Émancipation de la jeunesse, vue par Highsmith et Bisang

Small g, une idylle d’été, roman posthume de Patricia Highsmith, est adapté au théâtre par Mathieu Bertholet, dans une mise en scène d’Anne Bisang à voir jusqu’au 1er février à la Comédie de Genève. Meurtre, homophobie, émancipation, liberté… telles sont quelques-unes des thématiques de ce spectacle kaléidoscopique.

Tout commence avec le récit de la mort du jeune et beau Peter, poignardé par des toxicomanes alors qu’il rentrait chez lui après une sortie au cinéma. Rickie, l’ami de Peter, est hanté par la mort de son ami, jusqu’à l’été… Il rencontre alors Luisa, une jeune et talentueuse couturière. Au Jacobs, qui devient le Small g les soirs de week-end, ils feront la rencontre de Teddie, qui les attirera tous deux fortement, avant que Dorrie ne jette son dévolu sur Luisa. Dans ce lieu queer des années 90, les couples se font et se défont, comme un symbole d’une liberté en train d’advenir…

Un monde en pleine évolution

Au cœur des années SIDA, Small g, une idylle d’été, apparaît comme un symbole des luttes pour l’émancipation de la jeunesse. Émancipation sexuelle d’abord, puisque les homosexuel.le.s revendiquent leur d’exister et de vivre leur(s) amour(s) au grand jour. Émancipation ouvrière également, avec Luisa qui vit sous le joug de sa patronne tyrannique et fermée d’esprit. Émancipation de la jeunesse de manière générale, enfin, qui tente de s’affirmer de plus en plus. Au Small g, tout devient possible. Dans ce café typique des années 90, on retrouve des questionnements qui restent somme toute très actuels. Si le SIDA est mieux connu et contrôlé aujourd’hui – on sait par exemple qu’il n’est pas transmissible qu’entre homosexuels – d’autres progrès semblent encore à faire. Il en va de l’homophobie, par exemple : l’assassinat de Peter en est une parfaite illustration. Les propos tenus par la patronne de Luisa – qui ne se remettra pas d’avoir trouvé son employée au lit avec Dorrie – en sont l’illustration. Elle commandera ainsi l’agression de Teddie, dont elle ne comprend pas les mœurs soi-disant ambiguës. Agissant comme un miroir kaléidoscopique de notre société, Small g, une idylle d’été, interroge ainsi la société d’aujourd’hui : l’homophobie – comprenons aussi la transphobie, la biphobie et toutes les intolérances en général – est toujours présente et les agressions qui y sont liées encore légions… Ce spectacle tombe ainsi à point nommé avant la votation du 9 février prochain. ABE…

Une scénographie brillante

Ce spectacle n’aurait pas une telle résonnance sans des choix forts de mise en scène. Ainsi, sur les planches de la Comédie, on retrouve l’intérieur du café, avec ses tables, son bar, son miroir, son distributeur de préservatifs dans le couloir menant aux toilettes… Le Small g / Jacobs reste ainsi toujours au centre de l’intrigue. Au fil des scènes, les éléments sont déplacés pour illustrer tour à tour l’appartement de Rickie ou encore la chambre de Luisa, mais le café demeure toujours présent, rappelant la signification forte qu’il a pour tous les protagonistes. On soulignera encore l’intelligente utilisation des micros. Ce procédé, trop souvent employé sans aucune motivation, perd parfois de son intérêt. Ici, il n’en est rien : les micros créent l’écho de la narration, portée à plusieurs voix. Ils servent aussi lors des conversations téléphoniques, permettant des effets de voix impossibles à réaliser sans moyens techniques.

Enfin, il nous faut souligner le formidable casting dont s’est entourée Anne Bisang : Rudy van der Merwe excelle ainsi dans le rôle de Rickie, capable de jouer (de) toutes les émotions, de la détresse la plus totale, à la joie de rencontrer Luisa, en passant par la colère face à l’agression de Teddie… N’oublions pas les envoûtantes Zoé Schellenberg (qui interprétait déjà une magnifique Juliette il y a deux saisons au Grütli) et Lola Giouse (qui nous avait bluffés dans Perdre son sac en début de saison). Et puis, pour ajouter une touche comique bienvenue à ce spectacle fort, citons Cédric Leproust et Raphaël Archinard, qui campent les ambigus personnages du policier et de Teddie. En opposition totale, Tamara Bacci interprète la tyrannique Renate (la patronne des couturières), qui finira très mal. Citons enfin Léonard Bertholet, le tenancier de bar, qui fait le lien entre tous ces personnages et dont le rôle, malgré un nombre de répliques restreint, revêt une grande importance.

Small g, une idylle d’été, un spectacle plus que jamais d’actualité donc, dont les questionnements résonnent fort aujourd’hui, encore plus au vu de l’actualité toute prochaine. Une sorte de thriller au propos puissant, qui n’oublie pas pour autant d’apporter des touches d’humour et d’émotion. Un spectacle complet donc, porté par une magnifique troupe de comédiens et comédiennes, au service d’une brillante mise en scène. À voir absolument.

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Small g, une idylle d’été, d’après le roman de Patricia Highsmith, adapté par Mathieu Berholet, du 22 janvier au 1er février à la Comédie de Genève.

Mise en scène : Anne Bisang

Avec Raphaël Archinard, Tamara Bacci, Léonard Bertholet, Lola Giouse, Cédric Leproust, Rudi van der Merwe, Zoé Schellenberg

https://www.comedie.ch/fr/programme/spectacles/small-g

Photos : © Guillaume Perret

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

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