Le couple à l’épreuve des Gilets jaunes
Les Braises de Thobias Kruithof arrive sept ans après l’embrasement des ronds-points et les manifestations des Gilets jaunes. Ce décalage dit déjà beaucoup de la position du film, là où le collectif percute l’intime.
Karine et Jimmy s’aiment de connivence à Dompierre. Vingt ans de vie commune, deux enfants adolescents, une maison qu’ils retapent ensemble la nuit à la lueur des lampes de chantier, et un désir qui passe encore par la cabine du camion de l’homme. Elle (Virginie Efira) est ouvrière dans une usine agroalimentaire, soumise à des cadences qui broient les corps et les heures. À cet égard, la scène d’ouverture la dévoile cheffe d’équipe impuissante à faire respecter un temps plus long pour satisfaire les contraintes sanitaires de production. Lui (Arieh Worthalter) est patron d’une petite boîte de transport routier, toujours sur le fil, risquant gros à jongler entre factures, flux tendu, et clients de mauvaise foi.
Déplacer l’imaginaire
Le film installe ce réel avec une économie de moyens qui force le respect. Quelques plans sur les gestes du travail dans le vacarme binaire de l’usine, sur la fatigue des fins de journée, sur cette tendresse rugueuse qui soude les jours ordinaires. Et puis le 17 novembre 2018 arrive, avec son prix du carburant qui explose et ce gilet fluorescent que Karine enfile presque par curiosité, avant d’y trouver bien plus qu’un vêtement, une nouvelle communauté. Il y a l’idée assumée de déplacer un imaginaire jusque-là confisqué par le 16/9 télévisuel souvent défavorable aux Gilets jaunes et les vidéos verticales des smartphones.
Ceci à l’exception notable du road trip tourné aux débuts du mouvement par Gilles Perret et Jean-François Ruffin J’Veux du soleil (2019). Suivant le geste de la constitution d’une communauté, ce film a le mérite de tenter de redonner un droit à la beauté à ces femmes et hommes luttant pour leur survie. La dureté du quotidien se révèle dans les paroles et les visages autour des ronds-points. Avec ce constat amer et déterminé d’un Gilet jaune confiant en substance que le seul ruissellement efficient est celui issu de la famille. Des parents ou grands-parents prêtant leur salle de bains à une fille qui ne peut plus payer la facture de chauffage et à ses enfants. Ou donnant un peu de leur maigre retraite pour permettre à la famille du fils ou de la fille de tout simplement manger à sa faim.
Pour mémoire, il y a aussi la fiction signée Dominik Moll, Dossier 137 axée essentiellement sur les procédures, l’enquête vaine suite à des violences policières contre un Gilet Jaune, et une vision peu critique de l’IGPN.

