Sur les pas d’Oodaaq : une odyssée en forme de conte
Une drôle de créature tombée d’un nid… des arbres vertigineux… une île au milieu des vagues… il n’en faut pas plus à la Cie Les Décintrés pour nous plonger dans un récit initiatique tendre. Petit bijou de poésie, Sur les pas d’Oodaaq est à voir au TMG jusqu’au 8 février.
Au commencement, il y a… une étrange structure. Posée sur la scène, faite de bric et de broc. Elle tient de la cabane de conte de fées, de la baraque de chantier – comme un drôle de patchwork architectural. Là, on devine une petite barrière. Ici, une fenêtre. Plus loin, une porte, un grand haut-parleur blanc et rond. Elle rappelle le château ambulant du film éponyme de Hayao Miyazaki (adapté en 2004 à partir de l’excellent roman de Diana Wynne Jones, Le Château de Hurle). Soudain, deux silhouettes apparaissent – celles de Jean-Pierre Hollebecq et Jade Malmazet. Avec leurs salopettes, grosses chaussures et casquettes à l’ancienne (costumes signés par Florie Bel), on dirait des cheminots à l’ancienne… ou des mécanos de chemin de fer. Ni une, ni deux : sous leur conduite, la bizarre cabane prend vie. De la fumée en sort, un clignotement de lumière rouge…
… puis le grand haut-parleur se met à raconter.

Comme dans un livre
Tout commence comme dans un livre. Le narrateur (Thierry Küttel), ce haut-parleur qui regarde en haut et en bas, prend en charge l’histoire en voix-off : celle d’une île perdue au milieu des vagues. Aussitôt, un pan de la cabane se soulève, dévoilant une grande feuille dessinée. Comme à l’école, on nous narre une histoire en tournant une à une les pages du livre. Naïfs et colorés, les illustrations qui s’y dévoilent (signées Camille Menet) posent le décor. Sur l’île poussent de grands arbres. Et à leur cime se trouve un nid. Dans ce nid, un œuf… dont sortent neuf petites créatures. Sous le regard de leurs parents, elles apprennent à voler. Hélas, Oodaaq, le petit dernier, n’y parvient pas. Le voilà qui s’élance… et PATATRA !… plonge droit vers le vide. La dernière page se tourne et nous quittons cette situation initiale illustrée. Car derrière la dernière image se dévoile l’intérieur de la cabane : une table de manipulation marionnettique, qui va servir de décor à la suite du récit.
Entre Homère, le texte…
Le voyage d’Oodaaq débute donc par une impossibilité : celle de ne pas parvenir à voler. Incapable de remonter dans son arbre et de retrouver ses parents, le petit héros entreprend un long voyage à travers son île – un voyage qui lui permettra de comprendre son environnement, de forger de nouvelles relations, de prendre confiance. En un mot, de grandir. Une histoire simple dans son propos… mais qui pourtant, ne l’est pas. Car le gros défi de Sur les pas d’Oodaaq, c’est de parvenir à raconter une trame mille et une fois entendue d’une manière toute nouvelle – ce que la Cie Les Décintrés réussit avec maestria !
Il faut d’abord relever la finesse du texte co-écrit par Emmeline Beaussier et Jean-Pierre Hollebecq. Par sa dimension à la fois épique, magique et poétique, il rappelle les contes – tout autant que des textes fondateurs, comme l’Odyssée d’Homère (qui aura, on va le voir, une certaine importance dans l’histoire). Dans les narrations comme dans les dialogues, le travail sur la langue est impressionnant : jeux de mots et mots-valises, rimes et sonorités internes, inventions syntaxiques… un vrai petit bijou ! On aimerait le voir transformé en album jeunesse, pour pouvoir y revenir à loisir en plongeant dans les mots imprimés. Loin de constituer un obstacle pour le jeune public (au TMG, la pièce est conseillée dès 6 ans), cette langue malicieuse fait rire lorsqu’elle accompagne les changements d’expressions des personnages, leurs incompréhensions, leurs petites défaites, leurs grandes joies…

