Les réverbères : arts vivants

Le Grand Théâtre lève l’ancre vers de nouveaux mondes

Privé de sa scène historique, le Grand Théâtre de Genève fait de l’exil une aventure. La saison 26/27, première signée Alain Perroux, embarque le public à bord du Bâtiment des Forces Motrices pour une traversée lyrique et chorégraphique. Entre classiques réinventés et créations.

À l’affiche, une belle surprise sous nos latitudes : un opéra contemporain signé par une compositrice jouée dans le monde entier, Kaija Saariaho. On espère d’ailleurs à l’avenir plus d’opéras programmés signés par des femmes. A l’image des historiques Ethel Smyth et Amy Beach, et des contemporaines, Jeanine Tesori et Missy Mazzoli. Mais pour l’heure, il flotte dans l’air une excitation singulière en ce midi de présentation de saison, le 6 mai. Le lieu lui-même en est le premier signal : nous sommes au Bâtiment des Forces Motrices, cette majestueuse cathédrale de briques et de verre posée sur le Rhône, où le Grand Théâtre de Genève a jeté l’ancre pour une année entière. Enfouie sous la place de Neuve, la machinerie centenaire impose une cure de jouvence ; la noblesse de l’exil temporaire, c’est l’occasion de repenser ses manières d’habiter la ville.

C’est dans cet esprit qu’Alain Perroux, nouveau directeur général, et le chorégraphe Sidi Larbi Cherkaoui, à la tête du Ballet, accompagnés de la dramaturge Clara Pons, dévoilent des « Nouveaux mondes ». Le thème, on le saisit vite, épouse le déplacement physique autant que l’imaginaire : le navire de pierre devenu paquebot culturel fait résonner en ses flancs des utopies, des traversées spirituelles et des contrées américaines.å

Visions

Joëlle Bertossa, magistrate en charge de la culture à la Ville de Genève[1], salue l’arrivée du nouveau capitaine, souhaite bon vent aux équipes et rappelle que « le Grand Théâtre est une institution vivante, capable de se réinventer ». Xavier Oberson, président de la Fondation, confirme la dimension « hors-norme » de ce millésime, première pierre d’un nouveau chapitre après les sept années flamboyantes et contrastées d’Aviel Cahn, désormais aux commandes de l’Opéra de Berlin.

Vibrant, érudit et enthousiaste, Alain Perroux prend la parole avec l’émotion de celui qui retrouve une maison aimée. Il expose les deux principes cardinaux de sa direction : diversité des répertoires et recherche d’excellence. « Quatre siècles d’opéra, c’est quatre fois plus long que l’histoire du cinéma, souligne-t‑il. Cette variété est notre force. Nous voulons montrer à Genève ce qui se fait de mieux, notamment des artistes majeurs qui ne sont encore jamais venus ici. » La saison déroule ainsi une étonnante mosaïque où baroque, grand romantisme, comédie musicale et création contemporaine dialoguent, portés par une « œuvre de troupe » assumée – ces ouvrages où le collectif l’emporte sur l’individu.

Fée électricité

Le voyage débute en septembre par un retour aux sources : La Tempête d’après Shakespeare du compositeur Genevois Frank Martin auquel Alain Perroux a consacré une biographie. Créée à Vienne en 1956, donnée à Genève en version française en 1967 avec l’OSR sous la direction d’Ernest Ansermet, cette œuvre rare est confiée au chef Thierry Fischer, infatigable défenseur du compositeur.

La britannique Netia Jones, metteuse en scène, scénographe et vidéaste, a eu un déclic en découvrant les turbines du BFM : la magie de Prospero sera électrique, ses sortilèges projetés en images, tandis que la voix de l’esprit Ariel se diffracte dans le chœur. Stéphane Degout endosse le rôle du duc-magicien, entouré de la fine fleur du chant français.

Company, le vertige du célibat

Soudain, le vent tourne. En octobre, Company, la comédie musicale conceptuelle de Stephen Sondheim qui, en 1970, a bousculé Broadway. Bobby, célibataire de 35 ans, voit défiler autour de lui les couples amis, tous plus ou moins névrosés, et s’interroge : à deux, est-on vraiment sauvé ?

L’adaptation française de Stéphane Laporte conserve les chansons anglaises, cette syncope irrésistible qu’un orchestre symphonique restitue sous la baguette de Larry Blank. Mise en scène survivaliste signée James Bonas, chorégraphies d’Ewan Jones : une farce urbaine qui n’a pas pris une ride.

Océans : la danse comme flux et résilience

Novembre amène le premier diptyque chorégraphique du Ballet du GTG. Sidi Larbi Cherkaoui confie la première partie, Brise‑lames, à Damien Jalet. Neuf corps créent une vague humaine, se soulèvent, s’écroulent, projetant l’énergie des migrants, la force fragile du collectif – une œuvre marquante conçue avec l’artiste JR en pleines restrictions sanitaires, où se toucher était interdit mais où le mouvement circulait.

