Le banc : cinéma

Bob Dylan, une vie tourmentée

Depuis quelque temps au cinéma, A complete unknown raconte l’ascension de ce parfait inconnu qu’était Robert Zimmermann, devenue star mondiale un peu malgré lui. Un biopic musical avec un Timothée Chalamet au sommet de son art.

« How does it feel, how does it feel?
To be without a home
Like a complete unknown, like a rolling stone »

Tout commence à New York en 1961. Un drôle de jeune homme de 19 ans débarque de son Minnesota natal avec une seule ambition : rencontrer son idole Woody Guthrie (Scoot McNairy) et lui présenter ses chansons. Arrivé à la clinique où ce dernier est interné alors que son système nerveux se dégrade à cause d’une maladie héréditaire, il fait aussi la connaissance de Pete Seeger (Edward Norton). Celui-ci, grand ami du premier et très influent dans le milieu de la musique, lui permettra de faire ses premières scènes, de rencontrer des célébrités déjà bien installées comme Joan Baez (Monica Barbaro), ou encore de jouer au Newport Folk Festival que Pete organise et dont Bob deviendra bientôt la tête d’affiche. Durant 2h20, nous suivons donc l’ascension de ce jeune homme dans le milieu musical, ses relations passionnées et passionnelles avec les femmes, l’évolution de son style, la création de son Band, mais aussi son attirance pour la guitare électrique et des sons plus rock. Un choix qui lui causera d’ailleurs quelques déboires, comme ses dérives avec l’alcool et la drogue. Celui qui était d’abord un parfait inconnu se révèle être un personnage particulièrement complexe, une dimension bien dépeinte par la réalisation de James Mangold.

« Yes, and how many deaths will it take ’til he knows
That too many people have died?
The answer, my friend, is blowin’ in the wind
The answer is blowin’ in the wind »

Alors qu’on aurait pu s’attendre à voir un portrait magnifié et lisse du chanteur, comme c’est parfois – souvent ? – le cas dans ce genre de biopic, James Mangold choisit plutôt de montrer Bob Dylan dans toute sa complexité, ses phases dépressives, ses dérives et son caractère bien trempé. C’est d’ailleurs sans aucun doute la grande force de ce film. Bob Dylan est, et c’est de notoriété publique, un être très ambigu, qui n’a jamais couru après la gloire. En témoigne d’ailleurs son Prix Nobel de littérature, le premier pour un musicien, sur lequel il n’a jamais véritablement communiqué. C’est ainsi qu’on découvre un jeune Bob Dylan avec de grands idéaux, qui s’implique notamment dans la lutte contre le racisme, tout en écrivant des textes engagés, à l’image de « Blowin’ in the wind ». Petit à petit, à force de se confronter au monde, au milieu de la musique, mais aussi à l’alcool et à d’autres substances, il semble devenir plus autocentré, n’en faisant qu’à sa tête, quitte à décevoir celles et ceux qui l’ont toujours soutenu. On évoquera ici son comportement plus que détestable à l’égard de Sylvie Russo (Elle Fanning), son amour de jeunesse. Notons d’ailleurs qu’il s’agit ici d’un des éléments romancés dans ce film – nous y reviendrons – et que ce personnage n’est autre que Suze Rotolo, sa première muse. C’est Bob Dylan lui-même qui a demandé à changer son nom, pour la protéger, elle qui est sans doute la seule, parmi tous les personnages du film, à ne pas être une célébrité. Si l’alcool n’a sans doute pas aidé dans son attitude, on découvre un Bob Dylan complètement en décalage avec certaines normes, une forme de mâle alpha qui n’en fait qu’à sa tête et ne vit que pour sa musique. Un autre exemple criant est sans doute sa dernière apparition au Newport Folk Festival, qui constitue d’ailleurs l’une des dernières scènes du film, où il sera hué par le public pour son choix de jouer des morceaux à la guitare électrique, reniant la dimension acoustique qui a fait le succès de ses morceaux folk.

