Les réverbères : arts vivants

Les Trois Sœurs mises en abyme

En adaptant librement et à sa sauce le chef-d’œuvre de Tchekhov, le collectif BPM propose un spectacle décalé, pour parcourir la trame des Trois Sœurs et la redécouvrir avec légèreté. Les Trois Sœurs à Trois, c’est l’occasion d’une mise en abyme du théâtre et du travail du collectif, à voir à la Maison Saint-Gervais jusqu’au 22 février.

L’histoire des Trois Sœurs de Tchekhov est bien connue : Olga, Macha et Irina rêvent de quitter leur vie monotone en province pour retrouver Moscou, mais tout semble s’allier pour les empêcher de réaliser leur rêve. Le dramaturge russe y dépeint l’ennui, l’inaction et le déclin de la noblesse de son époque. Dans Les Trois Sœurs à Trois, les trois protagonistes se retrouvent un an après l’arrêt de leur émission pour en enregistrer une nouvelle, dans laquelle, comme ils en ont l’habitude, ils parleront d’une pièce de théâtre, en l’occurrence Les Trois Sœurs de Tchekhov. Pendant un peu plus d’une heure, il et elles évoqueront différentes mises en scène et adaptations cinématographiques, gratifiant le public et les auditeur/trices de nombreux extraits, accompagné de commentaires. À travers l’enthousiasme qu’il et elles montrent à parler de la pièce, Irène (Léa Pohlhammer), Helga (Catherine Büchi) et Machul (Pierre Mifsud) se prennent également au jeu de l’introspection, sur le théâtre en général, et leur vie. C’est aussi une manière d’évoquer le travail du collectif BPM, dans une pièce présentant plusieurs niveaux de lecture entremêlés.

Un spectacle made in BPM

Du trio, on avait pu voir un épisode de La Collection, ainsi que le surprenant Where are nos chaussures ? On en avait apprécié l’humour décalé, les nombreux jeux de mots, mais aussi la complicité entre les trois comédien-nes et les jeux sur les codes. On se souvient de l’excellente Soirée diapo, où les protagonistes se racontaient leurs histoires, à partir de photos de vacances, au risque d’ennuyer les autres, comme c’est le cas dans toute bonne soirée diapo qui se respecte. Dans Les Trois Sœurs à Trois, on retrouve les mêmes ingrédients, à commencer par la réadaptation des codes de l’émission de radio. Les trois animateur/trices présentent une forme d’expertise, avec un ton parfois volontairement pompeux. On pense à Machul et son analyse de l’utilisation de la cigarette dans une adaptation cinématographique – fictive, comme toutes les autres – de l’œuvre de Tchekhov. On évoquera aussi les aléas du direct, avec le fou-rire irrépressible d’Irène, sauvée par la diffusion d’un extrait. Sans oublier l’hommage trop long de Machul à Sergueï, leur défunt producteur, qu’Irène tente désespérément d’interrompre ; ou encore Helga qui s’emballe en parlant de la vision du théâtre de Mikhaïl Tchekhov et son approche psycho-physique. Alors qu’elle doit passer à l’exercice pratique, elle ne peut s’empêcher de déblatérer sur la théorie. Le tout est amené avec une dimension toujours absurde, comme dans ce fameux exercice pratique proposé par Helga à Machul, alors qu’Irène tient la perche pour prendre le son. Un moment tout bonnement hilarant, dont on apprécie l’évolution par rapport à ce qu’on avait vu en répétition, où l’on cherchait encore le bon ton et les gestes adéquats. Une réussite !

