Les réverbères : arts vivants

Un pari sur le passé

Est plus audacieux que celui sur l’avenir – Quattro d’Adriano Bennicelli, par la Compagnie de langue italienne Pont D’Art – au Théâtre des Grottes. C’est à voir jusqu’au 1er mars 2026.

Il y a quelque chose de pétillant dans ce spectacle en langue italienne, de séduisant en diable. Disons-le tout de suite, il fait honneur à la comédie de mœurs et lance un heureux pied-de-nez aux classiques du genre, maintes fois programmés. Rendons hommage à l’auteur de ce quadrille que n’aurait pas boudé Sacha Guitry. Comique de situation certes, comique du verbe de toute évidence, cette écriture est un délice, insérée dans une construction singulière.

Les quatre comédien-nes de la troupe Pont d’Art ont offert une heure de bonheur dans une histoire qui raconte les dérives du couple. Un point de départ classique comme un plat de pâtes. Cependant, il y en a de simples et merveilleux dont on se souvient – tout dépend de ce qui se passe en cuisine. Et il s’en passe des choses !

Le quatuor se connaît depuis longtemps. Ils ont passé du béguin au désir maladroit de l’adolescence, et puis ils se sont retrouvés à faire leur choix de vie sentimentale, avec cette part de pari sur l’avenir que cela implique. Ainsi pour l’état civil, Matteo (Simone Buffa) choisit Claudia (Francesca Bruni) et Marco (Marco di Teodoro) prend pour femme Carlotta (Caterina Boitani). Puis le temps, qui ne guérit pas tout, les fait glisser de l’amitié à la distance, de l’amour à l’éloignement. Ainsi il en va de la tectonique banale des sentiments.

Nous voici dans un intérieur classique – il en est ainsi depuis Molière. Que certains décorateurs se méfient, un décor doit laisser la priorité au jeu et mouvements de scène. L’encombrement doit se retirer devant l’imaginaire du metteur en scène.

Quattro. Ce n’est pas le triomphe de l’amour, c’est celui de la cruauté du non-dit. Tout ce qu’a mis Adriano Benicelli comme humour et tendresse dans ses personnages, le quotidien va tout balayer dans les deux couples… Impitoyablement. On le sait, certains l’ont vécu, d’autre vivent cette dérive qui fait des amants des colocataires. Alors, selon Beaumarchais, on préfère en rire. L’amour fascine moins que les ravages de l’amour et les travers de la séduction. Quattro : c’est une comédie qui devient un champ de bataille.

Matteo joue les bons camarades, vite dépassé. Claudia débute une sorte de dépression déjà commencée. Carlotta est une emmerdeuse patentée tandis que Marco bombe un torse de serin. Retrouvailles de façade et, tellement, que Francesca Bruni, pour alléger ce que le public comprend, place des bribes de discours derrière une cansone… Un effet à propos et léger qui sera répété sans lourdeur. La cruelle aventure est très bien jouée… on s’y croirait !

Puis, tout déraille. Leurs douleurs, soulignées d’humour, la gaîté sur les planches rend les choses très proches. Le prologue nous l’avait présenté, les sentiments d’alors étaient croisés, leurs choix de mariage n’ont pas emprunté le bon aiguillage. C’est le temps des regrets, le temps du pari sur le passé…. on n’aurait pas dû… Il est difficile d’être audacieux sur un souvenir. Nous sommes les choix que nous avons fait.

Ce quatuor d’artistes propose une vivacité de jeu réjouissante, une tenue de texte remarquable. Un rythme. On est ici au cœur de la banalité féroce… De celle dont il faut se méfier.

Jacques Sallin

Infos pratiques :

Quattro, d’Adriano Bennicelli, par la Compagnie de langue italienne Pont d’Art, Théâtre des Grottes, du 26 février au 1er mars 2026.

Mise en scène : Francesca Bruni

Avec Francesca Bruni, Simone Buffa, Marco di Teodoro, Caterina Boitani

https://www.associazionepontdart.com/

Photos : © Caroline Penzes

Jacques Sallin

Formé à l'université de la ferme et à l'atelier du Victoria Hall, c'est avec cette double culture qu’il s'approprie le monde. Il tenté de conjuguer les choses en signant des textes et des mises en scènes. La main, le geste, la phrase, le mot, c'est pour lui toute l'intelligence de la scène.

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