A complete unknown contribue donc à montrer les failles de cet être complexe, rapidement dépassé également par ce succès après lequel il ne courait pas. On évoquera ici la belle surprise qu’est la performance de Timothée Chalamet. Je dois avouer être de ceux qui étaient réticents en apprenant ce choix, le pensant trop lisse et un peu plat pour un tel rôle. Bravo et merci à lui d’avoir prouvé le contraire, en incarnant cette figure du antihéros, torturé, tourmenté, toujours à la recherche du mot et du son juste dans ses compositions. Sans oublier, aussi, l’excellent travail sur les attitudes et la gestuelle du vrai Bob Dylan, qu’il incarne finalement magnifiquement.

« Come writers and critics
Who prophesize with your pen
And keep your eyes wide
The chance won’t come again
And don’t speak too soon
For the wheel’s still in spin
And there’s no tellin’ who
That it’s namin’
For the loser now
Will be later to win
For the times they are a-changin’ »

A complete unknown étant un biopic musical, on n’est évidemment pas étonné·e que la musique soit omniprésente. Mais cela va bien plus loin, comme une mise en abyme de ce qu’était Bob Dylan, dont la vie s’apparente à une chanson. Grand travailleur, il ne comptait pas ses heures et pouvait passer des nuits blanches à cherche la bonne note, le mot juste pour ses compositions. On perçoit également très bien dans le film l’influence d’autres musicien·ne·s sur lui, avec de nombreux·ses artistes dont les morceaux résonnent : la version de « House of the rising sun » de Joan Baez, le magnifique « Folsom Prison Blues » de Johnny Cash (Boyd Holbrook) ou encore la « Big River » de Pete Seeger. À noter que tous les morceaux ont été réenregistrés, et donc chantés, par les acteur·ice·s du film.

A complete unknown s’avère également être un beau reflet de l’époque dont il traite : les morceaux choisis résonnent avec les événements qui sous-tendent l’histoire. On évoquera aussi le grain dans le traitement de l’image, qui crée une forme de distance temporelle, comme si le film avait été tourné à l’époque, ou du moins proche de celle-ci. Sans oublier les nombreux plans larges et l’hommage aux voitures de l’époque, qu’on aperçoit énormément, comme un symbole de l’Amérique des années 60-70. Le gros travail effectué sur ces différents éléments nous plonge dans l’ambiance, au plus près de la réalité.

Bien sûr, certains éléments ont été romancés, d’autres sans doute occultés, mais nous ne sommes pas suffisamment experts de la biographie de Bob Dylan pour en juger. Ce qu’on retient surtout, c’est que le musicien n’a pas été magnifié, pour montrer ses failles, jusqu’à le détester par moments. On soulignera aussi le choix de s’être concentré sur les premières années de sa carrière et non l’entièreté de celle-ci. Après la bascule que symbolise le Newport Folk Festival de 1965, et ce moment où le public l’a hué, les principaux éléments de son histoire nous sont narrés sous la forme d’un texte, reprenant factuellement les grandes lignes de celle-ci. On apprécie donc que ces années charnières, de son ascension à ce moment où il s’est mis des fans à dos, ait pu être aussi bien approfondi et traité de cette manière, pour ce qui s’avère être un bon biopic, qui répond à ses attentes. À conseiller d’ailleurs à tou·te·s les fans de la folk des années 60, qui ne seront pas déçu·e·s par l’excellente bande originale d’A complete unknown.

Fabien Imhof

Infos pratiques :

A complete unknown, réalisé par James Mangold, USA, sortie en salles le 23 janvier 2025.

Avec Timothée Chalamet, Edward Norton, Elle Fanning, Monica Barbaro, Boyd Holbrook, Scoot McNairy…

Photos : ©2024 Searchlight Pictures All Rights Reserved.

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

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