Les réverbères : arts vivants

Submersion Games : Baleine Disparition Script Militantisme

Du 16 au 18 avril, Submersion Games, de Bryan Campbell, plongeait dans les embruns avec Moby Dick. Entre contrat BDSM, relecture des scripts sexuels et réflexion écopoétique, cette odyssée hybridait les genres pour transformer la Maison Saint-Gervais en baleinier. 

« Il faut vous installer sur scène. Si vous vous mettez dans les gradins, vous ne verrez rien. » Nous pénétrons dans la salle, au deuxième sous-sol de la Maison Saint-Gervais. Comme annoncé, les gradins sont séparés du plateau par un lourd rideau noir – inutile, donc, de s’y asseoir. L’espace où nous pénétrons ressemble à une île étrange dont nous n’aurions pas encore la carte. Disposées en deux arcs de cercle, les chaises dessinent une forme allongée. Poisson sans queue ? Coque de bateau ? La disposition en double frontal ne facilite pas le choix d’une place : où s’asseoir pour tout voir ? À un bout du plateau, plusieurs seaux remplis d’eau. Une échelle rouge adossée contre un mur, un projecteur. Une poulie qui pend du plafond. Sacs à dos et grands sourires, Bryan Campbell et Olivier Normand font leur entrée. Ensemble, le duo va donner un nouveau souffle au roman d’Herman Melville, paru en 1851 – ce livre qui fascine Campbell depuis l’enfance. Mais comment se confronter à une baleine qui a tant fait couler d’e/a/ncre ? 

Apprivoiser l’espace 

C’est d’abord à travers l’espace que nous abordons Moby Dick. Sitôt sur scène, Bryan Campbell et Olivier Normand adaptent les lieux à leurs besoins. Déployée sur le sol entre les deux arcs de chaises, une bâche en plastique blanc transforme le plateau en pont : celui du baleinier Pequod, à bord duquel Melville place son intrigue. La poulie figurera les espars où gréer les voiles, une grosse caisse de fanfare se transformera entonneau où déverser la graisse des baleines abattues. L’apprivoisement passe aussi par la conscience de sa propre corporalité – car habiter un lieu, c’est le ressentir dans sa peau, ses muscles, ses os. Pour Campbell et Normand, cette dimension passe par le respect de la réalité du bateau imaginaire construit par la scénographie : pas question (sauf rares exceptions, on le verra) de franchir le bastingage figuré par la bâche. Mais surtout, l’espace s’habite grâce aux mouvements dansés par deux corps qui se cherchent, se séduisent, s’affrontent. Loin des canons d’une beauté mainstream, vendable et artificielle, ces corps relisent Moby Dick grâce au geste :la traque n’est plus seulement celle du cachalot mythique… mais aussi celle de l’autre – et, peut-être, la sienne propre. 

Apprivoiser l’espace, c’est aussi s’y installer d’un point de vue sonore. De bout en long, Submersion Games mêle musique instrumentale (flûte traversière, guitare, piano), chant à deux voix (on pense aux sea shantiesdes navires à voiles, au burlesque des cabarets des Années Folles), bande-son aux couleurs électro (imaginée par la compositrice et sound designer Aria « Seashell » de la Celle) et enregistrements réalisés par Cristian Sotomayor. Le tout construit un paysage de basses qui remuent les tripes, de rumeurs océaniques et de pulsations sauvages – hypnotiques. Quant aux chansons, leur ton volontiers graveleux fait rire aux éclats, lorsqu’on évoque par exemple la toute-puissance du capitaine à grands renforts de métaphores… Comme souvent chez Campbell (par exemple, avec Deep Cuts en 2024), l’interdisciplinarité règne en maîtresse. 

