Simples machines : des robots, de la cave à la scène !
L’art coûte cher – vous le saviez ? Heureusement, la technologie nous sauvera. Du 11 au 22 février, le chorégraphe belge Ugo Dehaes et la Cie Kwaad Bloed & Turning People proposaient une solution-miracle : remplacer les danseur/euses par… des robots ! Entre autodérision, immersion et réflexion, Simples machines offrait au TMG une expérimentation artistico-futuriste. Brillant !
Le public au plateau
Sitôt la salle du théâtre ouverte, Ugo Dehaes nous accueille en nous invitant à prendre place directement sur le plateau. Là, installée au milieu de la scène, attend une grande table en bois clair. On y devine des trappes cachées, des renflements qui pourront s’ouvrir… sans savoir encore ce qui nous attend. Éclairée d’une lumière blanche (un peu comme dans un bloc opératoire), la table tient à la fois de l’espace de démonstration et de l’atelier mobile : à ses quatre coins, quatre colonnes soutiennent un plafond sur lequel sont rangés des cartons – pour l’heure fermés. Et, disposées tout autour, nos chaises nous permettent une vue imprenable sur ce drôle de plan de travail. Nous prenons donc place, un peu interloqué-es pour les adultes, remuant d’excitation pour les enfants (la pièce est conseillée pour les ados et enfants, à partir de 8 ans). Attention, ça va commencer !

Créer plus pour gagner plus ?
« Moi, je suis chorégraphe. Vous savez ce que c’est un chorégraphe ? » commence Ugo Deheas, installé au centre de la table. Très vite, la glace se brise, dissipant l’atmosphère un peu étonnée du début de pièce. Dans un format oscillant entre le récit d’expérience, la discussion et la conférence ludique, Ugo Dehaes nous explique son travail artistique : les tournées autour du monde, le travail avec des corps tous très différentes, la beauté de créer un art qui se joue sur scène… Les enfants sont ravi-es, n’hésitant pas à interagir avec l’artiste, à l’interroger, à rire à ses blagues, à répondre à ses questions. Le contact se noue avec beaucoup de complicité.
Mais malheureusement, ajoute Ugo Dehaes, aujourd’hui, rien ne va plus ! Le public qui va voir ses chorégraphies est toujours plus exigeant, les subventions se réduisent comme peau de chagrin, les spectacles coûtent de plus en plus cher, les danseur/euses veulent être augmenté parce que le coût de la vie prend l’ascenseur… Bref : le système demande de faire TOUJOURS PLUS avec TOUJOURS MOINS ! Dans ces conditions, peut-on toujours continuer à créer – et pire encore : à espérer gagner sa vie grâce à l’art ?

Des cocons à la cave
Après s’être trituré les méninges, le chorégraphe est arrivé à une solution simple : faire danser des robots plutôt que des humain-es. Après tout, les robots ne mangent ni ne dorment… et en plus, il ne faut pas les payer. Ni une, ni deux, Ugo Dehaes a acheté son premier robot sur Amazon. Le voilà, tout en métal et en clignotements lumineux, qui commence à se mouvoir sur la table. À quoi ressemble-t-il ? Les enfants émettent plusieurs hypothèses : une cage thoracique, des arrêtes de poisson, une araignée retournée sur le dos… C’est vrai que la bestiole posée devant nous, avec ses espèces de longues pattes qui font penser à des côtes, tient un peu de tout ça. C’est le premier robot qu’Ugo a acheté.
Or, problème : les robots adultes, ça coûte cher ! « Je me suis donc inspiré des agriculteurs », explique l’artiste. Au lieu d’acheter des robots adultes sur internet, il a opté pour des larves robotiques. Il suffit ensuite de les faire grandir dans un endroit sombre, sec et calme – un peu à la manière de chenilles qui deviendront papillons en quelques semaines. Les bébés robots se présentent comme des gros saucissons… ou plutôt, des cocons rose vif, luisants et un peu spongieux qui, au fil du temps, changent de couleur. Ugo Dehaes en sort plusieurs des cartons cachés sur le toit de son établi. Sous les regards intrigués, il dévoile les différents stades de maturation de ses robots. Les cocons se trémoussent devant le public… et, une fois le robot sorti de sa chrysalide, il ressemble à une énorme chenille qui se trémousse sur la table ! « Beûrk ! C’est dégoûtant ! » s’exclame une fillette. « Pas du tout », répond le chorégraphe. « Regarde, tu peux même le toucher. » Et un des bébés robots fait le tour du public, passant de mains en mains. Son poids, lourd et massif, est surprenant… comme sa manière de se tortiller, comme une véritable larve. Avec son revêtement de peau chitineuse, on a l’impression qu’il est vivant… « J’en ai environ 50, suspendus dans ma cave », explique Ugo Dehaes. Quand les chenilles-robots deviennent assez grandes, de petites pattes leur poussent… puis, elles se débarrassent de leur peau, avant de prendre l’aspect 100% métallique qu’on leur connaît. Elles ressemblent alors à des chenilles d’acier, constituées de parties attachées les unes aux autres à la manière d’un convoi de wagon, et qui peuvent se mouvoir de manière indépendante – comme les sections d’une scolopendre mécanique.

