Scarlet, au bord du néant
Avec Scarlet et l’éternité, Mamoru Hosoda quitte le terrain de l’intime feutré pour s’aventurer vers une fresque plus noire, martiale, heurtée. Cette relecture très libre d’Hamlet, traversée par la question de la vengeance, de la mort et du pardon, impressionne souvent par sa puissance visuelle, mais laisse aussi affleurer ses failles. Un film inégal, fascinant par moments, lesté ailleurs par sa propre ambition.
Il y a d’abord un geste de rupture. Chez Mamoru Hosoda, le fantastique a longtemps servi à éclairer les liens familiaux, les déplacements intérieurs, la façon dont un être se construit au contact des autres. La Traversée du temps, Les Enfants loups, Miraï, ma petite sœur, Belle : à chaque fois, un passage, un seuil, un dédoublement du réel ouvraient moins sur l’aventure pure que sur une expérience sensible de la relation.
Scarlet et l’éternité déplace franchement cet axe. Le film s’ouvre sur un récit shakespearien de cour, de trahison et de sang : au Danemark, une jeune princesse voit son père assassiné par son oncle Claudius, puis se jure de le venger. Le motif shakespearien est là, immédiatement lisible, presque frontal. Mais Hosoda ne cherche pas l’adaptation fidèle. Il prend Hamlet comme une source, un socle dramatique, puis bifurque très vite.

Contre le monde et elle-même
Cette bifurcation est le vrai cœur du film. Personnage asexué, Scarlet échoue dans sa vengeance, est empoisonnée, puis bascule dans un Pays des Morts où se mêlent époques, peuples, soldats, ruines, monstres, cohortes anonymes et figures errantes. C’est là que le film commence réellement : non plus dans le théâtre de cour, mais dans un purgatoire d’heroic fantasy.
Une vaste zone de transit et géhenne qui n’est pas sans évoquer de loin en loin certaines terres dévastées où les corps ne cessent de s’épuiser et d’agoniser de la franchise Le Seigneur des Anneaux, où la princesse poursuit son obsession tandis qu’autour d’elle le monde semble lui opposer une forme de résistance morale.
Dans cet espace, elle croise Hijiri, jeune infirmier pacifiste venu d’un autre temps, le nôtre, sorte de contrepoint éthique à sa rage. L’opposition est nette, parfois un peu trop, mais elle donne au récit sa tension principale : que reste-t-il d’un désir de justice quand il ne se distingue plus guère de la haine ?

Tragédies de la vengeance
Le rapprochement avec Hamlet est évidemment nécessaire, mais il ne suffit pas. Scarlet et l’éternité dialogue plus largement avec les tragédies de la vengeance chez Shakespeare, et même avec ce qu’elles contiennent de plus fiévreux : l’idée d’un monde devenu malade, corrompu jusque dans sa structure, où la réparation réclamée par le héros risque à tout moment de reproduire le mal qu’elle prétend combattre.
Chez Shakespeare, la vengeance n’est jamais une mécanique simple. Elle empoisonne celui qui l’embrasse. Elle contamine les corps, les mots, les lieux. Hamlet ne tue pas seulement pour rendre justice à son père ; il est pris dans un réseau d’apparitions, de doutes, de pulsions contradictoires qui font de la vengeance une épreuve de désagrégation intérieure.
Hosoda conserve cela, mais le reformule autrement. Son héroïne n’est pas une conscience hésitante, paralysée par la pensée ; elle est au contraire tendue vers l’action, presque entièrement définie, au départ, par l’élan de représailles. C’est une différence décisive. Là où le prince shakespearien rumine, Scarlet fonce. Là où Hamlet est une tragédie de l’indécision, Scarlet et l’éternité devient d’abord une tragédie de l’obstination.
En féminisant la figure centrale et en la projetant dans un univers de combats, de poursuites et d’épreuves successives, Hosoda déplace la matière shakespearienne vers une forme de quête initiatique crépusculaire. Le film s’éloigne alors du drame de cour pour rejoindre un autre territoire : celui de la catabase, de la descente dans un au-delà où la vengeance doit se confronter à quelque chose de plus vaste qu’elle.

Cycle de la violence
C’est aussi en cela que le film touche aux tragédies de la vengeance au sens large : il ne se contente pas d’un meurtre à réparer, il met en scène une logique de cycle, de prolongation infinie de la violence. Le monde des morts n’apaise rien. Il reconduit les hiérarchies, les brutalités, les armées, les chefs, les foules manipulables.
Comme souvent dans ce type de récits, l’au-delà n’est pas un autre monde : c’est celui-ci, poussé à son point de fièvre. Scarlet y apparaît comme un être façonné par son environnement autant qu’elle le traverse. Plus elle avance, plus ce Pays des Morts l’altère, la salit, l’use, la durcit. C’est une des idées les plus fortes du film : l’héroïne ne se contente pas de subir un décor, elle en reçoit la marque.
Rongée par le paysage
Cette altération est peut-être ce que le film réussit de plus singulier. Il est rare, dans l’animation grand public, de voir un personnage porter aussi visiblement les traces du milieu qu’il traverse. Scarlet s’abîme. Son visage, sa silhouette, sa matière même semblent se charger de poussière, de fatigue, d’ombre. L’environnement ne sert plus seulement à impressionner l’œil ; il agit sur les corps.
Il y a là quelque chose de très concret, presque physique, qui donne au parcours de la princesse une dimension moins abstraite que le discours du film sur la vengeance et le pardon. On comprend alors que le véritable enjeu n’est pas seulement : va-t-elle tuer Claudius ? Mais : que devient-elle dans ce monde qui l’encourage sans cesse à n’être plus qu’un instrument de rancœur ?
Cette contamination du personnage par le décor rejoint un vieux motif hosodien : un être jeté dans un espace qui le dépasse, obligé de s’y redéfinir. Sauf qu’ici, l’apprentissage n’a rien de lumineux. Dans La Traversée du temps ou Miraï, le déplacement ouvrait vers une forme de réagencement intime. Dans Belle ou Summer Wars, l’autre monde, virtuel ou symbolique, restait traversé par la possibilité d’un lien. Scarlet et l’éternité est plus rude. Le lien y existe, bien sûr, notamment à travers Hijiri, mais il doit lutter contre une architecture générale du récit beaucoup plus portée vers l’affrontement que vers la circulation affective.