Narration et création : la question du script 

À l’apprivoisement de l’espace s’ajoute une dimension essentielle : celle de la délimitation du script – ou plutôt des scripts, qui permettent de savoir quelles histoires vont nous être racontées… et surtout, comment elles le seront. Au cinéma, la notion de script est étroitement associée à celle de scénario. Tandis que le scénario s’intéresse à la dimension narrative d’une histoire (actions, dialogues, personnages, décors, enchaînement des plans, etc.), le script transpose quant à lui ces exigences d’un point de vue pratique. Il permet ainsi de détailler le rôle attendu de la part des personnes impliquées – que ce soit par exemple au niveau du jeu, des costumes et accessoires, de la prise de son ou des décors. Ainsi, la mise en place initiale de Submersion Games repose en grande partie sur la délimitation d’un script (qui va jouer quel rôle ? comment ? dans quel cadre ?), adapté d’un scénario (l’intrigue de Moby Dick).  

Dès les premières minutes, les rôles sont distribués, le duo verbalise clairement ses besoins respectifs. Bryan Campbell campera le capitaine Achab, marin aguerri qui a perdu sa jambe en affrontant un redoutable cachalot dont il cherche à se venger. Olivier Normand sera Ismaël, le narrateur-poète en rupture avec le monde, épris d’admiration pour son capitaine. Quant à nous, public qui les scrutons de l’autre côté du bastingage, nous jouerons le rôle des vagues, de la mer, des mouettes – de l’horizon incertain, fumeux et nimbé, qui dissimule rêves ou dangers. Bien sûr, il est facile, dans cette délimitation des rôles, de retrouver d’autres fonctions derrière celles (purement narratives) des personnages. Osons les majuscules pour enfoncer le clou des archétypes : le Capitaine incarne la figure du Créateur, du Metteur en scène, voire de l’Écrivain – celui qui dirige, donne les indications, crée, corrige… comme Melville vis-à-vis de son roman ou Campbell par rapport à son projet artistique. Le Matelot, quant à lui, représente la Créature, l’Acteur, le Personnage – celui qui se voit façonné, dans son corps, sa voix ou ses attitudes, comme Galatée l’est des mains de Pygmalion. Les Vagues (nous) demeurent observatrices, récipiendaires silencieuses de ce qui se joue.  

Mais si les choses s’arrêtaient là, ce serait trop facile – vraiment. 

Tendresse BDSM : vers un nouveau script sexuel 

Car ce qui intéresse Bryan Campbell dans Moby Dick, ce sont aussi les zones troubles que le scénario originel ouvre… et qui permettent de dérouter totalement le script initial de Melville. En effet, derrière la relation entre Achab et Ismaël, entre le Capitaine/Metteur en scène/Écrivain et son Matelot/Acteur/Personnage, il n’y a pas seulement un rapport professionnel, hiérarchique ou artistique. On trouve aussi le frémissement du désir, l’ivresse de la possession, l’érotisme de la soumission à autrui. Dès lors, le script proposé par Submersion Games n’est plus seulement l’adaptation d’un scénario narratif inspiré d’un roman – mais la mise en place contractuelle d’une relation de confiance basée sur le Bondage, la Domination, la Soumission et le Masochisme. Proposée avec poésie et douceur, cette grille de lecture BDSM se superpose sans heurt à la narration initiale de Moby Dick, comme un fil inattendu glissé dans la trame d’une tapisserie ancienne pour – soudain ! – en rehausser les couleurs. Rien n’est pesant, rien n’est glauque… peut-être parce que tout, au fond, est envisagé avec une tendresse qui place l’empathie et l’humour au premier plan. 

Ainsi, la scène initiale de Submersion Games, où le duo installe l’espace et se distribue les rôles, prend valeur de contrat. Chacun (Dominant et Soumis) expose ses attentes vis-à-vis de l’autre, la manière dont il veut être nommé, ce qu’il est prêt à accepter – avec honnêteté et confiance, l’une des bases de la relation BDSM. Tu peux m’appeler Achab. Il faudra m’obéir, me vouvoyer, demande l’un. Oui, avec plaisir, répond l’autre. Et même si Achab joue parfois le Capitaine grisé par le pouvoir, les moments de sorties du script sont scrutés avec attention, débriefés afin de comprendre ce qui n’a pas convenu à l’un ou à l’autre lors de l’exécution de la scène… avant de revenir au script consenti par les deux parties. Sans être directement abordée, la notion de safe-word transparaît tout aussi clairement – ce qui est particulièrement visible dans les scènes de submersiondans le tonneau rempli d’eau, qui requièrent une confiance absolue dans l’autre. Tout aussi importants, les moments d’after-care s’avèrent particulièrement touchants dans leur fragilité. On y retrouve la tendresse physique envers l’autre, le soin apporté au corporel comme au psychisme, l’attention aux phénomènes de « chute » qui peuvent parfois être violents lorsque l’excitation retombe. Ces interludes, amenés sur scène de manière naturelle, douce, nous englobent dans leur réconfort : nous faisons, nous aussi, partie de cette relation. Une manière de rappeler que le BDSM, comme le pacte qui se noue lorsqu’on ouvre un roman ou qu’on se rend au théâtre (la fameuse suspension d’incrédulité), repose sur l’acceptation commune d’un script pensé pour un temps défini… avant que le tempo de l’existence ne reprenne son cours.  

