Book’n’grill : quand la world literature flambe

« Au temps où on imprimait les romans, on usait, comme chacun sait, de différents types de papier. Qui brûlent de diverses façons. Parfois, le feu s’étouffe, parfois il fait des étincelles, du coup les pages flambent et se collent à la viande ou volettent au-dessus de la tête des clients. » (pp. 7-8)

Oubliez ce que vous savez sur les livres, la littérature – et même la cuisine. Dans Manaraga, le romancier russe Vladimir Sorokine crée un monde postmoderne, où les chefs-d’œuvre de la world literature sont brûlés sans pitié sur les grills des cuisiniers…

Fahrenheit 451 & Top Chef

Années 2050, Europe. Le monde se relève de plusieurs décennies de guerres, de crises et de fanatismes. Gueza est cuisinier – et pas n’importe lequel ! Depuis plusieurs années, il exerce comme book’n’griller. Son métier fait de lui un homme recherché par les autorités. Car comme ses collègues, Gueza a des méthodes particulières : s’il cuit entrecôtes, pintades, dorades ou cailles au grill, il utilise comme combustible la plus rare des denrées, la plus symbolique. Des livres – des reliques farouchement gardées.

« Dès que l’humanité a cessé d’imprimer des livres, transformant à jamais les meilleurs d’entre eux en pièces de musées, les book’n’grills ont fait leur apparition. L’homme est toujours attiré par le fruit défendu. 90% des volumes imprimés ont été donnés aux chiffonniers ou simplement jetés aux ordures, afin que les appartements n’en soient pas encombrés. Les 10% restants, sédentarisés dans les musées et les bibliothèques, ont inspiré à la meilleure part de l’humanité une surprenante passion. Le premier steak fut grillé à Londres, il y a douze ans, sur la flamme de l’édition originale de Finnegans Wake, volée au British Museum. Il fut cuisiné et mangé par quatre grands hommes : un psychanalyste, un fleuriste, un courtier en bourse et un contrebassonniste. Ainsi naquit le book’n’grill. » (p. 15)

Pour Gueza comme pour ses clients (hommes d’affaires blasés, esthètes snob ou criminels plein aux as), se faire attraper en possession d’un livre volé signifie la prison assurée. Voilà pourquoi le trafic est rentable. Pourtant, le book’n’grill est loin d’être une mode passagère : les cuisiniers comme Gueza sont regroupés au sein d’une confrérie – la Cuisine (avec majuscule, s’il vous plaît). Contrôlée par les meilleures d’entre eux, l’organisation suit un code de l’honneur strict. Y transiger, c’est s’exposer à la pire des fins. Mais un jour, un complot est découvert : au fin fond de l’Oural, le mont Manaraga abrite une sombre machination qui pourrait bien ébranler la Cuisine…

Un autre regard sur la littérature mondiale ?

Le monde de Vladimir Sorokine a tout d’un futur désenchanté : les humains sont amplifiés par la technologie (puces implantées dans le cerveau, modifications corporelles à outrance, réalités augmentés aux relents de paradis artificielles) ; les frontières des pays se retrouvent redessinées (ce qui crée, pour le lecteur, un paysage géopolitique à la fois familier et déroutant) ; les repères sociaux et symboliques (liens familiaux, sentiments, valeur de l’art) vacillent. Rien de nouveau, me direz-vous, dans le domaine des romans d’anticipation !

Exact – mais loin d’exploiter simplement des ficelles bien rôdées, Vladimir Sorokine donne à son roman deux inflexions très singulières.

