Scènes du Grütli : face à Prométhée
À quelques jours de la première, Hé, Prométhée ! Dis-moi pourquoi je brûle, de Matteo Zimmermann et Matthieu Mégevand, a pris possession de la Scène du Haut, au Grütli. Avant de découvrir la pièce du 23 avril au 13 mai, rencontre avec la troupe lors d’une après-midi de répétition particulièrement musicale…
Grand soleil sur Genève, les escaliers qui conduisent au deuxième étage des Scènes du Grütli sont avalés avec l’énergie que seul confère le retour des beaux jours. En haut, tout est calme – le foyer est désert. Je glisse la tête par une porte laissée entrouverte : « Heu, pardon, j’ai rendez-vous avec l’équipe de Hé, Prométhée ! » Laura Sanchez, en charge des relations, m’accueille avec un grand sourire. Ni une, ni deux, elle me présente à l’équipe, avec laquelle je n’avais jusqu’ici échangé qu’en numérique.
Autour du rocher
La salle de spectacle disparaît dans les ombres. Je devine un rocher gigantesque, d’un gris anthracite. Avec la pénombre qui s’y accroche, on dirait presque un visage minéral de l’Île de Pâques – nez enfoncé dans les replis de la pierre, bouche fendue avec sévérité. Au sol, une gerbe de paille grossièrement nouée, dont des épis s’échappent. Un gigantesque écran blanc habille le mur du fond du plateau. Un cadre épuré, parfait pour l’intrigue de Hé, Prométhée !, dans laquelle un randonneur solitaire part à la recherche du Titan mythologique pour le confronter à ses actes – ce don du feu (concret ou intérieur) qu’il a fait à l’humanité après l’avoir dérobé à l’Olympe.
Soudain, la lumière s’allume sur le plateau… et un monstre poilu bondit vers moi ! Oreilles dressées et queue battante, il m’accueille à grands renforts d’aboiements sonores. C’est ainsi que je rencontre Uma, une adorable chienne à la toison brune, qui adore les caresses. Tout en lui gratouillant la tête, je rencontre l’équipe qui gravite autour du rocher de Prométhée : Matteo Zimmermann (à la conception, mise en scène et jeu), Julie Cloux (le binôme humain d’Uma, qui collabore à la mise en scène et gère la direction d’acteur)… et perdu dans les ombres des gradins, Luc Gendroz, qui assure la partie lumière. À ce noyau s’ajoutent Zouzou Leyens (la costumière), Cécile Kretschmar, qui a conçu le masque et les maquillages, Victor Roy à la scénographie – sans oublier Éric Vuille, à qui on doit la construction du rocher monumental. « Le texte a été écrit par Matthieu Mégevand », m’explique Matteo. « Il est romancier. Ça fait plusieurs années qu’on collabore sur ce projet. Je lui avais envoyé un texte autobiographique, qu’il a transformé en fiction. Pendant le COVID, nous avons bouclé un premier jet pour démarcher des théâtres… mais c’était encore un peu frais. Le temps a passé, il a repris toute l’écriture – et finalement, nous l’avons proposé aux Scènes du Grütli. »
De la parole au chant
« Cet après-midi, on va travailler avec le chœur », me dit Julie, « enfin, avec le quatuor vocal. On va voir comment tout le monde prend place dans l’espace. » Une des particularités de Hé, Prométhée ! est en effet d’hybrider le texte théâtral, pris en charge par Matteo, et des parties lyriques, chantées a capella par le Quatuor Pymazov : Zoéline Simone, François Renou, Marie Lipp et Pierre Arpin. Leur particularité ? Susciter la curiosité du public en interprétant du répertoire vocal de la Renaissance à nos jours de manière inattendue – par exemple, en y intégrant des pauses et des reprises qui saccadent le texte pour offrir une nouvelle expérience d’écoute.