La seconde, River Without Banks, est une création mondiale confiée au new‑yorkais Kyle Abraham. Sur une musique de Leo Svirsky, huit interprètes traversent le temps et la vulnérabilité des sentiments dans un espace mouvant, entre vidéo et lumière. « C’est le contraire du brise‑lames, explique Cherkaoui : un fleuve sans rive, où tout prend son temps, comme un corps qui vieillit. »

Mozart, Haendel, Rossini : classiques revisités

Pour les fêtes, Les Noces de Figaro resplendissent. La cheffe polonaise Marta Gardolińska et la metteuse en scène néerlandaise Jetske Mijnssen installent l’action à la veille de la Révolution française. Les costumes d’époque se déglinguent au fil des heures, le palais du comte Almaviva danse sur un volcan – une société qui s’effondre en musique, avec une distribution jeune et éclatante menée par Philippe Sly et Lauranne Oliva.

En janvier, l’événement est ailleurs : Theodora, l’avant‑dernier oratorio de Haendel, entre pour la première fois en version scénique au répertoire de la maison. Raphaël Pichon dirige son ensemble Pygmalion, mêlé au Chœur du Grand Théâtre, tandis que le polonais Krzysztof Warlikowski, grande figure du théâtre européen, imagine un cadre contemporain surplombé par le Martyre de sainte Lucie du Caravage. Une communauté rejoue le destin de la martyre chrétienne ; Ying Fang, Paul‑Antoine Bénos‑Djian et Niamh O’Sullivan en porteront l’émotion.

Février voit ensuite le Victoria Hall se transformer en opéra pour Le Voyage à Reims signé Rossini, œuvre de circonstance extravagante, véritable gala royal où Sabine Devieilhe, Laurent Pelly et Jader Bignamini conjuguent bel canto et ironie.

Western et thriller

La seconde partie de la saison s’aventure en Amérique. La Fille du Far West de Puccini, western lyrique haletant, est confié à Antonino Fogliani et à la vidéaste Marie‑Ève Signeyrole. Dans son saloon perdu de la Sierra Nevada, Minnie – une Anastasia Bartoli à la fois puissante et vulnérable – tient tête à une horde de chercheurs d’or.

Le vérisme puccinien vire au thriller psychologique, les projections filmiques sondant les violences tapies derrière les mythes fondateurs américains.

Fragile démocratie

En avril, le chorégraphe Sidi Larbi Cherkaoui crée Dimokratía, spectacle pour le Ballet du Grand Théâtre et l’Orchestre de la Suisse Romande. Le titre plonge ses racines dans le grec dēmos (le peuple) et kratos (le pouvoir) ; il y a dans cette étymologie la promesse d’égalité mais aussi le spectre de la force imposée.

Le sculpteur Antony Gormley, complice de longue date, conçoit un espace fait de briques légères que les danseurs assemblent en figures humaines, en ruines antiques ou en barricades. « Chaque construction est fragile, observe le chorégraphe. Un geste peut l’anéantir, comme un mot peut nous détruire. » La partition de Dimitris Skyllas, entrelacs de musique byzantine et de modernité, est servie par un trio vocal grec. Une réflexion chorégraphique sur le vivre‑ensemble, à la fois intime et politique.

Plus tard, à Concorde espace culture, la reprise du diptyque déjà programmé par l’institution genevoise sou Aviel Kahn, BUSK / Strong, remettra en jeu deux écritures chorégraphiques féminines majeures : Aszure Barton et Sharon Eyal. Pour BUSK, le plateau devient trottoir, lieu d’adresse, de quête, d’humour et d’exposition. Au fil de Strong, les corps se serrent, vibrent, s’aimantent dans une mécanique presque tribale sur la musique d’Ori Lichtik. Deux pièces noires, sèches, tendues, où l’individu cherche sa forme dans le battement du groupe.

Méditation nocturne

Mai résonne d’une autre vibration : Only the Sound Remains, l’avant‑dernier opéra de Kaija Saariaho, compositrice finlandaise trop tôt disparue. Inspiré du théâtre nô, ce diptyque met en scène la rencontre de l’humain et du surnaturel dans un climat atmosphérique et poétiqueLa partition marque par ses enluminures baroques au cœur d’une écriture contemporaine émotionnellement fort expressive.

Ernest Martínez Izquierdo dirige l’Ensemble Contrechamps, tandis que Peter Sellars – dont c’est la première venue à Genève – retrouve sa mise en scène originelle, épurée, entre deux immenses toiles de Julie Mehretu. Philippe Jaroussky et Davóne Tines incarnent ces êtres suspendus aux lisières du visible ; la danseuse Nora Kimball‑Mentzos complète l’incantation.

Cabaret grinçant

Juin bascule dans le Berlin de l’entre‑deux‑guerres. Le Berliner Ensemble, fondé par Brecht, se produit pour la première fois dans la Cité de Calvin. Barrie Kosky, autre nouvelle tête d’affiche gagnée à la programmation, déploie sa théâtralité flamboyante dans L’Opéra de quat’sous

Cabaret grinçant, satire du capitalisme, la partition de Kurt Weill est servie par les musiciens de la troupe et la fosse du BFM. Le metteur en scène australien, rompu à l’art du music‑hall, exalte le lyrisme de Mackie le Surineur sans jamais atténuer son humour noir.