Entre splendeur et raideur
Visuellement, le film frappe souvent fort. Les matériaux fournis convergent sur ce point, même chez des critiques très sévères : il y a dans Scarlet et l’éternité des visions, des masses, des ciels, des foules, des irisations, des plans de sable, d’éclairs, de ruines ou de ténèbres qui imposent une vraie présence plastique. Hosoda poursuit ici son travail de friction entre animation traditionnelle et outils numériques.
Il cherche moins l’homogénéité que le heurt, le mélange, la coexistence de textures différentes. Cette hétérogénéité peut produire de très beaux moments : le monde des morts devient alors une matière instable, un espace mental autant qu’un territoire d’aventure, traversé par des éclats presque hallucinés.
Mais c’est aussi là que le film rencontre ses limites. La greffe entre 2D et 3D ne prend pas toujours avec la même évidence. Certaines séquences paraissent moins incarnées, certains mouvements moins expressifs, certains décors plus démonstratifs que véritablement habités. On sent parfois l’outil avant de sentir le monde.
Chez Hosoda, la modernité technique a souvent été pensée comme un prolongement de la mise en scène. Ici, elle semble par instants la devancer, voire l’enfermer. Le film veut embrasser des échelles immenses, multiplier les figurants, ouvrir des horizons vertigineux ; mais cette ambition plastique, réelle, ne garantit pas toujours la densité dramatique. Il arrive que l’image impressionne davantage qu’elle n’émeuve.

Fulgurances
C’est sans doute ce qui rend ce trop long métrage d’animation si déroutant dans la filmographie de son auteur. On y retrouve des motifs familiers : coexistence de mondes, porosité des temporalités, héroïne privée de repères, apprentissage par le trouble, croyance dans le lien comme issue possible. Mais le film paraît moins fluide, moins organique que les grandes réussites de Hosoda. Là où Les Enfants loups et Miraï trouvaient une justesse de ton presque miraculeuse, là où Belle convertissait sa démesure en véritable émotion de cinéma, Scarlet donne parfois le sentiment d’un assemblage aux coutures plus visibles, d’une œuvre qui expose ses intentions au lieu de les laisser rayonner.
Il y a toutefois, dans ce film, de vraies fulgurances et une prise de risque qu’on aurait tort de minimiser. Hosoda change d’échelle, de noirceur, de registre. Il essaie autre chose. Il se frotte à Shakespeare, à la fantasy, au récit d’outre-monde, à un imaginaire de la guerre et de l’effondrement qui n’était pas au centre de ses films les plus accomplis. Il n’y réussit pas pleinement. Le scénario paraît parfois trop explicatif, certains personnages secondaires restent à l’état de fonctions, et le versant pacifiste du propos peut sembler appuyé dans ses formulations les plus directes. On peut aussi regretter que la complexité tragique ouverte par le point de départ se referme par moments sur des évidences plus simples.

Inquiétudes
Reste un objet singulier. Un film de passage, peut-être. Une réalisation inégale où l’on voit un cinéaste important se mesurer à une matière plus rugueuse que lui, et ne pas toujours la dompter. Mais ce frottement même a quelque chose d’intéressant. Scarlet et l’éternité ne possède ni l’évidence émotionnelle ni l’équilibre souverain des plus beaux Hosoda. Il a mieux, ou autre chose par instants : une inquiétude, une sécheresse, une beauté cabossée. Et le visage de Scarlet, peu à peu labouré par le Pays des Morts, continue longtemps d’habiter la mémoire. C’est déjà beaucoup
Cela malgré une fin improbable et un brin convenue de félicité saluant le pouvoir féminin éclairé au service de son peuple, limite Le Pays de Candy, manga inanimé qui fit les délices ou pas des boomers teenagers dans les années 70 à la TV alors que la planète était ravagée par les conflits. Un final rompant en visière avec l’ombre de la guerre qui recouvrait le Pays des Morts sous la forme d’un gigantesque dragon agrégeant en son anatomie serpentine les armes de conflits transhistoriques.
Bertrand Tappolet
Référence :
Scarlet et l’éternité, réalisé par Mamoru Hosoda, Japon, 2025. Disponible sur plateformes
Photos : © Columbia Pictures
