Un avocat dans la ligne de feu
Il y a des figures qui rassurent l’ordre établi. Et d’autres qui le dérangent durablement. Suspekt, le documentaire de Christian Labhart, s’attache à l’une de ces présences abrasives : Bernard Rambert, avocat zurichois, qui a défendu des personnes parfois qualifiées de « terroristes ».
Le film s’ouvre et se referme sur Brian Keller. Ce jeune homme, connu sous le pseudonyme « Carlos » depuis un reportage choc de la SRF en 2013, est devenu l’emblème des dérives carcérales. Placé en isolement dès treize ans, il a passé plus de dix ans derrière les barreaux. Rambert, inlassablement, dénonce ces conditions d’incarcération. En janvier 2025, Nils Melzer, ancien rapporteur spécial de l’ONU sur la torture, présent à la première du film aux Journées de Soleure, principal festival de cinéma consacré au cinéma suisse, a salué un travail « nécessaire » pour rappeler les fondamentaux de l’État de droit.
Défendre, coûte que coûte
Le film ne cherche ni à lisser ni à réhabiliter. Il installe une parole et la laisse se déployer, avec ses angles, ses fidélités, ses zones d’ombre. Le dispositif est dépouillé : un long entretien mené par la journaliste Julia Klebs, entrecoupé d’archives. Pas de commentaire off envahissant, ni musique dramatique appuyée. La matière première, c’est la parole de Rambert. Une parole ferme, souvent tranchante, parfois elliptique et mutique.
Au cœur du documentaire, une idée répétée avec constance : chacun a droit à une défense. Cette affirmation, apparemment évidente dans un État de droit, devient explosive lorsqu’elle s’applique à des personnes accusées d’actes violents ou politiquement radicaux. Bernard Rambert ne parle presque jamais d’innocence ou de culpabilité. Il parle de dignité, de procédure, de droits fondamentaux. Défendre ne signifie pas approuver. La défense est une fonction démocratique, pas un acte d’adhésion morale.
Le réalisateur inscrit cette position dans un demi-siècle d’histoire. Les images d’archives des révoltes zurichoises de 1980, les manifestations féministes bâloises dans la Grève féministe et des femmes, où des participantes furent agressées par des hommes, les séquences liées à la guerre du Vietnam ou au climat sécuritaire des années 1970 (La Fraction Armée Rouge notamment) dessinent un paysage où la justice apparaît comme un champ de bataille politique. Rambert ne se conçoit pas comme un technicien du droit, mais comme un acteur engagé dans ces tensions.

Dossiers brûlants
Le film revient sur plusieurs affaires emblématiques impliquant des personnes qui furent, un temps, défendues par le pénaliste zurichois. Mort en détention en 1999, Walter Stürm, condamné pour brigandages et prises d’otage, est devenu une figure médiatique. Et un symbole des luttes contre certaines conditions de détention. Bernard Rambert rappelle qu’il ne s’agissait pas d’un héros, mais d’un détenu qui s’est battu pour ses droits et, ponctuellement, pour ceux d’autres prisonniers.
Décédée en avril 2025, la Berlinoise Petra Krause, arrêtée à Zurich en 1975, est maintenue près de trois ans en détention provisoire à l’isolement. Elle mena plusieurs grèves de la faim. Et fut condamnée pour avoir participé au vol d’armes destinées à des antifascistes espagnols sous la dictature franquiste. Le film rappelle la dureté des conditions d’isolement, sans éluder la nature des faits reprochés. Pour mémoire, ces antifascistes combattaient notamment le terrorisme d’extrême droite en Espagne, particulièrement actif durant les dernières années du franquisme et la Transition (années 1970). Il était caractérisé par des actions violentes et assassinats qui bénéficiaient d’une large impunité et de complicités étatiques.
Libéré définitivement en 2017, Reto Camenisch, 76 ans aujourd’hui, militant écologiste et anarchiste, fut condamné notamment pour sabotage (pylônes électriques explosés) et, lors d’un procès ultérieur, pour le meurtre d’un garde-frontière – accusation qu’il a contestée. Là encore, l’avocat zurichois insiste sur le droit à un procès équitable et sur la dimension politique des procédures pour un homme qui écopa en 2004 d’une condamnation à 17 ans d’incarcération pour l’assassinat mentionné
Postérieurement à la réalisation du film, le criminel multirécidiviste Brian Keller est à nouveau condamné en juin 2025 par le tribunal de district de Zurich. Verdict : trois ans et neuf mois de prison pour tentative de lésions corporelles graves à la suite d’une agression filmée par caméra de surveillance ; le jugement n’est pas définitif. Le film met l’accent sur les années d’isolement subies et sur les critiques formulées à l’encontre du régime carcéral. À travers ces cas, Suspekt dessine une constante : la dénonciation de l’isolement prolongé, que l’avocat qualifie de traitement attentatoire à la dignité humaine. La prison n’est jamais un simple décor ; elle devient le révélateur d’un rapport de force entre l’individu et l’État.

