La balle et la plaie
Ballistic suit la vengeance et le deuil impossibles d’une mère travaillant pour l’industrie d’armement face à son fils soldat tué en Afghanistan. Elle retourne une violence erratique contre ceux qu’elle juge responsables puis contre elle-même. Tragique, ambigu et crépusculaire.
Le film de Chad Faust porté de bout en bout par une Lena Headey (Game of Thrones) à la fois minérale et dévastée, rageuse et impuissante prend à rebours nombre de clichés attendus tout en en jouant avec un bonheur inégal. Son visage, souvent fermé, ne trahit pas l’absence de sentiments, mais leur saturation.
C’est un drame du deuil empêché, une lente descente dans la solitude extrême d’une femme pour qui le monde s’est soudain vidé de sens, et que la machine industrielle de la guerre rattrape là où elle l’attendait le moins.
Armée intime
Nance Redfield travaille dans une fabrique de balles, quelque part en Ohio dans cette Amérique des petites villes, où l’emploi ouvrier tient encore debout des vies modestes. Elle est mère célibataire, veuve de soldat, et son fils Jesse vient d’être déployé en Afghanistan. Quand la nouvelle de sa mort tombe, le film trouve d’emblée sa note la plus juste : celle d’un effondrement silencieux, presque sans cri.
Mais déjà du vivant du fils, la mère n’a pas souhaité entendre le trouble et les doutes de ce dernier sur son engagement lors d’un contact par zoom. Le cinéaste filme l’irruption de l’absence dans un quotidien déjà étroit, où la douleur ne se donne pas en spectacle mais se replie, s’épaissit, contamine chaque geste. Lena Headey, étonnante de retenue, compose une femme qui ne sait plus habiter son corps ni les lieux qu’elle traverse.
Tout ce qui faisait tenir debout, son fils d’abord, sa bataille, sa fierté modeste d’appartenir à une classe laborieuse patriote devient soudain étranger, presque hostile. Est-ce un hasard si le filmage de ses retours en voiture chez elle ressemble de loin en loin aux images plasticiennes et picturales de l’absence et de la désertification intime signées par le photographe américain Gregory Crewdson ?

Monde dédoublé
Ce veuvage maternel, le film en capte les métamorphoses avec une acuité évoquant certains récits du deuil impossible. Comme dans In the Bedroom signé Todd Field, la perte d’un enfant ne se raconte pas ici comme un accident biographique, mais comme une altération profonde du lien au réel.
Le monde se dédouble : il y a celui, officiel, des condoléances et des rites militaires, et celui, obscur, des soupçons et des associations nocturnes. Nance refuse le discours lisse qu’on lui tend. Elle veut savoir de quelle balle son fils est mort. Et c’est là que Ballistic bascule, ou plutôt s’enfonce, dans une zone plus trouble.
Chagrin calibré
Le scénario s’engage alors dans une forme d’enquête personnelle. Plutôt que de clarifier les faits, elle va progressivement révéler l’état intérieur tourmenté de l’héroïne. Car ce que Nance poursuit n’est pas tant la vérité qu’une version supportable du malheur. Une version qui désigne des responsables identifiables, des visages, des noms.
C’est ici que le long-métrage s’éloigne le plus nettement des codes du thriller de vengeance tout en déployant une ambiguïté persistante. La mère accumule les cibles : son patron qui la drague, le recruteur de l’armée invalide, l’ex-traducteur afghan. Sans que l’on ne sache jamais avec certitude si elle a établi les bonnes connexions ou si elle cède à un besoin impérieux de trouver des coupables. Le film ne lève pas cette indétermination. Il la laisse flotter, au risque de dérouter
Le réalisateur capte la manière dont un esprit fragilisé par le deuil devient perméable à la vengeance. Ainsi la douleur peut se muer en radicalisation intime La mise en scène, en plans souvent serrés sur le visage de Headey, restitue cette fermentation mentale. Sans la juger ni la surplomber.

