Les réverbères : arts vivants

Hé, Prométhée ! Crier (et exister) dans le désert

Mythe grec revisité par la musique, histoire intime sur fond de révolte, quête existentielle dans un désert : bienvenue dans Hé, Prométhée ! Dis-moi pourquoi je brûle, joué du 23 avril au 23 mai au Grütli (Scène du Haut). Incandescent, Matteo Zimmermann porte sur les planches le texte ciselé de Matthieu Mégevand. Puissant.

Tout commence… dans le noir complet. Puis, tandis que la lumière s’éteint sur le plateau, quatre voix résonnent depuis les coulisses. Elles chantent. Il y a un petit air de début du monde, avant que les divinités ne donnent le premier souffle aux premiers êtres vivants.

Quand t’es seul dans le désert

Tout à coup, un autre timbre s’élève. Dans une narration en voix-off, on nous raconte le désert où la pièce de ce soir nous a jeté-es – ce désert d’où seul un rocher, gigantesque, dépasse. Monolithique, le rocher occupe une partie du plateau. C’est une menace… ou plutôt, un rappel : celui de la punition que Zeus a infligée au titan Prométhée, coupable d’avoir osé voler le feu sacré pour l’offrir aux humain-es. Le voici condamné à demeurer attaché à ce rocher pour l’éternité, tandis qu’un aigle gigantesque vient chaque jour lui dévorer le foie. Aucune sortie de secours, rien qui réponde à son malheur – si ce n’est, presque indistinct, le sifflement du vent qui souffle dans ces régions désolées.

Dans la pénombre, Matteo Zimmermann fait alors son entrée. « Merde, je suis où, là ? » Vêtu en randonneur, avec gros sac à dos et chaussures de marche, il est dans la steppe depuis plusieurs heures. À la lueur mouvante d’un briquet, il scrute les ombres, cherche… qui ? Prométhée, bien sûr ! C’est qu’il a des choses à lui dire, des questions à lui poser, des réclamations à lui faire. Pourquoi avoir fait ce don aux humain-es ? Avoir glissé en elleux ce feu dévorant, cette soif d’aller toujours plus loin, de vivre toujours plus intensément ? Les questions que Matteo Zimmermann entend lui poser se révèlent ainsi collectives, communes à toute l’humanité… mais aussi très personnelles. Car ce voyage au bout du désert, ce voyage à la recherche de Prométhée, c’est d’abord un voyage pour trouver des réponses à son propre questionnement existentiel.

Eschyle au bar (ou sous les étoiles)

Ainsi que me l’a expliqué Matteo Zimmermann lors de notre rencontre, peu avant la première, le texte de Hé, Prométhée ! est le fruit d’une lente genèse. Le texte, écrit par le romancier Matthieu Mégevand, puise sa source dans un écrit autobiographique que lui a transmis Matteo, il y a plusieurs années. Passée à la moulinette de la fiction, ralentie par la pandémie de COVID-19, réécrite plusieurs fois, la pièce a finalement vu le jour pour la première fois ce printemps, sur les planches des Scènes du Grütli.

Cette dimension autobiographique, ce besoin de crier une sorte de révolte existentielle et intime, constitue d’ailleurs un des pivots narratifs de Hé, Prométhée !. Le récit alterne ainsi entre scènes « de désert », près du rocher de Prométhée (autour d’un feu de camp, devant une aurore boréale, face à l’aube ou au crépuscule)… et souvenirs transportant dans différents moments de la vie du protagoniste principal. Dans ces moments souvent joués à l’avant-scène, avec un éclairage plus franc, on le découvre dans un bar (en train de réciter un poème pour séduire une inconnue), en discussion houleuse avec son amoureuse, pendant un apéro mondain (où il raconte avoir interprété Prométhée dans Prométhée enchaîné, la tragédie d’Eschyle), ou encore sous les étoiles avec sa fille (à qui il apprend à reconnaître la Grande Ourse). Point commun entre ces souvenirs : l’exubérance de Matteo, qui cache une sensibilité à fleur de peau – une difficulté à trouver sa place dans ce monde et cette société qui semblent parfois aussi austères qu’un désert. Sans oublier, aussi, le besoin de s’évader grâce à des paradis artificiels – comme l’alcool. Sans révéler toute l’intrigue, disons simplement que le rapport à l’alcool comme béquille (bancale) à la construction de soi sera un des moteurs de la pièce.

Chanter avec le feu

Malgré cette dimension existentielle, parfois douloureuse, Hé, Prométhée ! n’a rien d’une pièce pesante. Au contraire : l’énergie de Matteo Zimmermann, tant dans la gestuelle que la voix, est communicative. Tantôt il blague, lorsqu’il évoque une scène de drague un peu lourde (mais si poétique !) dans un bar. Tantôt il crie, au moment d’invectiver Prométhée pour lui demander des comptes d’une manière bien sentie. Tantôt il chuchote, quand sa fille se blottit à ses côtés pour observer le ciel nocturne. Sans cesse il est là où on ne l’attend pas… à la manière d’une flamme dansante, dont il est impossible de prévoir les mouvements.

À cette dimension répondent les quatre autres personnages de Hé, Prométhée ! : les membres du Quatuor Pymazov, Zoéline Simone, François Renou, Marie Lipp et Pierre Arpin, qui forment une sorte de chœur antique. Iels sont revêtu-es de tenues de randonnée, dans des camaïeux de gris, argent et noir. Leurs traits disparaissent derrière des masques noirs (de simples collants opaques dissimulant leur visage) ; leurs têtes coiffées de perruques, de bonnets. Silhouettes indistinctes, iels incarnent les esprits du désert, les doubles de Matteo, les divinités observant les mortels. À moins que ce soient les précédent-es visiteur/euses de Prométhée, condamné-es à errer dans sur cette terre aride ? Difficile d’avoir des certitudes… mais l’important réside ailleurs. Au fil des pièces interprétées à quatre voix, le Quatuor Pymazov apprivoise l’espace, se déplace, se sépare, joue avec les échos – ce qui au désert de Prométhée une réelle matérialité. Les voix se mêlent au souffle du vent, aux mots et à la respiration de Matteo, tout comme aux lumières qui dansent sur l’écran formant le fond du plateau. Des moments magiques, comme celui où s’allument des étoiles (ou des yeux ?) sur les silhouettes sombres, à peine découpées par les lueurs d’une aurore boréale…

Un moment suspendu, entre mots et désert, musique et feu.

Magali Bossi

Infos pratiques :

Hé, Prométhée ! Dis-moi pourquoi je brûle, de Matthieu Mégevand (par la Cie T), aux Scènes du Grütli, du 23 avril au 13 mai 2026.

Conception, mise en scène et jeu : Matteo Zimmermann

Conception et écriture : Matthieu Mégevand

Collaboration à la mise en scène, direction d’acteur : Julie Cloux

Musique : Quatuor Pymazov (Zoéline Simone, François Renou, Marie Lipp, Pierre Arpin)

Costumes : Zouzou Leyens

Masque et maquillages : Cécile Kretschmar

Scénographie : Victor Roy

Construction rocher : Éric Vuille

Lumières : Luc Gendroz

Régie : Valerio Fassari

Administration : Samuel Golly

https://grutli.ch/spectacle/he-promethee

Photos : © Magali Dougados

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé. Elle aime le thé et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Présidente de l’association La Pépinière, elle est responsable de son pôle Littérature. Docteure en lettres (UNIGE), elle partage son temps entre un livre, un accordéon - et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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