduction, il mystifiait des jeunes femmes qu’il fournissait au gourou, un certain « Pépé ». Parmi elles, la mère de Sonja, héritière d’une des plus grosses fortunes du pays et à la recherche d’un amour qui ne soit pas vénal. Enceinte (de Hauke ? de Pépé ? difficile à dire), l’héritière a finalement échappé à leur emprise avant de porter plainte, ce qui a mené au démantèlement de la secte et à l’arrestation de Hauke. Les 7 millions volés, eux, n’ont jamais été retrouvés.
Au cœur des manipulations, il y a donc la question de l’argent… d’autant plus que la fortune familiale de Sonja n’a pas été amassée d’une manière très légale. Dans une scène qui constitue un climax éprouvant, Sonja raconte l’origine de cette fortune : le massacre de Gardelegen, au cours duquel des troupes de la SS et de la Luftwaffe ont brûlé vif des travailleurs forcés des camps de Hannover-Stöcker et Mittelbau-Dora, le 13 avril 1945… quelques jours, à peine, avant l’arrivée des Alliés. L’argent, c’est donc celui du sang – celui des vies volées, des destins effacés. Celui qui n’a jamais été rendu. Une manière, pour Lukas Bärfuss, de rappeler une page sombre de l’histoire de la Suisse, comme le rappelait Gian Manuel Rau en interview : « Séduction s’écrit depuis l’ombre des bûchers : les marches de la mort, le massacre de Gardelegen du 13 avril 1945 – l’extermination des Juifs jusqu’au dernier instant. Ce n’est pas une métaphore. C’est un théâtre dressé face à l’inhumain. Lukas Bärfuss ne cherche pas à représenter : il exhume. Il nomme. Il refuse que l’humanité oublie ce qu’elle a permis. Car l’idéologie nazie rôde toujours – c’est l’attention qui s’émousse, la mémoire qui cède. La Suisse a tendance à oublier et à externaliser ses conflits au-delà de ses frontières. » Hauke serait-il donc un justicier, un vengeur qui a arnaqué une femme pour faire payer à sa famille un passé trouble (on pense ici au film réalisé en 2006 par Spike Lee, Inside Man) ? Ce serait aller trop vite en besogne en lui donnant le beau rôle.
Car, dans son cas comme dans celui de Sonja ou de Tanja, la seule leçon que Séduction fournit avec certitude est : les choses ne sont pas ce qu’elles semblent être.
Magali Bossi
Infos pratiques :
Séduction, de Lukas Bärfuss, traduit par Mathilde Sobottke, du 28 janvier au 13 février 2026 aux Scènes du Grütli.
Mise en scène : Gian Manuel Rau
Avec Vincent Bonillo, Alexandra Marcos et Agathe Hauser
Scénographie : Anne Hölck
Univers sonore & régie son : Graham Broomfield
Création lumière : Markus Brunn
Costumes : Gwendolyn Jenkins
https://grutli.ch/spectacle/seduction
Photos : © Anne Voeffray
