Briser le tabou des relations
La Maison Saint-Gervais accueille le spectacle de Jean-Daniel Piguet, tabou, où un fils et sa mère font ressortir les noms dits de leurs liens, mais aussi de la relation familiale au sens plus large. À voir jusqu’au 10 mai.
Dans la pénombre d’une chambre, pendant plusieurs minutes, des sons résonnent : animaux exotiques, sonorités d’Amérique du Sud… le décor est planté, et on perçoit déjà la chaleur humide de la région où prend place l’intrigue de tabou. Une femme (Geneviève Pasquier) cherche quelque chose, presque en panique. Son fils d’une trentaine d’années (Arnaud Huguenin) se change et range ses affaires. De cette situation initiale, dans la chambre d’hôtel, découleront des discussions, où les langues se délieront. Mère et fils se livreront, s’interrogeront sur leur relation et celle au grand-père, qui possédait une plantation de cacao dans la région. On y évoque également les retrouvailles avec la demi-sœur de la mère, qui se trouvera même au summum de ce tabou. Sans oublier l’expérience sensorielle et presque surnaturelle qui arrive durant la nuit, où d’étranges démons semblent ressortir.
Interroger les relations
La relation qui se développe sous nos yeux est d’abord banale, se développant dans des gestes quotidiens : chercher son téléphone, se faire un chocolat chaud – attention, à la manière sud-américaine, ce n’est pas de l’Ovomaltine ! – suscitant angoisse, panique et échanges qui peuvent devenir houleux. À partir de là, la relation s’affiche à différents niveaux : celle entre deux adultes qui ont chacun-e leur vie, mais aussi celle d’une mère et de son fils, qui semble presque retomber dans l’enfance par moments. On pense aux moments où il parle de son grand-père en l’appelant encore « Papi », ou à celui où il est gêné de faire un massage à sa mère qui ressent des tensions dans la nuque. La forme choisie aborde donc toute la complexité de cette relation, centrale dans ce spectacle, avec cette recherche d’indépendance du fils, tout en souhaitant conserver un lien. Une scène nous marque particulièrement, lorsqu’il demande à sa mère de lui « rendre sa vie » et de verbaliser cela, provoquant l’interrogation de cette dernière qui, par amour, accepte sans hésiter. Toute la symbolique de leurs liens est résumée ici.

D’autres moments viennent encore complexifier cette relation : il y a, certes, les mots, les échanges prononcés. Mais la nuit, c’est une tout autre affaire. Entre rituel chamanique et expérience surnaturelle, des démons semblent ressortir : formes noires, blanches, tentaculaires ou gonflées, elles sont difficiles à définir. Rien n’est dit véritablement dans ces scènes, où la gestuelle, la confrontation des corps raconte quelque chose, que chacun-e interprétera comme il/elle le souhaite. C’est là l’une des forces de ce spectacle : en entrant dans une forme de performance qui dépasse les mots, tabou suggère en plus de dire, évoque, transmet des sensations. On imagine alors tous les non-dits, tout ce qui sous-tend cette relation qui dure depuis 30 ans, mais dont on n’a pas les détails. Une relation qui, d’ailleurs, est forcément influencée par l’enfance de la mère et la manière dont elle a grandi, avant d’avoir un enfant.
Varier les formes pour en dire plus
Pour augmenter la dimension sensorielle, en plus des mots, le spectacle s’accompagne de musique, diffusée ou jouée live par Mauricio Salamanca et sa multitude d’instruments à vent. Il nous plonge dans les sonorités d’Amérique du Sud où se déroule la pièce, ou diffuse une ambiance plus angoissante à l’aide d’un micro fixé au bout de son instrument, créant un étrange écho. Accompagné par le jeu de lumières de Florian Leduc, qui oscille entre pénombre et pleine lumière, jouant sur les ombres et l’éclaircissement de certains endroits de la scène, il instigue à ce tabou une dimension d’autant plus forte dans les sensations. Les mots sont ainsi dépassés, et tout ce qu’on voit, tout ce qu’on entend, contribue à la narration, en apportant d’autres éclairages et réflexions. On plonge ainsi, comme les personnages, dans une expérience hors du commun, comme suspendue dans l’air, faite de sensations et d’émotions.

Et puis viennent encore ces moments où le duo s’adresse directement au public, brisant le quatrième mur, comme pour affirmer la dimension fictionnelle de ce qui se passe sous nos yeux. On ne sait alors plus distinguer ce qui est vrai de ce qui est inventé. Et c’est là que tout devient fort. Jouant sur cette indistinction, le fils nous lit ce qu’il dit être une retranscription de ce que la demi-sœur de la mère a raconté, sur le père. Nous n’en dirons pas plus ici, mais la notion de tabou prend tout son sens : ce qui est narré change tout à la vision que la mère a de son propre père. Avec cette question qui subsiste : et si elle n’avait rien dit, quelles pensées aurait-elle encore ? Une manière d’entrer en introspection, de revoir ses souvenirs pour voir s’il y avait des signes. Et l’on ressort, nous-mêmes, de ce spectacle avec des sensations difficiles à décrire : que nous cache-t-on sur notre héritage familial ? Quelle est notre propre relation à notre mère, à notre père, à notre famille ? Quels démons vivent en nous ? tabou est une réussite de ce point de vue, en suscitant de nombreuses réflexions.
Fabien Imhof
Infos pratiques :
tabou, conçu par Jean-Daniel Piguet, à la Grange, du 21 au 26 avril 2026, puis à la Maison Saint-Gervais du 6 au 10 mai 2026.
Conception et mise en scène : Jean-Daniel Piguet
Interprètes et collaboration à l’écriture : Arnaud Huguenin, Geneviève Pasquier, Mauricio Salamanca
Collaboration artistique : Éléonore Bonah
Soutien à l’écriture : Nicolas Doutey
Experte en histoire « décoloniale » du cacao : Letizia Gaja Pinoja
Scénographie : Fleur Bernet et Melissa Rouvinet
Création lumière : Florian Leduc
Création sonore : Ariel Garcia et Mauricio Salamanca
Créations silhouettes – costumes : Julie Monot
Administration et production : Minuit Pile
Diffusion : Tamara Bacci
Co-Productions : Compagnie DanielBlake, La Grange centre art et science, Maison Saint Gervais.
https://www.grange-unil.ch/evenement/tabou/
https://saintgervais.ch/spectacle/cacao/
Photos : ©Fabrice Ducrest/Unil