Impossible pardon
Parmi les relations que Nance noue ou défait dans son parcours, la plus révélatrice est sans doute celle qui la lie à Kahlil, un ancien interprète afghan devenu conseiller pour les familles endeuillées. C’est lui qui lui apprend à tirer, lui qui ouvre sans le savoir la voie vers une possible résolution. Ou vers une violence plus grande encore.
Il l’accueille également dans un groupe de parole où des proches de soldats disparus tentent de mettre des mots sur l’absence. Mais lorsque, au cours d’une séance, il est question de pardon envers ceux qui ont tué, Nance quitte le cercle. Elle ne peut, ni ne veut.
Cette séquence est la clé de voûte émotionnelle du film. Elle dit quelque chose de profond sur la nature du deuil quand il est lesté de culpabilité. Nance ne pleure pas seulement un fils ; elle travaille pour une industrie qui fabrique la mort. La balle qui a traversé Jesse est peut-être passée entre ses doigts, au sens propre. Dès lors, le pardon lui apparaît comme une trahison supplémentaire : une manière d’absoudre l’innommable et, pire encore, de se dédouaner soi-même.
Kahlil est celui qui a fui la violence de son pays (son fils a été tué) pour mieux la retrouver sous une autre forme en Amérique. Dans les récits des familles brisées, dans les soupçons qu’on lui renvoie au visage. Il est aussi la cible d’une hostilité que Nance ne peut s’empêcher de manifester, jusqu’à des propos d’un racisme à peine voilé.
Hamza Haq, dans ce rôle en équilibre, apporte une dignité et une complexité bienvenues à son personnage. En témoigne ce moment improbable de duel armé que lui impose Nance et qui aurait pu virer au suicide assisté chez cette mère désespérée.

Commerce des armes
Ce que Ballistic rend palpable, sans discours ni exposé didactique, c’est la continuité souterraine qui relie l’usine de munitions de l’Ohio aux montagnes afghanes. Le film s’inscrit dans un contexte factuel que les rapports officiels ont largement documenté.
Ceci lors de la guerre avec les États-Unis. Mais aussi après le retrait américain d’août 2021. Ainsi une quantité considérable d’armes et d’équipements militaires fournis par Washington à l’armée nationale afghane est tombée aux mains des talibans. Ceux-ci s’en servent jusqu’à aujourd’hui pour leur implacable répression notamment contre quelque 21 millions d’Afghanes privées de tout droit et littéralement emmurées vivantes.
Piétinement et accouchement
Ballistic assume un rythme contenu, parfois proche de l’épure. Chad Faust, lui-même acteur passé derrière la caméra, sait capter une atmosphère : la grisaille ouvrière, les intérieurs sans grâce, la fatigue des corps au travail. On retrouve là quelque chose qui prolonge son travail sur son film Girl, déjà situé dans le territoire du thriller de vengeance rural et de la violence familiale. Mais une fois le postulat de départ posé, le récit piétine légèrement, tourne autour de son personnage sans avancer, et certains dialogues explicatifs viennent alourdir ce que la mise en scène avait su suggérer.
Ce film habité et hanté refuse certaines facilités du genre. Pour tenter d’atteindre une vérité plus dérangeante. Celle d’une femme que la douleur isole au lieu de la relier, que la colère enferme au lieu de la libérer. On pense à You Were Never Really Here, de Lynne Ramsay, dans la manière dont la violence, plus psychique que spectaculaire, s’intériorise jusqu’à consumer toute possibilité d’apaisement. Mais là où Ramsay plongeait dans un lyrisme noir, Faust reste plus contenu, plus indécis.

Il faudra in fine un accouchement, celui de la veuve de son fils, Diana, pour que l’héroïne puisse lâcher un cri mêlant joie, douleur et tristesse insondable. Cette scène montre aussi à quel point les femmes donnent la vie, là où les hommes s’évertuent à l’étouffer, la réduire et l’annihiler.
À 23 ans, Amybeth McNulty est remarquable dans le rôle de Diana. Elle rappelle que le deuil de Nance n’est pas seul. Il y a une jeune femme enceinte, une vie à venir, un enfant qui naîtra dans l’ombre d’un père absent. Et auquel Diana choisit de donner le prénom de son mari tué au front, tendant une possible perche résiliente à une Nance dévastée. Le film aurait pu faire davantage de cette constellation familiale, car elle donne à la vengeance sa vraie contradiction : en voulant rester fidèle au mort, l’héroïne risque d’abandonner les vivants.
Bertrand Tappolet
Référence :
Ballistic de Chad Faust. Visible sur plateformes.
Avec notamment Lena Headey : Nance Redfield ; Hamza Haq : Kahlil Nabizada ; Amybeth McNulty : Diana
Photos : © Brainstorm Media
