Sur les traces de Louis Babel

« Dans sa grande modestie, Louis Babel n’a jamais revendiqué une découverte qui allait pourtant bouleverser toute cette région et que l’on peut attribuer qu’à lui seul : celle de gisements miniers, celle du fer du Labrador. » (p. 175)

Louis Babel est une figure méconnue de l’Histoire suisse. Pourtant, cet oblat de Marie-Immaculée, est le premier à tracer une cartographie de la région canadienne du Labrador et en découvrir certaines richesses. Veyrite tout comme lui, Corinne Jaquet tente de reconstituer son itinéraire et restituer ses lettres de noblesse à cet homme trop peu connu et reconnu, à travers son ouvrage Louis Babel : le Genevois qui dessina le Labrador, paru en 2019 aux éditions Slatkine.

« Cet ouvrage est le résultat d’un long travail qui fut aussi minutieux que possible. Si certaines petites inexactitudes historiques devaient y être décelées, merci de pardonner à la journaliste ce qu’on reprocherait certainement à une historienne… » (p. 17)

Corinne Jaquet nous avertit immédiatement : elle n’est pas historienne. Si cela se ressent tout au long de son ouvrage – par des formules qu’on n’accepterait pas venant d’une historienne, par quelques jugements de valeurs et autres opinions sous-jacentes – le résultat est pourtant convaincant. Par cet avertissement, celle que l’on connaît avant tout pour ses chroniques judiciaires du temps de La Suisse et pour ses polars à succès, s’aventure dans un domaine qui peut s’avérer périlleux, à l’image de Louis Babel lui-même. « Lentement, [son] admiration a grandi pour cet homme de peu de mots qui avait choisi une voie hors des sentiers battus. » (p. 16). Par cette approche, l’auteure ajoute un côté très humain, plus profond au personnage, loin d’un ouvrage historique qui resterait hors des sentiments.

Dans cette histoire à peine romancée, Corinne Jaquet choisit d’articuler son récit en 4 parties. D’abord, elle s’attelle à une contextualisation large. Partant de l’apparition du catholicisme à Genève dès 1816, elle présente Louis Babel, sa famille et les éléments décisifs qui l’ont mené jusqu’au noviciat, le conduisant en Angleterre puis sur le continent américain. Une attention particulière est portée au mouvement religieux des oblats, des « religieux qui décident de dédier [leur] personne à une vie spirituelle » (p. 51). La deuxième partie raconte l’arrivée de Louis Babel en Amérique, d’abord à New York, puis au Canada, en ne taisant pas les difficultés d’adaptation et autres soucis de santé qu’il a connus. S’ensuit une longue partie sur ses explorations dans le Labrador, sujet principal de l’ouvrage, et les missions ardues pour lesquelles il s’est engagé. Enfin, les dernières pages sont consacrées à sa retraite et à ses derniers jours, lui qui n’a jamais eu l’occasion de revenir en Suisse, ni d’être fêté comme il l’aurait mérité…

« On remarque, dans les courriers qui évoquaient la traversée, une certaine rigidité d’esprit chez Babel ; un trait de caractère que nous retrouverons toute sa vie, mais gardons en tête que cette sévérité, il se l’appliquait avant tout à lui-même. » (p. 88)

Cet ouvrage se construit, d’une certaine manière, comme un roman d’aventures. On suit le parcours de Louis Babel à travers cette région encore très peu explorée à l’époque. On y voit l’évolution du personnage, les obstacles et les rencontres également, qu’il s’agisse des indiens autochtones ou d’autres membres de son mouvement, comme le Père Charles Arnaud, qui restera son ami jusqu’à sa mort en 1912. Le lecteur est ainsi plongé au cœur de la vie du religieux et suit ces traces. Difficile dès lors de décrocher, tant on a envie de connaître ce qui lui arrive, comme dans les meilleurs romans. C’est là toute la force de la romancière, qui, voulant écrire un ouvrage historique, parvient à y ajouter quelques touches de ce qu’elle a l’habitude de produire, afin de tenir son lecteur en haleine, sans jamais en faire trop.

« Louis Babel s’étonnait ici des habitudes culinaires des Anglais et de leur coutume de boire du thé. Le rosbif l’a surpris et plus encore les quantités que les habitants de ce nouveau pays parvenaient à ingurgiter en un seul repas ! » (p. 83)

On décèle également des petites touches d’humour qui font du bien, en allégeant le propos, parfois dur, au vu des terribles aventures de Louis Babel. On citera encore ce passage se référant à la météo, alors que Babel et ses deux compagnons indiens cherchent à regagner la plaine : « (On croit savoir que le religieux chantait juste, mais la pluie s’abattit néanmoins sur le groupe quelques instants plus tard !) » (p. 146).

Grâce à Corinne Jaquet, on découvre ainsi un personnage marquant de l’Histoire du Canada, qui trouve ses origines en Suisse, et plus précisément à Veyrier. On y perçoit son caractère méticuleux et toujours avenant, lui, qui a consacré sa vie à s’occuper des Indiens Innus. Je conclurai avec les mots de l’auteure, qui décrit on ne peut mieux l’humilité de Louis Babel, un personnage à qui elle parvient à rendre toutes ses lettres de noblesse :

« Qu’il ait accepté ou non cette vie moins aventurière, on ne le saura jamais. Peu enclin à confier ses états d’âme, Louis Babel ne révéla jamais à personne les sentiments qui le traversèrent lorsqu’il dut renoncer à ses expéditions. Il se contenta d’obéir à ses supérieurs, de donner des conseils quand on les sollicitait et de reprendre ses missions au long de la Côte-Nord. » (p. 191)

Fabien Imhof

Référence :

Corinne Jaquet, Louis Babel : le Genevois qui dessina le Labrador, Genève, Éditions Slatkine, 2019, 220 p.

Photo : © Fabien Imhof

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

2 réflexions sur “Sur les traces de Louis Babel

  • Ping : Myriam, leçon de vie et de résilience – l a p e p i n i e r e

  • 30 septembre 2019 à 17h41
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    Extrêmement touchée par l’article de Fabien Imhof, je tiens à le remercier. Sa lecture attentive offre ici un tableau intéressant de mon travail qu’il a parfaitement saisi. Bravo à lui d’avoir donné une chance à ce vieux Louis Babel né il y a presque deux cents ans, de figurer dans une pépinière d’aujourd’hui, faite de jeunesse, d’enthousiasme et d’innovation. Merci du fond du coeur.
    Corinne Jaquet

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