Premier point à relever : les errances du récit. Malgré une intrigue apparemment bien définie (résoudre un complot), Sorokine promène son héros par monts et par vaux. La majorité du roman, loin de s’intéresser à l’énigme que doit résoudre Gueza, prend ainsi des chemins de traverse ; le lecteur se perd dans des intrigues secondaires décousues, qui n’ont comme point commun que le désenchantement face au réel. Gueza mène une existence au jour le jour, entre contrats juteux, fuites et beuveries pour décompresser. Si de nombreuses scènes de Sorokine paraissent immotivées dans l’économie générale de l’histoire (pourquoi cette rencontre avec le faux Tolstoï, par exemple ?), elles dressent le portrait moral du héros et du monde dans lequel il évolue. Un portrait moral paradoxal – car de morale, il n’y en a pas dans Manaraga : sans vous révéler la fin, disons qu’elle ne comblera ni les amateurs de drame, de happy end ou de justice…

Second point à relever : l’originalité du traitement réservé aux intertextes qui parsèment l’œuvre. Manaraga met la littérature au centre de son propos – car ce sont des textes de grands auteurs, des textes qui ont marqué l’histoire de la littérature mondiale que brûlent les book’n’grillers. Chaque cuisinier a sa spécialité : certains n’utilisent que du roman anglais ; d’autres des auteurs italiens du 20e ; d’autres encore de la prose américaine ou des naturalistes français. Gueza, quand à lui, ne lit que de la littérature russe. Dans cette logique, lire – en italique, désigne à la fois l’acte de lecture et le fait de brûler un livre au grill.

Sorokine propose ainsi une vision complexe du champ littéraire. Sous sa plume, la littérature est en effet à (com)prendre à la fois dans son aspect mondial (on parle de livres du monde entier) et national. Elle se subdivise en des catégories linguistiques étanches (un cuisinier russe ne lira pas des auteurs espagnols)… qui ne sont, au final, qu’un leurre. Comment, dans une approche nationale, classer un auteur comme Milan Kundera, Tchèque naturalisé Français, écrivant d’abord dans sa langue maternelle avant de choisir le français ? À l’instar de certains chercheurs en littérature comparée[1], Sorokine bouscule la pertinence de notre système de représentations. Car le microcosme des book’n’grillers, organisé en pré-carrés bien nets, n’est autre que celui que nous percevons tous les jours parmi les acteurs du monde littéraire : divisions des librairies, bibliothèques et salons du livre par pays et / ou langue ; inscription disciplinaire des chercheurs ; classement des écrivains dans telle ou telle case nationale… Par l’humour, Sorokine nous pousse hors de cette zone de confort bien ordonnée : au 21e siècle, ce clivage national a-t-il encore sa raison d’être ? Faut-il considérer les frontières qui séparent les œuvres davantage que les échanges qui s’établissent entre elles ? En parallèle, Manaraga pose le problème de la constitution du corpus : quels sont les critères qui fait d’un simple « livre » un « chef-d’œuvre » ? Qu’est-ce qui lui donne sa valeur ? La postérité ? Le style ? Est-ce justifié ? Gage de qualité et de pérennité ? Au final, le roman gravite autour d’un point aveugle – jamais nommé, mais traversant l’intrigue comme un fantôme : si le book’n’grill fait son fond de commerce en brûlant des chefs-d’œuvre, ce qui restera au final, quand tout aura brûlé, ce sont les textes jugés médiocres ou insignifiants… une manière de redistribuer les cartes de la consécration littéraire ?

Pour peu qu’on aime la science-fiction, les livres, la cuisine, les questions sans réponses et les cheminements narratifs hasardeux, Manaraga est un roman qu’on ne lâchera pas – pas avant d’en avoir lu la dernière ligne.

Magali Bossi

Référence :

Vladimir Sorokine, Manaraga, (traduit du russe par Anne Coldefy-Faucar), Éditions L’Inventaire / Nouveaux Angles, Paris / Moscou, 2019.

Photo : © Magali Bossi

[1] Par exemple Franco Moretti (« Conjectures on world literature », 2000) ; Gayatri Spivak (Death of a Discipline, 2003) ; Emily Apter (The Translation Zone. A New Comparative Literature, 2006) ; ou encore Christie McDonald et Susan R. Suleiman (French Global. A New Approach to Literary History, 2010).

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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