Alors on danse
Voici donc les robots auxquels Ugo Dehaes apprend à danser. Car oui, la finalité de cet élevage est bel et bien de créer des pièces chorégraphiques. C’est là qu’entre en jeu une donnée déjà bien connue du jeune public auquel s’adresse le chorégraphe : l’Intelligence Artificielle. « Grâce à l’IA, les robots peuvent apprendre les mouvements que je leur montre… et inventer leurs propres danses. » Convoquant des références familières des amateur/trices de ballet classiques (comme le Lac des Cygnes, par exemple), Ugo Dehaes fait la démonstration du programme d’entraînement qu’ont suivi ses robots.
Certains robots incarnent ainsi les danseurs et danseuses étoiles : ils ressemblent vaguement à des doigts recourbés… ou à des silhouettes de cygnes. D’autres, qui évoquent des fourmis affairées (mais beaucoup plus grandes) forment le corps de ballet. D’autres encore, vêtus de fourrures noires partant en filaments, incarnent les musiciens. « Mes robots peuvent aussi faire de la musique », ajoute le chorégraphe. Ils ont même tout un arsenal sonore à leur disposition, caché dans le plafond de l’établi : cloches et clochettes, cordes de guitare, bip en tous genres… Ce n’est pas exactement du Tchaïkovski, mais ça pulse bien – entre électro et sonorités futuristes rappelant certains films de science-fiction.
Des robots en expo
Et il y a encore mieux, puisque les robots ne cessent d’apprendre par eux-mêmes. « Dans chaque pays où je vais », raconte Ugo Dehaes, « je demande aux gens de manipuler les robots pour leur apprendre de nouvelles chorégraphies. Ensuite, le public vote pour sa danse préférée… ça permet de choisir la danse qui plaît au plus grand nombre de personnes pour la prochaine tournée. » Avec son ton désabusé et son humour pince-sans-rire, le chorégraphe explique que c’est une bonne stratégie pour encore réduire les coûts de création – mais de manière ludique : « Vous, vous payez pour voir le spectacle. Vous inventez les prochaines danses des robots… et moi, j’encaisse l’argent. » Enfin, tout n’est quand même pas rose pour Ugo Dehaes – et il le dit sans ambages : « Avant, j’étais chorégraphe. Je disais aux danseurs ce qu’ils devaient faire. Maintenant, les robots dansent tout seuls et n’ont pas besoin de moi comme chorégraphe. Alors je sais plus trop à quoi je sers… Ah oui, je leur sers de chauffeur – ça, je peux encore faire. »
Bien sûr, c’est une construction narrative qui vise avant tout à nous faire réfléchir sur l’art, son rôle et son importance, son prix… mais aussi sur la fonction que nous, le public, nous sommes d’accord (ou non) d’y jouer. Devenons-nous des consommateur/trices ? Des co-créateur/trices ? Des mécènes ? Un peu de tout ça ? Le spectacle s’achève par un appel à notre participation, puisqu’autour de la table-établi, plusieurs hautes vitrines sont disposées. Dans chacune, un robot attend que nous le touchions, tandis que d’autres sont programmés pour expérimenter seuls et choisir les meilleurs combinaisons… le tout évoque un croisement entre une Exposition Universelle du futur et un cabinet d’exposition steampunk – entre Jules Verne et Isaac Asimov. Enfants comme adultes s’y ébattent avec joie, heureux/euses d’expérimenter à leur tour avant de quitter le théâtre.

Et demain ?
L’air de rien, avec autant d’auto-dérision que de poésie, Simples machines questionne les fondements mêmes de l’art… sans passer la ligne de la leçon de morale. Il ne s’agit pas de culpabiliser, d’asséner un message militant ou de torturer les méninges – mais de faire réfléchir avec légèreté à des enjeux fondamentaux, en pariant sur la carte de l’humour, du pas-de-côté, de l’anticipation ludique. Car parmi les enfants qui assistent au spectacle, combien (dans 10, 20, 30, 50 ans) vivront dans un monde où robots et humain-es cohabiteront ? Combien connaîtront l’hybridation entre IA, machine et corps organiques ? Combien interagiront avec des machines qui pourront apprendre, créer… rêver ?
Ces fantasmes, l’humanité les caresse depuis l’apparition du mot « robot » en 1920 (dans une pièce de théâtre de l’auteur tchécoslovaque Karel Čapek)… et même avant, avec la fascination pour les automates qu’on retrouve dès l’Antiquité. Thèmes-phares pour les autrices et auteurs de science-fiction, la robotique et l’intelligence artificielle ne relèvent plus aujourd’hui d’un futur lointain, nébuleux : c’est maintenant que ça se passe – et, au vu de ce que nous préparent les grands groupes de la tech, ce n’est pas près de s’arrêter… À l’heure des questionnements sur la place de l’art et le coût de la culture, à quelques jours de la votation du 8 mars concernant la redevance, Simples machines est un spectacle-expérience qui pousse à nous interroger sur la manière dont nous voyons le monde qui nous entoure… et dont nous imaginons celui à venir.
Alors, on en pense quoi ?
Magali Bossi
Infos pratiques :
Simples machines, de la Cie kwaad bloed & Tuning People, au Théâtre des Marionnettes de Genève du 11 au 22 février 2026.
Conception et interprétation : Ugo Dehaes
Dramaturgie : Marie Peeters
Scénographie et composition musicale : Wannes Deneer
Silicone : Rebecca Flores
Construction de la table : Kristof Morel
https://www.marionnettes.ch/spectacle/simple-machines
Photos : © Arne Lieves. Ugo Dehaes (inner 2)