…Mario, la scénographie…
À ce texte s’accole la scénographie d’Yves Pery, qui structure l’espace comme une aventure. Après l’étrangeté de la cabane-patchwork (qui pose un « décor-cadre » au récit), le livre d’histoire et ses illustrations nous ramènent vers du statique – une manière d’entrer dans le conte en présentant efficacement ses enjeux. L’univers sonore imaginé par Thierry Küttel accompagne ce passage vers l’onirique, tout en conférant un aspect ludique à l’histoire grâce à de nombreux bruitages aussi amusants qu’imagés. La quête proprement dite débute avec l’apparition des marionnettes. La table de manipulation se transforme alors en tapis de marche… ou de course, selon la vitesse à laquelle Oodaaq chemine. C’est même littéralement le cas : comme dans un film à l’ancienne, une moulinette fait défiler le tapis roulant du terrain (pré herbeux, champ de coquelicots, hallier avec buissons) sur lequel les personnages évoluent. Façon jeu vidéo à la Mario, Oodacq avance, saute par-dessus des obstacles, suit des flèches…
Le dynamisme de ce procédé est redoublé par la technique choisie pour concevoir la marionnette d’Oodaaq : le sac. Ce type de marionnette est constituée par une tête fixée sur un bâton auquel est accroché un sac, qui forme le corps de la marionnette, lesté pour rester plus facilement en contact avec le sol. Une grande partie de l’expression d’une marionnette à sac passe donc par la manière dont la tête, fichée sur le bâton, est manipulée : on suit son regard, ses expressions… mais la manipulation du corps est tout aussi importante. Dans le cas d’Oodaaq, majoritairement animé par Jade Malmazet, il faut gérer la marche, la course et les sauts en donnant une grande impression d’énergie, de fluidité. Quand on le voit s’élancer dans son aventure, on a aucun doute : Oodaaq est bel et bien vivant !

… et Alice, la mise en scène !
Enfin, il faut signaler la mise en scène d’Emmeline Beaussier, assistée par Laurent Bastide. Elle nous permet de plonger dans l’histoire d’Oodaaq comme Alice tombe dans le terrier du Lapin blanc. Il y a d’ailleurs un peu d’Alice aux Pays des merveilles dans toute cette histoire. Une fois cloué au sol, Oodaaq se trouve confronté à des fleurs qui parlent : de simples tiges en fils de fer, surmontées d’une corolle rouge, manipulées seules ou en bouquets. Il n’en faut pas plus pour se laisser emporter par la magie. Oodaaq rencontre alors une galerie de personnages truculents auxquels la mise en scène donne des personnalités distinctes. Ces personnalités se ressentent, on l’a vu, dans la manière de bouger (ou de ne pas bouger), mais aussi à travers les changements de voix opérés par les deux marionnettistes : timbres nasillards et prétentieux pour les coquelicots, rocailleux pour le monstre-rocher (qui ressemble à une tortue géante), grave et aimable pour le Grand Homère (un drôle de prophète à fourrure blanche et aux longues dents, qui cite l’Odyssée en se perdant dans ses prédictions). Oodaaq, quant à lui, parle par onomatopées, dans un registre qui évoque les trilles des oiseaux – une grande variété de tschiiiip, tchiiiiouup et autres puuuuiiit (chapeau bas à Jade Malmazet, qui fait passer tant d’expressions dans ces simples sons !).
À ses côtés, la taille démesurée et le caractère plus statique des autres marionnettes créent un décalage énigmatique, que soutiennent les lumières créées par Dominique Ryo. C’est le cas avec le monstre-rocher et le Grand Homère, principalement manipulés par Jean-Pierre Hollebecq. Là où Oodaaq chemine pour apprendre à grandir, ces deux êtres se présentent comme des mentors immobiles – des étapes sur la route. Cette immobilité traduit leur sagesse : pas besoin de voyager, ils savent déjà ce qu’il y a à savoir sur le monde. Et pourtant, Oodaaq (qui apprend à leur contact) va aussi leur enseigner des choses. Preuve en sont, par exemple, les fleurs qui pousseront sur le monstre-rocher lorsque le petit voyageur s’en ira…
À la fin, on se prend à sourire en espérant une suite. Peut-être qu’un jour, Oodaaq reprendra son odyssée en compagnie de la Cie Les Décintrés ? Si c’est le cas, je l’y accompagnerai avec joie.
Magali Bossi
Infos pratiques :
Sur les pas d’Ooadaaq, d’Emmeline Beaussier et Jean-Pierre Hollebecq, du 28 janvier au 8 février 2026 au Théâtre des Marionettes de Genève.
Mise en scène : Emmeline Beaussier, assistée de Laurent Bastide
Avec Jean-Pierre Hollebecq et Jade Malmazet
Univers sonore, voix off et écriture des textes : Thierry Küttel
Construction marionnettes et accessoires : Emmeline Beaussier, Géraldine Bonneton, Camille Menet et Yves Perey
Illustrations : Camille Menet
Scénographie : Yves Perey
Costumes : Florie Bel
Lumières : Dominique Ryo
Production : Valentine Brune
https://www.marionnettes.ch/spectacle/sur-les-pas-doodaaq
Photos : © Aurore Papalia
