Un job à tout prix
Avec Aucun autre choix, le cinéaste coréen Park Chan-wook transforme en ballet cruel la satire sociale d’un cadre d’une usine à papier licencié devenu tueur raté de ses concurrents. Burlesque, mélancolique, mélodramatique et désespéré.
Park Chan-wook retrouve un terrain qui lui va comme un gant : celui des personnages acculés, des systèmes qui broient, des gestes irréparables qui naissent moins d’une pulsion pure que d’un lent déplacement moral. Le point de départ est connu, puisque le film adapte à son tour le polar social de l’écrivain new yorkais prolifique en romans policiers, Donald E. Westlake, déjà porté à l’écran par Costa-Gavras avec José Garcia (Le Couperet).
Un cadre licencié de son usine à papier par des repreneurs américains, You Man-su, décide d’éliminer ses rivaux pour reconquérir un emploi, donc un statut, donc une place dans le monde. Dit comme cela, le film pourrait n’être qu’une mécanique noire. Il est davantage que cela, et aussi un peu moins.

Belle entame
Le réalisateur ouvre pourtant très juste. Cette maison idéale, ce jardin impeccable, cette famille réunie sous une lumière trop belle pour être honnête : tout, d’emblée, dit la réussite comme image, comme composition, comme décor mental. Le bonheur n’est pas simplement montré ; il est exposé, presque plastifié et savamment architecturé. Le protagoniste principal n’est-il pas grand amateur de bonsaïs et plantes en pots ?
Ce faux paradis domestique en trompe-l’œil, Park Chan-wook le filme comme une publicité de luxe déjà contaminée par sa propre nécrose et bientôt battu par la pluie et les feuilles d’automne. En quelques plans, il pose le cœur du film : dans ce monde-là, l’intime a déjà été colonisé par les logiques du rendement, de la mise en scène de soi, du maintien du rang. On navigue à vue entre le burlesque architecturé, absurde et millimétré d’un Jacques Tati et, dans son meilleur, la symétrie des plans et la photographie somptueuse chez son compatriote Bong Joon Ho (la tragicomédie familiale et sociale, Parasite).
Poison néo-libéral
Le licenciement ne fait donc pas seulement chuter un homme dans une société coréenne ayant élevé la valeur travail au rang de dogme absolu ; il fissure un dispositif. Le titre, répété comme un slogan de direction, comme une excuse managériale ou comme une formule d’auto-hypnose, devient le véritable poison du récit. Aucun autre choix : le film montre bien comment cette phrase dispense de penser, de sentir, de résister.
Elle sert à licencier, à obéir, à se mutiler moralement. Chez Park, le néolibéralisme n’est pas seulement une violence économique ; c’est une contamination du langage, une maladie de l’imaginaire.

Piège racé
C’est là que le cinéaste coréen est le plus fort. Depuis la trilogie de la vengeance jusqu’à Mademoiselle ou Decision to Leave, Park Chan-wook travaille un cinéma de la maîtrise formelle, de l’architecture visuelle, du récit conçu comme un piège élégant. Violence stylisée, ironie noire, goût du trouble moral : son œuvre repose sur un contrôle extrême, parfois génial, parfois démonstratif. Aucun autre choix s’inscrit pleinement dans cette trajectoire, tout en déplaçant le centre de gravité vers la satire sociale et la farce macabre.
Le film est sans doute plus passionnant dans ses articulations que dans chacune de ses scènes prises isolément. Le cinéaste excelle à faire circuler une idée d’un plan à l’autre, à prolonger un geste par un raccord, une douleur par une transition, une obsession par une surimpression.
Il construit une continuité presque pathologique, comme si le monde entier était pris dans une seule et même chaîne de contamination. Le montage n’accompagne pas le récit : il le pense. Il relie les êtres, les objets, les lieux, les humiliations. À cet endroit, Aucun autre choix impressionne réellement. Il donne à voir un univers où rien n’échappe au système, pas même la forme du film.
Meurtrier maladroit
Cette logique épouse d’ailleurs admirablement le devenir de Man-su. Lee Byung-hun lui prête une présence instable, tantôt sûre d’elle, tantôt désaccordée, qui empêche le personnage d’être réduit à un simple monstre ou à une pure victime. C’est un homme ordinaire devenu le comptable affolé et désorienté de sa propre disparition sociale.
Chez Park, le meurtre n’est jamais une abstraction théorique ; il reste une action maladroite, sale, embarrassante, souvent grotesque. Le film trouve là une veine de comédie noire éprouvée et efficace : l’apprentissage du crime ressemble moins à une montée en puissance qu’à une série de faux pas, de ratages, d’ajustements misérables. C’est drôle, mais d’un drôle qui serre les dents.

Style répétitif
Reste que le film n’échappe pas toujours à l’un des vertiges récurrents du cinéaste : confondre parfois intensité et insistance. Son cinéma a toujours avancé sur une ligne de crête entre la sophistication inspirée et l’esthétisme un brin trop conscient de lui-même. Ici, par moments, cette ligne cède.
Les zooms soulignent ce que l’on avait déjà compris, certains mouvements de caméra forcent la tension au lieu de la laisser monter, plusieurs scènes semblent chargées d’effets comme si la mise en scène refusait le vide, l’attente, le simple frottement des corps et des regards.
C’est particulièrement sensible quand le film allonge ses morceaux de bravoure. Là où le montage sait être vif, intelligent, venimeux, certaines séquences deviennent plus lourdes, presque laborieuses, comme si Park voulait faire sentir son invention plutôt que laisser l’invention produire son effet. La stylisation n’éclaire plus toujours le fond ; elle lui fait parfois écran. Cette boulimie visuelle affaiblit alors ce qu’elle prétend intensifier.
Satire brillante, mais inégale
C’est au fond ce qui rend Aucun autre choix à la fois stimulant et frustrant. Park Chan-wook y retrouve une vigueur qu’on pouvait croire un peu émoussée, et l’on sent combien ce matériau nourrit son goût pour les faux-semblants, les glissements de ton, les personnages piégés dans des systèmes qu’ils finissent par intérioriser.
Le film contient de très beaux moments, de vraies idées de cinéma, un sens aigu de l’ironie visuelle. Il sait faire sentir la violence sociale comme une absurdité intégrale, où l’on tue pour sauver une place déjà menacée par les machines, l’IA, les restructurations et le vide. À cet égard, la fin qui montre l’asservissement de l’humain à l’automatisation intégrale et son rire grinçant, est certes attendue mais implacablement logique.
Mais il laisse aussi l’impression d’un film qui, par moments, appuie trop, ajoute trop, souligne trop. Comme si Park, voulant radiographier un monde de fusion-acquisition, finissait lui-même par accumuler les effets jusqu’à l’embonpoint. En revanche, la relation narrativement peu développée à sa fille autiste et violoniste virtuose laisse sur sa faim.
C’est un film instable, contradictoire, ici grisant, là encombré de lui-même. Mais cette instabilité a aussi son prix. Elle donne à cette satire une couleur singulière, entre éclat formel et désespoir rance, entre drôlerie noire et fatigue du monde. Un film qui ne tranche pas aussi net que celui de Costa-Gavras, mais qui laisse, lui aussi, une entaille.
Bertrand Tappolet
Référence :
Aucun autre choix, de Park Chan-wook, Corée du Sud, 2025, à voir aux Cinémas Le Scala, Nord Sud, Genève et sur plateformes.
Avec Lee Byung-Hun (Yoo Man-soo), Ye-jin Son (Lee Mi-ri)..
Photos : © Ascot Elite Entertainment.