Les trois protagonistes du spectacle sont les pendants des Trois Sœurs – Helga pour Olga, Machul pour Macha et Irène pour Irina. Mais le parallèle va bien plus loin : comme chez Tchekhov, on retrouve au plateau des scènes de vie quotidienne. On évoquera aussi le voisin musicien André, rappelant le frère Andreï, et qui pourrait bien faire échouer le projet avec ses fausses notes et ses mélodies jouées trop fort. Surtout, à l’image de l’œuvre de Tchekhov, les scènes d’apparence banale conduisent aux réflexions des personnages sur leur propre vie : Irène doit partir pour l’Arizona, mais commence à remettre en question sa relation amoureuse et prend conscience qu’elle fait toujours les mauvais choix ; Machul se rend compte que Sergueï lui manque plus que ce qu’il ne pensait ; tandis qu’Helga interroge ses choix de carrière et les déceptions qui en ont découlé.

Comprendre les Trois Sœurs autrement

Les Trois Sœurs à Trois s’avèrent également être un bel hommage à l’œuvre de Tchekhov en général. Outre le test micro de Machul – qui prononce le nom de l’auteur – on parlera du titre de l’émission, « À l’ombre du cerisier », rappel évident à La Cerisaie, et l’apparition surprenante d’une mouette, pour faire référence à l’œuvre éponyme. Mais il ne s’agit pas de se contenter de cela : le collectif BPM transpose de nombreux éléments des Trois Sœurs à ce spectacle. En plus de ceux déjà évoqués, il y a ce décor de Provence, et non de province – on vous avait parlé de jeux de mots, non ? – mais aussi le rôle absent de Sergueï, évoquant le père, dont on commémore l’anniversaire de la mort, en plus de celui d’Irène/Irina, et celui de l’arrêt de l’émission. Natacha devient quant à elle la directrice des programmes, dont les mauvais goûts vestimentaires sont une référence forte à la ceinture verte porte-malheur emblématique de la pièce de Tchekhov. Tous ces éléments, distillés durant le spectacle, permettent de faire le lien entre les deux œuvres, dans une véritable mis en abyme, tout en aidant à comprendre la trame de l’œuvre originale. Le lien entre les deux ne fait que se renforcer, si bien qu’on ne distingue plus totalement ce qui provient de l’une ou de l’autre.

La force de ce spectacle est aussi de suivre la trame des Trois Sœurs de Tchekhov, pour la faire découvrir à celles et ceux qui ne la connaîtraient pas. Les références et les différents extraits sonores créés pour l’occasion suivent les actes de la pièce, ponctués de résumés durant l’émission après chaque changement d’acte. Même si on ne connaît pas les Trois Sœurs, cette pièce reste donc tout à fait accessible. Les éléments y sont ainsi repris à la sauce BPM, en mêlant, comme chez Tchekhov, des moments légers et pleins d’humour, et d’autres présentant une plus grande tension dramatique. Le plus fort reste sans doute le coup de théâtre, dont on perçoit certes quelques indices, mais qui reste très bien amené. Il permet une bascule vers la scène finale, où les mots si beaux de Tchekhov résonnent parfaitement dans le parallèle avec le trio sur scène. De quoi boucler parfaitement la boucle et nous laisser sur une note plus touchante, pour amener encore plus de profondeur à ce spectacle où l’on a également beaucoup ri.

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Les Trois sœurs à Trois, librement inspiré des Trois sœurs d’Anton Tchekhov, par le collectif BPM, du 12 au 22 février 2026 à la Maison Saint-Gervais.

Direction de jeu et dramaturgie : Mathias Brossard et Julien Jaillot

Écriture, conception et jeu : Catherine Büchi, Pierre Mifsud et Léa Pohlhammer

Consultant : François Gremaud

Scénographie : Fredy Porras

Composition musicale : Andrès Garcia

Lumières : Cédric Caradec

Costumes : Aline Courvoisier

https://saintgervais.ch/spectacle/les-trois-soeurs-a-trois/

Photos : ©Anouk Schneider

Fabien Imhof

Co-fondateur de la Pépinière, il s’occupe principalement du pôle Réverbères. Spectateur et lecteur passionné, il vous fera voyager à travers les spectacles et mises en scène des théâtres de la région, et vous fera découvrir différentes œuvres cinématographiques et autres pépites littéraires.

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