Film assumé comme partial
Christian Labhart ne dissimule pas son parti pris. Aucun magistrat, aucun représentant du ministère public ne vient contredire Rambert. Cette absence de contrechamp crée une tension particulière. Le film se présente comme une intervention, plus que comme une enquête équilibrée.
Ce choix a sa cohérence : il reflète la position minoritaire et contestée de son protagoniste. Mais il en constitue aussi la limite. L’unilatéralité du récit oblige le spectateur à produire lui-même la distance critique. Certaines affirmations auraient gagné à être mises en perspective, notamment sur l’efficacité réelle des combats menés ou sur les conséquences sociales des actes commis par certains clients.
La mise en scène reste sobre, presque austère. Les archives ne servent pas d’ornement nostalgique : elles replacent chaque affaire dans un climat politique précis. Le montage privilégie la continuité plutôt que le choc. L’ensemble donne au film une densité qui peut paraître rigide, mais qui évite la dramatisation facile.

L’ombre de Vergès
La comparaison avec le cinéaste français Barbet Schroeder et son documentaire L’Avocat de la terreur (2007) s’impose. Face à Jacques Vergès, le cinéaste français explorait une figure flamboyante, adepte de la « stratégie de rupture »1, naviguant entre causes anticoloniales et clients sulfureux. Le film laissait place à une ambiguïté spectaculaire, flirtant parfois avec la fascination.
Rambert, tel que filmé par le réalisateur suisse, apparaît plus austère, moins théâtral. Là où Vergès transformait le procès en tribune mondiale, l’avocat suisse ancre son combat dans la procédure et les conditions de détention. L’ambiguïté existe, mais elle est moins romanesque. Elle tient à la frontière fragile entre défense juridique et solidarité politique.
Criminaliser la dissidence
Suspekt résonne fortement avec le présent. Les poursuites visant des militant-es écologistes pour des actions de désobéissance civile – blocages, collages, occupations – alimentent un débat sur la criminalisation de l’engagement. Le film n’analyse pas en détail ces affaires contemporaines, mais les évoque comme prolongement d’un mouvement plus large : la tendance des États à répondre à la contestation par le durcissement pénal et une répression multiforme, policière et administrative.
En 2023, on voit Rambert approuvé des adolescent-es qui se collent les mains pour le climat, réprimé-es par la police. Le parallèle est clair : la répression change de visage, mais la mécanique demeure. Des années 70 aux années 2020, des antifascistes aux militant-es écologistes, c’est toujours la même question qui revient : jusqu’où une société tolère-t-elle ceux qui contestent son ordre ? Le film ne donne pas de réponse. Il laisse ouverte la formule que Rambert prononce à la sortie d’un tribunal en 2022 : « Beaucoup de combats sont vains, aucun n’est inutile. » Elle pourrait être sa devise.
Portrait rugueux
Suspekt n’est pas un film confortable. Il ne cherche ni la neutralité ni la réconciliation. Il expose un parcours cohérent, parfois inflexible, toujours conflictuel. La parole de Rambert y domine, avec ses certitudes et ses silences. Le documentaire interroge la solidité et la crédibilité de l’État de droit face à ses marges. Il rappelle que la justice ne se mesure pas seulement à la condamnation des coupables, mais aussi à la manière dont elle traite ceux que la société préférerait ne pas entendre.
Selon Rambert, l’avocat « a une certaine affinité avec la légalité et l’illégalité », une posture parfois floue donc. Reste que le film touche souvent à l’essentiel. Il rappelle que défendre n’est pas approuver. Que le droit, sans défenseurs obstinés, n’est qu’une coquille vide. Et que la mémoire des luttes passées, si fragmentaire soit-elle, est une arme pour celles à venir. En dressant le portrait d’un avocat resté fidèle à une ligne exigeante, intransigeante, Christian Labhart signe un film engagé, dense, parfois univoque, mais profondément ancré dans les fractures politiques de son temps.
Bertrand Tappolet
Référence :
Suspekt de Christian Labhart avec Bernard Rambert, Suisse, projection le 25 février 2026 au Cinéma Korso à Fribourg. Projeté actuellement au CDD, 23 rue des Charmilles, Genève
Photos : ©cineworx.
