Les réverbères : arts vivants

Une Canicule efficace, mais attendue

Avec Canicule, Bastien Blanchard signe son premier texte, qu’il met également en scène : une comédie dénonçant le bonheur (sur)consumériste, la superficialité et le réchauffement climatique. Un spectacle qui fait mouche, mais qui manque toutefois d’une petite prise de risque, à voir aux Amis musiquethéâtre, jusqu’au 1er février. 

Le pitch est assez simple : sur leur terrasse de Los Angelese, Kalvin (Nadim Ahmed) et Chelsea (Danae Dario), de retour d’une session shopping, meurent de chaud. Et pour cause : un problème de climatiseur vient entacher leur bonheur parfait, alors qu’ils sont mariés depuis deux ans et habitent une magnifique villa. Scott (Nadim Ahmed), un ami de Kalvin qui fait partie de la même brigade de pompiers volontaires, et qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau, propose à Chelsea un nouveau système de climatisation ultra-moderne. Mais, appelé sur les incendies qui ravagent la région, en compagnie de Kalvin, Scott est remplacé par Jacob (Angelo Dell’Aquila), qui a tout de l’anti-héros. Gentil, mais timide et très peu sûr de lui, à l’opposé de Scott et Kalvin, il envisage une autre solution, à un coût nettement moindre. Chelsea pourrait bien être plus touchée que ce qu’elle escomptait par cet être éloigné de tout ce qu’elle connaît. À la grande surprise de sa meilleure amie Pam (Estelle Benaïch). 

Une comédie qui fait mouche 

Dans Canicule, tout fonctionne et est mis en place pour passer un bon moment. On ne voit pas le temps défiler, malgré la durée du spectacle (1h45 environ). Le texte de Bastien Blanchard s’avère ainsi efficace : sans grande surprise, il rappelle des schémas déjà vus dans certaines séries ou comédies, notamment concernant l’antihéros dont finit par s’éprendre Chelsea. Maladroit, timide, manquant de confiance en lui, mais profondément gentil, opposé aux personnages totalement superficiels qui lui font face, il détonne complètement dans le décor. On soulignera ici l’excellente performance d’Angelo Dell’Aquila, qui en fait juste assez pour que l’effet comique demeure, mais sans tomber dans un excès qui pourrait mettre mal à l’aise. On évoquera également Nadim Ahmed et ses deux personnalités : le Scott sûr de lui, séducteur et persuadé que son charme naturel fera mouche, faisant osciller le public entre rigolade, tellement c’est gros, et malaise, tant on y croit ; et un Kalvin plus ambigu, quoique très centré sur les apparences et qui veut que tout soit constamment parfait. En témoigne son inquiétude plus grande pour la baie vitrée brisée que pour l’arcade sourcilière de son épouse, ouverte durant l’incident. Évoquons également Pam, summum de la superficialité, pensant plus à ses posts sur les réseaux et les tenues des soirées mondaines qu’elle enchaîne. Estelle Benaïch parvient parfaitement à tout faire résonner faux en elle, ce qui n’était pas une mince affaire. 

Chacun de ces personnages répond donc à un certain archétype, sans tomber pour autant dans l’excès. La seule à sortir du lot, de ce point de vue, est Chelsea. Danae Dario nous montre ici toute la palette de son talent, en modifiant son attitude selon son interlocuteur/trice. On la déteste dans la scène d’ouverture, où elle ne parle que de ses robes et des couleurs qui lui vont ou non, dans un discours totalement creux et superficiel. Il en va de même lorsqu’elle est en compagnie de Pam, où les ragots et les critiques envers les copines fusent. On commence à l’apprécier lorsqu’elle se montre froide face aux avances de Scott, qui la laisse totalement indifférente. Jusqu’à ce que la façade se craquelle et qu’elle montre enfin plus de profondeur et de sincérité face à Jacob. Une sincérité que les autres semblent ne pas avoir. Rien de véritablement original là-dedans, et on comprend cette évolution dès la lecture du résumé de la pièce. Mais tout est bien amené, bien construit, et surtout très bien joué. Bastien Blanchard, dans son écriture comme dans sa mise en scène, s’appuie ainsi sur des codes qui fonctionnent, pour un résultat efficace. 

Sans excès et sans risque 

Il en va de même avec la scénographie et les sons ajoutés (bruits de moteur ou de moustique), où tout est fait avec juste ce qu’il faut de non-subtil. Les codes rappellent ainsi certains vaudevilles, ou des soaps operas. On pense à l’intensité avec laquelle Scott prononce chacune de ses répliques, ou la manière dont Kalvin se sent investi d’une mission lorsqu’il rejoint sa brigade de pompiers volontaires. On se rappelle aussi ces séries pour adolescent-es, telle Beverly Hills 90210, qui prend place dans le même cadre, où les fêtes et les histoires d’amour ratées s’enchaînent, davantage basées sur la beauté de chacun-e que sur des sentiments véritables. Tout, dans cette histoire, est fait avec l’intensité qu’il faut, appuyé aussi par la scénographie en pavés magnifiques, évoquant la terrasse de Los Angeles. Il nous faut encore souligner le magnifique travail de lumières – comme toujours – de Marc Heimendinger, qui parvient à la fois à traduire la chaleur de la Californie ou la détresse intérieure de Chelsea, dans sa magnifique tirade alors que l’incendie s’approche de la villa… 

Au final, tout fonctionne bien, on s’amuse, la réflexion annoncée est bien là, sur la surconsommation et l’impact sur le climat – dont ces ultrariches se fichent complètement. On aurait même envie d’ajouter que l’excès de masculinité incarné par Scott, et le malaise, qu’il produit sur Chelsea et en nous, apporte également une dimension supplémentaire. Toutefois, au vu du talent de Bastien Blanchard et de ses précédentes mises en scène, on aurait souhaité quelque chose de plus, une prise de risque supplémentaire, pour ne pas rester dans l’attendu. Aurait-il pu nous surprendre comme Dennis Kelly, dont il a mis en scène plusieurs textes (Girls and Boys, L’Abattage rituel de Gorge Mastromas, ADN…) ? Rappelons tout de même qu’il s’agit de son premier texte, avec toutes les fragilités que cela comporte évidemment. Sans doute y a-t-il également quelque chose de rassurant, de sécurisant à rester dans ces codes, tout en sachant que l’exercice de la comédie n’est pas simple, et qu’on peut vite tomber dans un grotesque auquel on ne croit plus. On n’a plus qu’à attendre la suite, avec la promesse d’une écriture qui s’affinera avec le temps, et une première expérience tout de même très prometteuse ! 

Fabien Imhof 

Infos pratiques : 

Canicule, de Bastien Blanchard, aux Amis musiquethéâtre, du 13 janvier au 1er février 2026. 

Mise en scène : Bastien Blanchard  

AvecNadim Ahmed, Estelle Benaïch, Danae Dario et Angelo Dell’Aquila. 

https://lesamismusiquetheatre.ch/canicule-de-bastien-blanchard/  

Photos : © Anouk Schneider 

 

Fabien Imhof

Co-fondateur de la Pépinière, il s’occupe principalement du pôle Réverbères. Spectateur et lecteur passionné, il vous fera voyager à travers les spectacles et mises en scène des théâtres de la région, et vous fera découvrir différentes œuvres cinématographiques et autres pépites littéraires.

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