Dans le cadre de Hé, Prométhée !, le Quatuor devient en quelque sorte le double chanté, mais anonyme, du protagoniste. Vêtu-es en randonneur/euses (chaussettes montantes à paillettes, grosses chaussures, vestes, bonnets.), comme Matteo, Zoéline, François, Marie et Pierre ont le visage dissimulé derrière des bas noirs enfilés comme un masque. Leurs cheveux disparaissent sous des perruques aussi grises que le rocher de Prométhée. Pour Julie, à la mise en scène, l’enjeu est alors de trouver l’équilibre entre les placements, déplacements et espaces de chacun-e sur le plateau. Où positionner le Quatuor lorsque Matteo parle ? Comment structurer les mouvements sur scène, en fonction des différentes étapes du chant ? Qui faut-il laisser dans la lumière, mettre dans l’ombre, installer à l’exact entre deux, en fonction de ce que Luc construit en direct, depuis sa régie ? Les échanges sont nombreux, enthousiastes, toujours à l’affût des ressentis et des besoins de chacun-e, en particulier d’un point de vue physique : c’est qu’il fait chaud sous les perruques. À voir, donc, si les chanteur/euses parviendront à s’y accommoder… ou s’il faudra trouver une autre solution pour se ménager un peu d’air frais.
Onirisme en chantier
Le travail alterne entre échanges à la table (par exemple, pour récapituler les différentes scansions de la narration, des déplacements, des entrées-sorties de chacun-e) et tests sur le plateau. Rien n’est simple, car la construction narrative de Hé, Prométhée ! repose sur différents niveaux qu’il faut saisir avec finesse : monologue, adresse à un interlocuteur (le Titan), souvenirs liés à la famille… On se trouve souvent dans l’ambivalence – entre rêve et cauchemar, lumière et nuit, réconfort et peur, comme l’ont bien saisi les membres du Quatuor. « Il faut éviter que ça devienne glauque, à ce moment-là », s’exclame Matteo. « Oui, je suis d’accord », répond Julie. Et pour éviter les écueils, rien ne vaut l’essai.
Sans révéler certains ressors essentiels du spectacle, disons simplement que le costume du Quatuor évoluera afin de souligner l’onirisme de certaines scènes – par exemple, lorsque le protagoniste convoque le souvenir d’un moment partagé avec sa fille, en observant le ciel nocturne. Cette évolution des costumes implique néanmoins une prise en main concrète des accessoires (comment enfiler certaines composantes essentielles ?) ainsi qu’une attention portée aux placements (où se mettre pour que le public n’aperçoive pas trop tôt l’élément qui suscitera la surprise ?). La répétition prend dès lors des allures de tricotage/détricotage – comme dans cette scène où les premiers mots du Motet BWV 227 « Jesu, meine Freude », de Jean-Sébastien Bach, résonnent, entrecoupés par le sifflement du vent (enregistré en bande-son) et l’avancée de la lumière qui se fait presque aurore boréale. Magique. On se réjouit de retrouver Hé, Prométhée ! à partir du 23 avril, pour continuer cette plongée dans un autre monde…
Magali Bossi
Infos pratiques :
Hé, Prométhée ! Dis-moi pourquoi je brûle, de Matthieu Mégevand (par la Cie T), aux Scènes du Grütli, du 23 avril au 13 mai 2026.
Conception, mise en scène et jeu : Matteo Zimmermann
Conception et écriture : Matthieu Mégevand
Collaboration à la mise en scène, direction d’acteur : Julie Cloux
Musique : Quatuor Pymazov (Zoéline Simone, François Renou, Marie Lipp, Pierre Arpin)
Costumes : Zouzou Leyens
Masque et maquillages : Cécile Kretschmar
Scénographie : Victor Roy
Construction rocher : Éric Vuille
Lumières : Luc Gendroz
Régie : Valerio Fassari
Administration : Samuel Golly
https://grutli.ch/spectacle/he-promethee
Photo : ©Magali Bossi