À l’heure où les masculinismes et autres virilités toxiques remontent en force dans les imaginaires comme dans la sphère publique, Submersion Games construit un espace artistique qui dépasse les scripts sexuels1passéistes (fantasme du viol, domination unilatérale, passivité dépourvue d’agentivité, etc.) pour aller vers un horizon érotique plus consenti, plus partagé, plus ludique – et donc, plus désirable. 

Écosystème des désirs 

Aux scripts narratif et sexuel, il faut encore en ajouter un troisième, que je qualifierais de « militant ». C’est, sans aucun doute, le plus subtil des trois… ce qui lui confère une valeur particulière, comme la note de fond d’un parfum. En choisissant Moby Dick comme œuvre de départ, Submersion Games nous plonge en effet dans une narration qui met l’exploitation de l’environnement au centre de son propos – bien que Melville ne remette pas en question la chasse à la baleine ou le pillage des océans, perçus comme des réserves inépuisables de ressources. Dans la bouche d’Achab, chasser une baleine, c’est prendre part à un système économique capitaliste qui ne sert que l’avancée d’une seule espèce : l’Homo sapiens. On tue une baleine pour sa graisse, on utilise sa graisse pour s’éclairer, on s’éclaire pour produire des biens manufacturés, ces biens permettent de s’enrichir, de développer de nouvelles technologies, de coloniser d’autres écosystèmes… Bilan : la chasse à la baleine sert l’exploration et la colonisation spatiales vers lesquelles les milliardaires d’aujourd’hui nous entraînent sans aucune réflexion éthique.  

De prime abord, cette lecture n’a rien à voir avec le script BDSM qui structure la relation entre Achab et Ismaël. Pourtant, si l’on considère notre relation à notre écosystème comme un ensemble de rapports de domination, d’exploitation et d’entravement – le parallèle est évident. Nous sommes dans le rôle d’Achab, le Capitaine-Dominant, celui qui ordonne ; face à nous, les baleines (partie visible de l’iceberg écosystémique) deviennent Ismaël, le Matelot-Soumis, qui accepte notre domination. Le problème, c’est que notre script de départ est erroné : nous n’avons, à aucun moment, demandé le consentement d’Ismaël. Et si ses désirs, ses besoins, ses limites différaient des nôtres ? Avons-nous le droit de refuser de les entendre – pire, de les outrepasser ? Non, car nous avons oublié que le fondement de toute relation, de toute interdépendance, passait par une négociation perpétuelle, un ajustement des désirs et des besoins, une compréhension empathique – bref, une tendresse. 

Comme le suggère à demi-mot Submersion Games, il devient urgent de réécrire le script, de faire table rase de la toxicité que nous imposons à cet autre duquel nous dépendons tant. De réécrire le contrat. 

Magali Bossi 

Infos pratiques : 

Submersion Games, de Bryan Campbell, à la Maison Saint-Gervais, du 16 au 18 avril 2026. 

Conception : Bryan Campbell 

Avec Bryan Campbell et Olivier Normand 

https://saintgervais.ch/spectacle/submersion-games/  

Photo : ©Matthieu Croizier 

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé. Elle aime le thé et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Présidente de l’association La Pépinière, elle est responsable de son pôle Littérature. Docteure en lettres (UNIGE), elle partage son temps entre un livre, un accordéon - et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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