Le banc : cinéma

Atelier d’écriture de critiques Black Movie : Belén (2)

Lors de la dernière édition du festival Black Movie, La Pépinière a animé un atelier de critique autour du film argentin Belén de Dolores Fonzi, et vous présente les créations de certain-es participant-es. En 2014, une jeune femme se rend à l’hôpital en Argentine pour des saignements et de violentes douleurs au bas-ventre. Sur place, elle est arrêtée par la police, qui l’accuse d’avoir pratiqué un avortement clandestin. Placée en détention préventive pendant deux ans, elle est ensuite emprisonnée pour homicide. Lorsqu’elle croise la route de l’avocate Soledad Deza, cette dernière, accompagnée par un collectif de femmes, s’empare de l’affaire et entame une croisade pour la faire libérer. Ancrée dans le contexte de « Ni una menos », le mouvement de protestations contre les violences faites aux femmes, la forte médiatisation de ce cas judiciaire a contribué à la légalisation de l’avortement dans le pays, à la toute fin de l’année 2020. 

Belén nous ramène dans l’Argentine de 2016, au cœur d’une affaire qui a ébranlé le pays et allumé l’étincelle qui manquait à l’insurrection ayant finalement abouti à l’adoption de la loi autorisant l’interruption volontaire de grossesse en 2020.

Un film particulièrement important à l’heure où toutes les libertés acquises à la sueur de nos fronts sont mises en péril, y compris ce droit fondamental, obtenu par les Argentines très récemment et aujourd’hui largement remis en question aux États-Unis. À l’heure où les droits humains ne sont toujours pas respectés et où les démocraties sont affaiblies.

Belén, pseudonyme donné à la jeune femme emprisonnée après avoir fait une fausse couche. Une femme qui restera anonyme, même après que son affaire a puissamment contribué à l’émulation de la « vague verte » et à la libération de toutes les femmes argentines. Elle est la femme dans laquelle chaque femme peut se projeter. Elle est celle pour qui il faut se battre : une sœur, une amie, une mère, soi-même. Elle est celle qui, tant qu’elle ne sera pas libre, personne ne le sera.

Belén est aussi un autre nom pour Bethléem, ville située en Palestine, et incarne également le peuple palestinien opprimé, subissant un génocide dans l’indifférence d’une partie du monde. Un peuple opprimé dans lequel nous pouvons tous nous projeter, symbole de tous les peuples opprimés, colonisés, discriminés au nom d’un prétexte quelconque. Un peuple qui, tant qu’il ne sera pas libre, aucun autre ne le sera vraiment.

Comme l’a dit Emma Lazarus :
« Tant que nous ne serons pas tous libres, aucun de nous ne le sera. »

Nous sommes toutes Belén.

E. G

Belén, le film de Dolores Fonzi, raconte l’histoire de la goutte qui fait déborder le vase. À travers la figure des avocates, deux Argentines se font face.

« Se asustó y se agarró un pene »

D’un côté, celle qui incarne une majorité apparente, attachée à la tradition, au « ça a toujours été fait comme ça », et qui finira par accepter que sa cliente soit condamnée par un système profondément défaillant face aux voix des femmes. De l’autre, Soledad Deza, dont la détermination rassemble et unifie ces voix longtemps réduites au silence. Une Argentine qui nomme les violences pour ce qu’elles sont : obstétricales, verbales, institutionnelles.

Une réalité brûlante d’actualité. Un cas réel, celui de Julieta Estefanía Gómez, alias Belén : sera- t-elle reconnue comme victime, ou condamnée pour homicide aggravé par le lien ?

Le film est traversé par une symbolique dense et des codes féministes forts, porteurs d’égalité et de liberté de choix sur le corps des femmes. Tout au long du récit, la présence du foulard vert — couleur emblématique de la lutte pour le droit à l’Interruption Volontaire de la Grossesse (IVG)

— s’impose. On y voit également les affiches des Católicas por el derecho a decidir, rappelant que la lutte pour les droits sexuels et reproductifs des femmes se mène aussi depuis l’intérieur des religions. Dolores Fonzi, catholique pratiquante, le dit clairement : « même en étant croyante, notre vocation de justice doit être au-dessus de toute confession ».

Mais c’est surtout dans le lien entre l’émotionnel et les fluides — l’eau, les liquides, les expiations de la culpabilité — que le film atteint une puissance viscérale. Ces éléments se teintent de rouge : parfois sauce tomate, parfois sang. Une palette sensorielle qui conduit les spectatrices à saigner à blanc, happées par la narration.

Sous la devise du mouvement — « sola no puedo, con amigas sí » — la sororité et la force collective deviennent des leviers de résistance. On se fond dans la foule ; plus le mouvement grandit, plus il devient dangereux pour les protagonistes. Brûlées comme des sorcières au XVIIᵉ siècle, brûlées moralement ou physiquement, pour finalement prendre la seule issue possible, sortir par la grande porte.

Rien que pour entendre l’allégation finale de Soledad Deza sur grand écran, le film mérite que l’on sorte de chez soi. Tandis qu’elle implore la justice de nous écouter, la rue résonne : la rage de Las Pibas, le battement de leurs tambours, le rythme d’un procès social que l’Argentine vit depuis des années — et qui ne se taira plus.

La maternité, le relations entre femmes, mais aussi l´appui et la façon d´agir des hommes proches aux femmes qui s´exposent, les rapports de pouvoir, notre place en société. Beaucoup de sujets toujours à débattre, pour lesquels toujours de l´Argentine à la Suisse on se battre.

Toute personne ayant déjà participé à une manifestation féministe ou adhérée à l’un de ces collectifs s’y reconnaîtra car #OnEstToutesBelén. Et si tu n’as pas encore ressenti cela hors de l’écran, n’attends plus : prends ton foulard et descends dans la rue. On t’attend !

Noemí Blazquez Benito

Références : 

Belén, réalisé par Dolores Fonzi, Argentine, 2025. Disponible sur Amazon Prime

Avec Dolores Fonzi, Camila Plaate, Laura Paredes

Photos : ©K&S Film

 

La Pépinière

« Il faut cultiver notre jardin », disait le Candide de Voltaire. La Pépinière fait sienne cette philosophie et la renverse. Soucieuse de biodiversité, elle défend un environnent riche, où nature et culture deviendraient synonymes. Des planches d’une scènes aux mots d’une page, des salles obscures aux salles de concert, nous vous emmenons à la découverte de la culture genevoise et régionale. Critiques, reportages, rencontres, la Pépinière fait péter les barrières. Avec un mot d’ordre : jardinez votre culture !

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