Au cœur du trouble, une amitié amoureuse
Dans Les Petites Filles modernes (titre provisoire), Joël Pommerat tisse deux récits parallèles – l’amitié fusionnelle de deux héroïnes entre l’enfance et l’adolescence et le conte fantastique d’amants venus d’ailleurs – pour sonder les puissances de l’imaginaire juvénile. Une traversée envoûtante, parfois vertigineuse.
Regarder de « très jeunes filles » (dixit Pommerat) dans leur part la plus âpre : la peur, la colère, le désir de ne pas être séparées, de s’aimer d’amitié pour toujours et toujours qui traversent Les Petites Filles modernes (titre provisoire). Dès les premières secondes, avant même qu’un mot ne soit prononcé, quelque chose se dérègle dans notre perception. Deux silhouettes minuscules cheminent vers nous depuis un horizon impossible, grandissant à mesure qu’elles avancent, comme si elles venaient de très loin – d’un autre monde, d’un autre temps, d’une autre dimension de l’être.
Et puis le noir. Ce noir abyssal, signature du metteur en scène, qui n’est jamais chez lui une simple transition, mais une véritable ponctuation respiratoire, un gouffre où l’imaginaire du spectateur s’engouffre avant que la lumière ne revienne, toujours un peu autre, toujours un peu décalée.
Cette sensation d’étrangeté native ne nous quittera plus. Elle est le bain révélateur dans lequel Joël Pommerat plonge ce spectacle au titre délibérément inachevé – ces parenthèses qui encadrent « titre provisoire » sont un aveu : quelque chose ici résiste à la clôture, à la fixation définitive du sens.

Le secret de Jade
Ce qui frappe d’abord, c’est la construction en diptyque. L’écrivain de théâtre et metteur en scène français tisse deux fils narratifs qui semblent d’abord n’entretenir que de lointains échos, avant de se rejoindre dans une résolution dont on ne dévoilera rien ici mais qui constitue l’un des moments les plus émouvants du théâtre récent.
D’un côté, il y a l’histoire de Jade et Marjorie, qui nous sont souvent présentées immobiles, interdites à la manière de poupées voire pantins marionnettiques que l’on croirait échappés d’un spectacle de Gisèle Vienne (Kindertotenlieder, I Apologize). Leur relation commence par ce qu’on appelle aujourd’hui du harcèlement scolaire : Marjorie, gavroche violente et désespérée, s’en prend à Jade, plus effacée, plus lisse. Elle veut la tuer. Mais quand Marjorie, dont on apprend qu’elle est quotidiennement battue et humiliée par son père, est renvoyée du lycée et que, bravant tous les interdits parentaux, elle s’introduit une nuit dans la chambre de Jade, quelque chose bascule.
Jade lui confie un secret : ses parents, la nuit, se transforment en créatures maléfiques, abandonnent leur enveloppe corporelle pour commettre d’horribles méfaits avant de réintégrer, au petit matin, leur apparence de parents aimants. Cette révélation de faux parents scelle entre les deux filles un pacte d’amitié indéfectible, une alliance contre le monde adulte, ses mensonges et sa surdité.
Les parents de Jade, le père surtout, se révèlent par leurs voix seules. Ils la contraignant à abréger sa rencontre avec Marjorie dans une forme de harcèlement qui ne dit pas son nom. Avant de la sanctionner par la menace d’un bannissement en Autriche tant Marjorie leur semble une mauvaise fréquentation. La gentillesse compréhensive finale des géniteurs ne doit pas faire oublier ce formatage pour le temps utile que les parents font subir quotidiennement à leurs enfants.
Entre Jade et Marjorie, va se tisser une amitié puis un amour inconditionnel (ou une amitié-amour) au gré d’épreuves initiatiques à la manière d’un conte. La scène finale où Jade entoure de ses bras semblant immenses Marjorie est réalisée dans un ralenti d’automate comme si ces êtres n’avaient qu’une identité incertaine. Nous sommes entre l’animé et l’inanimé, le concret et l’onirique, le charnel et le spectral, le réel et le virtuel.

Conte fantastique
De l’autre côté, il y a ce conte qui nous parvient comme une légende murmurée depuis les confins de l’univers. « Une histoire vraie, jamais vérifiée. Une révélation, jamais certifiée », entend-on dans le spectacle. Deux créatures venues d’un monde « où l’amour serait une faute, un crime impardonnable », condamnées à être déportées sur Terre.
L’une est enfermée dans un catafalque métallique pour un million d’années, sans boire ni dormir ou subir les effets du temps. L’autre, transformé en humain, vieillit et meurt à ses côtés, impuissant. Ce récit de science-fiction métaphysique – car c’en est une, même si le mot n’est jamais prononcé – fonctionne comme une caisse de résonance poétique à l’histoire des deux adolescentes. Dans les deux cas, il est question d’un amour interdit, d’un enfermement, d’une lutte contre le temps et la séparation.
Chambre noire de l’imaginaire
La force de l’écriture de Joël Pommerat ? Ne jamais hiérarchiser ces deux niveaux de réalité. Le prosaïque et le fantastique coexistent sans que l’un ne vienne ironiser l’autre. Quand Jade affirme que ses parents se transforment la nuit, faut-il la croire ? La question, au fond, n’a pas d’importance. Ce qui compte, c’est la puissance de cette croyance, sa capacité à souder les deux jeunes filles dans une commune résistance au réel. Comme dans les grands contes, la magie n’est pas une évasion hors du monde mais une manière autre de l’habiter, de le rendre supportable.
La scénographie d’Éric Soyer et la vidéo de Renaud Rubiano sont des alliées décisives. Les espaces se dématérialisent sous nos yeux : une chambre devient un paysage mental, un couloir s’étire en perspective infinie, un trou béant s’ouvre dans le plateau comme une bouche d’ombre.
Les corps des deux comédiennes – la butée, interdite, éperdue et passionnée Coraline Kerléo (Jade) et la vibrante au bord de l’implosion Marie Malaquias (Marjorie) – semblent parfois flotter dans ces géométries abstraites, telles des figures de Chirico égarées dans un jeu vidéo. C’est peut-être toutefois l’effet recherché. Éric Feldman, pilier historique de la compagnie Louis Brouillard, prête sa présence magnétique au vieil homme qui garde le puits magique. Un amant cosmique claudiquant sur ses béquilles tel un insecte de film d’horreur, « si vieux qu’on prétend qu’il serait déjà mort, bien qu’il respire encore ».