Candide en apothéose

La saison s’achève sur une note jubilatoire : Candide de Bernstein, en version de concert, réunira Lambert Wilson en Pangloss‑récitant, Natalie Dessay en Vieille Dame canaille, Kathryn Lewek en Cunégonde et le ténor Michael Porter.

Sous la baguette experte de Guillaume Tourniaire, l’Orchestre de la Suisse Romande et le Chœur du Grand Théâtre feront swinguer la satire voltairienne comme une joyeuse leçon de jardinage philosophique.

Constellation d’événements

Enfin le GTG ne se contente pas de naviguer d’une œuvre à l’autre. Clara Pons, qui orchestre les actions d’ouverture, rappelle que ce qui ne s’appelle plus « La Plage » se divise désormais en Grand Théâtre Autrement, Grand Théâtre Jeunesse et Grand Théâtre Ensemble. Ateliers‑spectacles pour les tout‑petits (le retour de La Souris Traviata), siestes musicales, résidences en établissements scolaires, parcours associatifs et billets offerts aux publics empêchés – tout cela se déploie dans les interstices de la programmation.

Le BFM lui‑même devient lieu festif, avec des Apéroperas les jeudis, des Soirées Glam, des Cinéopéras aux Cinémas du Grütli ou des projections sous les étoiles en été. Et plusieurs productions s’illuminent au‑dehors : Forces au Concorde espace culture, Le Cochon enchanté au Théâtre Am Stram Gram, La Grande Histoire de l’opéra au Conservatoire.

On peut citer in fine ces paroles de Prospero, qui scellent La Tempête :  « Cette île est pleine de bruits, de sons, d’airs mélodieux qui charment sans nuire. » Ce pourrait être la devise de ce millésime. Le Grand Théâtre, c’est un chœur de femmes et d’hommes, un écosystème artistique qui, pour une saison entière, s’est fait nomade. Le pari est audacieux, mais les cartes marines sont entre de bonnes mains. Alors, on embarque ?

Nouvelle ligne

Avec huit opéras, une comédie musicale, cinq ballets et autant de récitals ainsi que deux concerts, qu’accompagnent des grandes signatures à la mise en scène, dont Peter Sellars et Krystof Warlokowki, Alain Perroux, venu de l’Opéra du Rhin, joue la carte du classique fédérateur.

La programmation marque un changement de style par rapport à celle d’Aviel Cahn. Ce dernier en poste durant sept ans a souvent mis en avant des créations au contenu politique et social affirmé. Que l’on songe parmi d’autres à Justice (2024), une œuvre lyrique commandée au metteur en scène Milo Rau, au compositeur Hèctor Parra et au librettiste Fiston Mwanza Mujila. Elle s’inspire d’un drame survenu à Kabwe, en République démocratique du Congo. Et met en cause notamment une multinationale suisse.

La part dévolue à la danse demeure alors que le rayonnement de l’institution en tournée est assuré par les ballets qui y sont créés. Ils continuent d’ailleurs à se donner aux quatre coins de la planète comme l’a rappelé Sidi Larbi Cherkaoui. On garde aussi en belle mémoire ces sept dernières années, des opéras mis en scène par des chorégraphes, Angelin Preljocaj (Atys de Lully), Frank Chartier (Didon et Énée dû à Purcell), Sidi Larbi Cherkaoui et Damien Jalet aux côtés de la plasticienne Marina Abramović (Pelléas et Mélisande signé Debussy). Une page se tourne donc.

Bertrand Tappolet

Les détails de chaque spectacle et les informations pratiques sont à retrouver sur le site du Grand Théâtre.

Photos Conférence de presse GTG, 6mai 2026 : © Carole Parodi/GTG

Deux photos Brise-lames. Chorégraphie Damien Jalet : © DR

Photo Compagny : © Radio France – JB

Photo Only the Sound remains: ©Elisa Haberer

Photo Strong de Sharon Eyal : © GTG

[1] La Ville de Genève est le principal financeur du Grand Théâtre, assurant environ 70 % de son budget annuel (environ 40 millions de francs par an, personnel compris).

Bertrand Tappolet

On l’aura aperçu, entendu, peut-être lu, sans jamais vraiment le connaître. Journaliste et critique depuis bien des lunes, il s’enracine dans plus de 7000 articles, portraits et entretiens. Mais il préfère souvent la souplesse d’une jeune pousse, l’élan d’un bourgeon, et la liberté d’essaimer qu’offre la pépinière des curiosités. Photographie, arts vivants — danse, théâtre, performance, musique, opéra —, cinéma et séries : il chemine d’une clairière à l’autre, franchit les lisières, croise les espèces artistiques comme autant de feuillages à observer, comprendre et respirer. On lui a demandé de se présenter à la troisième personne. Ainsi s’exprime-t-il, à la manière d’un arbre qui se souvient du vent. Ou d’Alain Delon.

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