Les réverbères : arts vivants

Seule la poésie sauvera le monde

Avec Et la vie va…, la Fox Compagnie présente à l’Étincelle un spectacle poétique et musical d’après les textes de Josie Gay. Une traversée sensible et généreuse, portée par une belle énergie de troupe, où l’amour des mots rappelle que la poésie demeure peut-être l’une de nos meilleures manières de tenir debout.

Il y a des spectacles qui avancent comme une valise ouverte sur le plateau. On y trouve des bouts de vie, des éclats d’humanité, des rires, des blessures, des femmes debout, des villes qui changent, des amours vaches, des vieillesses qui s’annoncent et cette sacrée poésie qui s’obstine à faire pousser des fleurs entre les pavés du monde.

C’est tout le projet d’Et la vie va…, spectacle poétique et musical de la Fox Compagnie, d’après les textes de Josie Gay. Six comédien-nes et un musicien découvrent, dans les coulisses d’un théâtre, une valise remplie de récits. De cette trouvaille naît une succession de saynètes, comme autant de fragments d’existence, inspirés de rencontres, de souvenirs ou de témoignages.

Ce qui touche d’abord, c’est l’écriture. Les textes de Josie Gay ont une vraie saveur. Ils jouent avec les mots, les sons, les images, les glissements de sens. On reconnaît là quelqu’un qui est tombée dans la soupe aux lettres il y a fort longtemps et qui, depuis, n’a jamais vraiment souhaité en sortir. Cette plume gourmande, mutine, parfois grave, aime la langue comme une matière vivante. Elle ne cherche pas seulement à dire : elle cherche à faire entendre, à faire sourire, à faire vibrer.

Et le spectacle est à son meilleur lorsqu’il se met simplement au service de cette langue. Lorsqu’il laisse les mots respirer. Lorsqu’il accepte que la poésie n’a pas besoin de garnitures pour faire son œuvre. Elle est là, dans une formule, une image, un silence, une chanson, un regard.

La scénographie témoigne elle aussi d’un vrai soin. Lumières, bande-son, tulle central, projections, éléments symboliques : tout concourt à faire naître des atmosphères sans lourdeur. Rien d’ostentatoire, mais une belle intelligence artisanale du plateau. Ce théâtre-là avance avec les moyens du bord, certes, mais avec une âme. Et c’est précisément ce qui en fait le charme.

Car Et la vie va… est un spectacle amateur au sens noble du terme. Non pas celui d’un théâtre diminué, mais celui d’un théâtre aimé. Amateur, c’est d’abord celle ou celui qui aime. Qui donne du temps, de l’énergie, du désir, de la présence. Qui monte sur scène parce que quelque chose, là, doit être partagé. Et cela se voit. La troupe dégage une belle dynamique collective, renforcée par une présence intergénérationnelle réjouissante. Les âges, les corps, les voix, les tempéraments composent un petit peuple de théâtre qui raconte la vie en train de passer.

La forme en saynètes donne au spectacle un rythme scandé, presque musical. Les thèmes traversés sont nombreux : l’amitié, la créativité, l’étranger, la femme, la prostituée, la gentrification, les rapports amoureux, le temps qui passe, la vieillesse, la mort… et, bien sûr, la poésie qui traverse et transcende l’ensemble. On passe ainsi d’un univers à l’autre, d’une émotion à l’autre, dans une succession d’instantanés qui dessinent moins une intrigue linéaire qu’un album d’humanité.

On pourrait parfois souhaiter que ces fragments soient davantage reliés entre eux, qu’un fil dramaturgique plus affirmé nous accompagne d’un chapitre à l’autre. Ici, la proposition assume plutôt le patchwork, la mosaïque, le bouquet de textes. Mais lorsque la langue porte, lorsque le groupe trouve son souffle, lorsque la musique vient soulever l’ensemble, cette forme fragmentaire trouve sa propre cohérence : celle de la vie elle-même, rarement bien rangée, souvent contradictoire, toujours en mouvement.

Mention particulière à la guitare en direct d’Éric Hostettler qui signe les musiques du spectacle. Son jeu apporte une respiration précieuse, un contrepoint sensible, parfois même une véritable profondeur de champ. La chanson Femme debout constitue à cet égard un des beaux moments de la soirée, tant la musique semble alors rejoindre le cœur battant du texte.

Bien sûr, tout n’est pas également abouti. Certains élans de jeu pourraient gagner en intériorité, certaines présences en souplesse, quelques passages en précision. Mais ces réserves restent secondaires au regard de ce qui circule sur le plateau : une sincérité, une générosité, une foi dans les mots et dans le théâtre.

Au fond, Et la vie va… ressemble à ces carnets où l’on note, au hasard des jours, ce qu’il ne faudrait pas oublier : une rencontre, une injustice, une phrase drôle, une blessure, une femme qui résiste, un quartier qui change, un amour qui s’effiloche, une vieille dame qui perd la mémoire avant la vie. Toutes ces petites choses qui, mises bout à bout, ne racontent peut-être pas une grande histoire, mais disent nos petites histoires qui forment notre commune humanité.

Alors oui, la vie va. Parfois de travers, parfois trop vite, parfois sans prévenir. Elle nous cabosse, nous surprend, nous sépare, nous rassemble. Et dans ce mouvement incertain, il reste peut-être deux forces pour ne pas céder au cynisme : l’amour et la poésie.

Jean-Pierre Siméon[1] affirme que la poésie sauvera le monde. On peut toujours discuter la formule. Mais après un spectacle comme celui-là, on se dit qu’elle contient au moins une part de vérité. L’amour et la poésie ne suffiront peut-être pas à sauver le monde. Mais sans eux, c’est certain, cela ne vaudrait plus autant la peine de s’obstiner à vivre. Merci pour la piqûre de rappel.

Stéphane Michaud

Infos pratiques :

Et la vie va…, d’après les poèmes de Josie Gay, au Théâtre de l’Étincelle de la Maison de Quartier de la Jonction, du 6 au 9 mai 2026.

Mise en scène : Canan Bornand

Avec Marc Baijot, Stéphanie Clerc-Franchino, Éric Hostettler, Madeleine Couinaud-Ferraud, Marie-Claude Gallerne, Josie Gay et Thierry Le Goff

Photos : © Fox Compagnie

https://foxcompagnie.com/portfolio-item/et-la-vie-va/

[1] https://www.rts.ch/audio-podcast/2019/audio/jean-pierre-simeon-la-poesie-sauvera-le-monde-25037074.html

Stéphane Michaud

Spectateur curieux, lecteur paresseux, auteur heureux et metteur en scène chanceux, Stéphane aime prendre son temps grâce à la lecture, à l’écriture et au théâtre. Écrire pour la Pépinière prolonge le plaisir des spectacles.

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