Une famille de rêve, vraiment ?
Au Crève-Cœur, l’amitié devenue passionnelle entre une nièce et sa tante interroge la fragilité des liens familiaux. Avec Family Dream, Valérie Poirier signe un texte intriguant, magnifiquement porté par la mise en scène d’Yvan Rihs et trois comédien-nes au sommet de leur art.
« Aujourd’hui, maman est morte ». L’incipit de L’Étranger de Camus est bien connu. Le début de cette histoire est similaire : Louise (Camille Figuereo) tient l’urne contenant les cendres de sa mère dans ses bras. Elle est accompagnée de sa tante Carole (Marie Druc), qu’elle n’avait pas vue depuis de nombreuses années. Rapidement, une forte amitié se développe entre elles, et la nièce ne peut plus se passer de sa tante. Alors que cette dernière doit rentrer à Heidelberg, où elle vit, Louise tentera de convaincre Alfredo (Juan Crespillo), l’époux de Carole, de la pousser à rester aux côtés de leur nièce. Mais quelque chose semble clocher : une forme de malaise est perceptible, sans que l’on ne puisse en comprendre la véritable cause. Carole paraît devenir méfiante, alors que Louise s’attache de plus en plus à elle. Quant à Alfredo, il semble s’intéresser davantage au tableau de maître du salon et aux bonnes bouteilles ouvertes par sa nièce qu’à celle-ci. Tous ces faux-semblants cachent quelque chose, mais quoi ? Il faut le voir pour le savoir…
Solitude et fragilité de liens
Valérie Poirier nous a habitué-es à maîtriser les scénarios de ses pièces, avec toujours une forme de légèreté qui laisse place à une dimension plus profonde et réflexive. On pense à Sous la peau, vu en début de saison au Poche, à Une ville à soi, ce projet déambulatoire meyrinois, ou encore à Vie et mort de Petula, sur l’existence tout sauf banale du personnage éponyme, déjà mise en scène par Yvan Rihs. Family Dream ne déroge pas à la règle, au contraire ! Le texte découle de la commande des deux comédiennes du spectacle, et de leur nouvelle compagnie nommée « La Vie des Autres ». Affirmant leur désir d’incarner une autre, elles insistent sur le décalage entre réalité et invisible. Ici, c’est quelque chose de l’ordre du malaise qui joue sur cette frontière dès le début, mais quoi ? L’écriture ciselée de Valérie Poirier dissémine des indices, dévoilés petit à petit, pour apporter des réponses qu’il faut attendre jusqu’à la scène finale. Une construction qui rend aussi l’écriture de la critique difficile, car il ne faudrait rien divulgâcher, au risque de perdre tout l’intérêt de ce texte.
Sur le fond, Family Dream montre la fragilité des liens et les risques que comporte un excès de solitude. Louise a perdu sa mère, et son père – qui en est à son quatrième mariage et compte « une ribambelle d’enfants » – est absent. Le bonheur de Louise est essentiellement matériel – en témoignent ses magnifiques robes et chaussures, ou le tableau qui trône en fond de scène. Elle peut ainsi exercer sa passion consistant à photographier des fleurs. Mais derrière cela se cache une solitude infinie. Malgré les échanges de regards avec le voisin d’en face qui passe son temps à pratiquer le karaoké, son autre voisine Joana passionnée de chamanisme, et les rencontres d’un soir avec des hommes connus sur des sites de rencontre, tout demeure très en surface. L’attirance avec le voisin n’est jamais consommée, les coups d’un soir ne lui apportent rien sur le plan émotionnel, et l’amitié avec Joana demeure superficielle… Le retour de sa tante dans sa vie lui offre ainsi une opportunité de retrouver un lien fort et indéfectible. Louise s’y engouffre donc corps et âme, au risque d’un excès. Le malaise viendrait-il de là ? On peut, à cet égard, également évoquer l’attitude ambiguë de Carole : toutes deux semblent avoir presque le même âge – les deux comédiennes sont de la même génération – elle ne paraît pas toujours à l’aise, mais revient toujours aux côtés de sa nièce, tout en évoquant la personnalité borderline de cette dernière. Et puis, il y a son époux Alfredo, qui n’apparaît qu’après une bonne demi-heure, alors que Carole en parle dès le début…
Performance de haute volée
Si ce spectacle fonctionne aussi bien, c’est aussi parce qu’il est porté par d’excellent-es comédien-nes. À commencer, bien sûr, par Camille Figuereo. Avec sa perruque blonde courte, qui change de la longue chevelure brune qu’on lui connaît habituellement – et correspond donc parfaitement à la philosophie de la compagnie – elle joue impeccablement sur la personnalité borderline de son personnage. Les regards et son attitude semblent indiquer une certaine folie, tout en étant contrôlée par moments. Elle crée ainsi constamment ce sentiment de malaise qui jalonne toute la pièce. Sur le fil, Marie Druc – avec ses longs cheveux foncés, loin de sa chevelure blonde d’origine, jouant elle aussi sur les apparences – l’est également. Entre l’amitié, le soutien et la gêne qu’elle ressent, il fallait trouver un équilibre qui se joue sur des détails difficiles à décrire avec des mots. Enfin, Juan Crespillo sort du registre du bellâtre séducteur qu’on lui connaît souvent. Quel plaisir de le voir incarner un Alfredo quelque peu éméché, qui parle fort et arbore constamment un sourire niais. Il apporte ainsi la dimension plus légère et humoristique qu’il fallait à ce spectacle aux thématiques profondes.

À la qualité du jeu s’allie celle de la mise en scène d’Yvan Rihs. Des rideaux de fil noir se trouvent un peu partout sur le plateau, donnant un effet de transparence aux différents espaces, comme pour cacher des choses sans véritablement les cacher. Cet ingénieux choix du scénographe Gilles Lambert accentue les faux-semblants qui se développent tout au long de la pièce, en indiquant que chacun-e a ses secrets, qui se dévoilent peu à peu. Les indices apparaissent ainsi, comme l’intérieur de Louise, ou la petite loge que l’on aperçoit à jardin. Le changement de costume et de perruque, à vue, de Marie Druc, a de quoi intriguer. Et quand on en comprend enfin la raison, d’autres éléments demeurent encore à découvrir. Family Dream est donc une pièce à voir pour toutes ces raisons : une construction impeccable de Valérie Poirier, une mise en scène de qualité d’Yvan Rihs, un jeu d’acteur/trices toujours sur le fil entre Camille Figuereo, Marie Druc et Juan Crespilo, et un questionnement profond sur les effets de la solitude et la fragilité des liens.
Fabien Imhof
Infos pratiques :
Family Dream, de Valérie Poirier, au Théâtre Le Crève-Cœur, du 10 mars au 5 avril 2026.
Mise en scène : Yvan Rihs
Avec Juan Crespillo, Marie Druc et Camille Figuereo
https://lecrevecoeur.ch/spectacle/family-dream/
Photos : ©Carole Parodi