Vertiges et turbulences
Pourtant, avouons-le, tout n’est pas également convaincant dans cette traversée des apparences. La séquence où Jade et Marjorie s’aventurent dans la maison du vieux voisin – ce labyrinthe de couloirs et de portes maculées de rouille qui protège l’accès au puits à vœux – s’étire.
Les pérégrinations des deux héroïnes dans ce décor mental et désorientant, si elles participent d’une esthétique de l’errance et de la quête initiatique, finissent par parfois diluer la tension dans le somatique. L’incertitude règne. Avant un possible twist, où toute l’histoire ne serait que le fruit du coma de Jade. Un état rendu scénographiquement par une chambre d’hôpital floutant les corps de la jeune femme.

Feuilleté sonore
Autre point de friction : la diffusion sonore. Joël Pommerat et ses collaborateurs (Philippe Perrin et Antoine Bourgain à la création sonore) ont opté pour un dispositif multicouche d’une grande sophistication, où les voix se superposent, se répondent, s’éloignent et se rapprochent dans un espace acoustique savamment déstabilisé.
L’intention est claire : nous plonger dans un bain sonore qui soit l’équivalent auditif des jeux de lumière et de vidéo, brouiller les repères, créer une sensation d’immersion totale. Mais le revers de cette ambition, c’est qu’à plusieurs reprises, le texte devient difficilement intelligible. Certains dialogues – notamment dans les passages du conte fantastique – se perdent dans une réverbération qui frôle la confusion. On en sort périodiquement avec l’étrange sentiment d’un mauvais rêve nous tenant à distance de l’histoire. Comme si la forme, à force de se vouloir enveloppante, devenait un filtre un brin opaque plutôt qu’un vecteur de sens.

L’éternité et l’instant
Reste que ces réserves n’entament pas la force d’impact de l’ensemble. Parce que Joël Pommerat touche ici à quelque chose d’essentiel, qu’il formule avec une simplicité désarmante : l’enfance est le temps des promesses absolues, des serments qu’on se fait à la vie à la mort, des pactes qui défient les lois du réel. « Si tu pars, je me tue », lance Marjorie à Jade. La phrase pourrait être mélodramatique ; elle est ici d’une vérité crue, presque documentaire, sur l’intensité des passions juvéniles (et au-delà).
Le conte des amants condamnés vient donner à cette intensité sa dimension cosmique. L’homme qui vieillit auprès de la boîte où sa bien-aimée demeure éternellement jeune, c’est la figure même du temps humain dans ce qu’il a de plus cruel : cette asymétrie fondamentale qui fait que tout attachement est promis à la séparation. Le puits magique qui exauce les vœux mais à une échéance indéterminée – « dans une heure ou dans cent ans » – est une métaphore aussi ironique que poignante de l’attente amoureuse, de l’espoir qui se prolonge au point de devenir une seconde nature.

« Enfantôme »
Ce qui touche dans Les Petites Filles modernes…, c’est peut-être cela : la persistance de l’enfance en nous, cette part qui continue de croire aux serments et aux sortilèges, qui refuse d’admettre que le temps aura le dernier mot. Le spectacle est une machine à dilater l’instant, à suspendre la chronologie, à faire coexister tous les âges de la vie dans un même espace mental.
On sort de là chamboulé, avec des images rémanentes sous les paupières : les deux silhouettes du début qui reviennent à la fin, bouclant une boucle temporelle qui n’en finit pas de se réouvrir ; les deux filles, immobiles dans la chambre, guettant le moment où les parents « s’échappent de leur corps ». Et cette question nous travaillant longtemps après le noir final : qu’avons-nous fait de nos promesses d’enfants ? Dans quel puits sans fond les avons-nous jetées, et qui viendra, un jour, en formuler un autre à notre place ?
Bertrand Tappolet
Infos pratiques :
Les Petites Filles modernes (titre provisoire),de Joël Pommerat | Compagnie Louis Brouillard, à la Comédie de Genève, accueil en partenariat avec le Théâtre Am Stram Gram, du 14 au 18 avril 2026.
Création théâtrale : Joël Pommerat
Avec Éric Feldman, Coraline Kerléo, Marie Malaquias.
https://www.comedie.ch/fr/les-petites-filles-modernes
https://www.amstramgram.ch/fr/programme/les-petites-filles-modernes-titre-provisoire
Photos : © Agathe Pommerat
