Angels in America : vivre, urgemment

Angels in America emporte les spectateurs de la Comédie de Genève au cœur des années sida. Cette pièce, jouée jusqu’au 18 janvier, décrit le gouffre auquel doit faire face toute une génération qui, du jour au lendemain, perd pied face à l’incertitude de leur avenir.

Si l’on voulait résumer cette pièce monumentale, on pourrait commencer par dire que c’est une histoire d’amour entre deux hommes qui ont peur de la mort et qui y font face différemment. En effet, Prior et Louis sont ensemble depuis quatre ans, mais quand Louis apprend que son conjoint est atteint par le VIH et doit être hospitalisé d’urgence parce que les symptômes ne sont plus supportables, il prend peur et s’en va brutalement, laissant Prior seul avec ses angoisses.

S’ajoute à ça, une succession d’incompréhensions au sein d’un couple mormon : Joseph et Harper semblent parfaits sous tous rapports, pourtant Harper ne fait qu’attendre le retour de son mari, seule avec ses hallucinations, tandis que celui-ci essaye d’étouffer le fait qu’il est attiré par les hommes. C’est davantage le concept du « bon » mari et de la « bonne » épouse qu’ils incarnent, plutôt qu’une représentation d’un couple qui s’aime sincèrement. Comment alors être heureux ou même se comprendre dans ces conditions ?

Mais plus généralement c’est l’histoire d’hommes et de femmes qui voient leur tranquillité voler en éclat avec la propagation mortifère du VIH au sein de toutes les couches de la population, y compris chez les plus fortunés tels que Roy Cohn, avocat véreux connu aux États-Unis pour ses motions contre les homosexuels alors même qu’il fréquente et couche avec des hommes. Il décédera du sida dans les années 1980.

Prison spatiale et carcan

La pièce est également traversée par un vent de libération hors des carcans aliénants qu’impose la société (américaine et sous le président Reagan dans la pièce, mais pas seulement), idée qui est notamment soutenue par l’évolution de l’espace scénique.

La pièce s’ouvre sur une scène entre Roy Cohn et Joseph, tous les deux assis à une table jonchée de téléphones dont les fils s’emberlificotent, sur le devant de la scène. Le premier crie et jure au téléphone, sur plusieurs lignes différentes et somme, par intermittence, au second, embarrassé, de se mettre à l’aise, de rester tranquille et de manger quelque chose, en lui lançant en pleine figure ou presque de vieilles tartines.

L’oppression est palpable et est, surtout, renforcée par l’espace scénique réduit sur lequel ils jouent, puisque de grands panneaux de bois noirs cloisonnent la scène juste derrière eux. Tous deux sont en quelque sorte ramenés sur le devant de la scène, très proches des spectateurs et presque littéralement « dos au mur ». On n’est pas mécontent que la scène prenne fin, pour que le sentiment de pesanteur, voire d’asphyxie, cesse.

Si le mur s’ouvrira pour laisser davantage d’espace sur scène, ce n’est que pour prendre la forme d’une sorte de labyrinthe, limitant l’espace de ses parois et entravant de ce fait la liberté des personnages. Condensé au départ, l’espace sera libéré de ses bordures au fur et à mesure de la pièce, en même temps que les personnages récupèrent, eux aussi, leur fluidité face à la vie. Harper refuse de se plier aux volontés de son mari, qui veut revenir et mener une vie de couple « normal » alors qu’il a commencé une relation avec Louis et fait son coming-out auprès de sa mère. Elle prend alors tout simplement la poudre d’escampette et part vivre sa vie, seule.

Prior, après s’être débattu avec ses angoisses, hallucinations et visions, a enfin une perspective de guérison puisqu’il met la main sur l’AZT, le seul traitement prometteur contre le VIH, mais refuse de se remettre avec Louis, qui se manifeste à nouveau après sa longue absence. De son côté, ce dernier apprivoise ses émotions et ses sentiments, qu’il passait son temps à refouler pour finalement les regarder en face et oser aller demander pardon à Prior. Quant à Roy Cohn, il finira esseulé et angoissé, ne quittant jamais son caractère infâme et sa posture rigide : arrogance, racisme et surtout honte, puisqu’il préférera maintenir jusqu’au bout qu’il est atteint d’un cancer du foie et non du VIH.

Un pas dansé, entre équilibre et déséquilibre

Plutôt que de rester immobiles face aux affres de la vie, de rester coincer dans des schémas mortifères ou pétrifiés face à la menace de la mort, les personnes mettent en mouvement leur certitudes et leurs croyances.

Cette mise en mouvement est visible sur scène, dans l’attitude des personnages. Ceux-ci développent notamment tout une gestuelle dansée. Seul ou à plusieurs, des chorégraphies se superposent au jeu des acteurs pendant toute la pièce. Tantôt ils ont le pas sûr, tantôt ils perdent l’équilibre sous le choc d’une mauvaise nouvelle ou désemparés face aux difficultés rencontrées. Jusqu’à ce qu’ils trouvent une nouvelle stabilité et s’adaptent au rythme de la vie.

Ainsi le mouvement, à l’inverse de l’immobilisme et du conservatisme, est ce qui permet de s’adapter au monde qui change, de recréer du désir, de la cohérence avec son for intérieur et de ne pas céder à la facilité des normes et des idées d’hier. « Le monde évolue plus vite que l’intelligence », dira un des personnages de la pièce : pour rattraper le monde, il faut se laisser déstabiliser par ses changements, avant de s’y réadapter.

Finalement, Angels in America est une pièce qui dépeint la situation d’une génération non pas simplement en termes de faits, de lois et de dates charnières. On suit les états d’âmes, les doutes, le cheminement interne et l’éclosion de chacun des personnages, grâce au jeu, puissant et juste, qui emporte le spectateur dans ce bout d’Histoire et résonne avec l’urgence de vivre que connait l’humanité aujourd’hui. Car si la menace du sida n’est plus aussi pesante qu’à ces premiers jours, le bilan de années à venir et des catastrophes en devenir peut également nous saisir d’effroi. Cette pièce nous rappelle que, quand le temps est compté, il faut en finir avec les faux-semblants et la pudeur pour commencer, enfin, à être vrai.

Joséphine le Maire

Infos pratiques :

Angels in America de Tony Kushner, du 13 au 18 janvier 2020 à La Comédie de Genève.

 Mise en scène : Philippe Saire

Avec Adrien Barazzone, Valeria Bertolotto, Pierre-Antoine Dubey, Joëlle Fontannaz, Roland Gervet, Jonathan Axel Gomis, Baptiste Morisod

https://www.comedie.ch/fr/programme/spectacles/angels-in-america

Photos : © Philippe Weissbrodt

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