Vérité documentaire
Le cinéaste Thomas Kruithof a toujours eu le goût des mécaniques institutionnelles et des engrenages qui brisent les bonnes volontés. Dans Les Promesses, il auscultait le renoncement en politique locale. Pour La Mécanique de l’ombre, l’engrenage paranoïaque du complotisme. Ici, il change d’échelle et s’attaque à un mouvement qui a durablement fissuré le récit national.
Mais plutôt que de filmer la foule de loin, il colle à la peau de Karine, et c’est à travers ses yeux que l’on découvre la liesse des ronds-points, les AG improvisées sous les bâches mouillées avec des réflexions sur la démocratie athénienne, la solidarité qui réchauffe les matins glacials, les cabanes brûlée au rond-point, une scène de désolation rendue sobrement. Le long métrage ne se départit pas d’une certaine distance lors d’une scène où la mère en course au Bricorama du coin, tente de convaincre, en vain, ses enfants de s’intéresser à la Révolution en cours.
La mise en scène, parfois nerveuse et embarquée, sait capter le chaos des cortèges, les charges de CRS, les nuages de lacrymo qui transforment l’écran en brouillard épais. Ces séquences-là ont une vérité documentaire indéniable, et on y sent le travail de terrain mené avec d’anciens Gilets jaunes, dont beaucoup figurent à l’écran.
De la survivance à la braise
Il faut s’arrêter sur ce que fait Virginie Efira dans ce rôle. Les personnes qui l’ont vue chez Alice Winocour, dans Revoir Paris, se souviennent de sa composition tout en retenue, presque minérale. La douleur de l’attentat passait par l’immobilité du visage et le tremblement contenu des mains.
Mia, la survivante, avançait dans une ville fantôme en cherchant à recoller les morceaux d’une mémoire trouée. C’était une performance d’intériorité, un feu qui couve sous la glace. Dans Les Braises, la star belge opère un mouvement inverse : elle sort de la sidération pour entrer dans l’action, et son corps change de registre. Karine n’est plus une victime en quête de sens, elle devient une actrice qui prend sa place, aussi fragile soit-elle, dans le vacarme du monde.
Et pourtant, quelque chose dans ce personnage reste en lisière. Karine, avec sa diction posée, ressemble parfois davantage à une journaliste en reportage sous couverture qu’à une ouvrière de conditionnement alimentaire. Virginie Efira fait ce qu’elle peut – et elle fait beaucoup – pour incarner cette femme qui s’éveille à la politique. Pour sortir, de son aveu, « moins conne » de ses échanges entre Gilets jaunes, construire une cabane. Ou donner libre cours à sa créativité organisationnelle et son sens de la répartie.
Mais le film ne lui donne pas toujours la matière brute, les aspérités de langage, les contradictions rugueuses qui faisaient la singularité de ce mouvement. Arieh Worthalter, en mari dépassé et prosaïque, est remarquable de justesse rentrée. Mais le duo, aussi crédible soit-il dans la pesanteur d’un quotidien réduisant toute perspective pérenne, peine à faire oublier une certaine distance de classe.

Injustice et arbitraire
Là où le long métrage touche juste, en revanche, c’est dans sa description clinique de la répression judiciaire qui s’est abattue sur les Gilets jaunes. Une scène de tribunal, glaçante d’authenticité, montre Karine jugée après une garde à vue en comparution immédiate pour avoir refusé de lever un barrage filtrant et s’être opposée aux forces de l’ordre.
Seuls font foi les témoignages de deux policiers évoquant un comportement d’hystérique chez la Gilet jaune comme rapportés par la juge. Elle risque de 1 à 3 ans de prison ferme. L’issue finalement retenue sur conseil de son avocat commis d’office : 1000 euros d’amende alors que la quarantenaire a été blessée à la main en étant plaquée au sol, sans opposer la moindre résistance. L’affaire, qui ne vise nullement à la recherche de la vérité, est expédiée en quelques minutes.
On pense alors immédiatement aux chiffres, qui dépassent l’entendement : près de 10’000 gardes à vue pour les premiers mois du mouvement, plus de 3’000 condamnations, dont 400 peines d’emprisonnement ferme immédiates. Une justice de l’urgence, taillée pour « faire un exemple » et terroriser les prévenu e s. Elle a fonctionné à plein régime les lundis matin après les samedis de manif. Le film ne fait pas de cours magistral sur le sujet, mais il laisse affleurer cette mécanique implacable : la flagrance érigée en système, les peines complémentaires d’interdiction de manifester, l’impossibilité pour les prévenu e s de faire entendre une parole politique dans l’enceinte judiciaire et de s’y défendre.

Violence étatique
Cette dimension est essentielle, car elle donne au film sa colonne vertébrale politique. Sans elle, Les Braises ne serait qu’un drame conjugal sur fond de contestation sociale, à la sauce des frères Dardenne ou empathique façon Ken Loach. Avec elle, le récit gagne une épaisseur qui dépasse le simple affrontement des points de vue au sein du couple. Le vrai antagoniste, ce n’est pas Jimmy le mari sceptique, c’est un État qui répond à la colère par la matraque et la répression pénale et au désarroi par la garde à vue et l’incarcération.
Kruithof a l’intelligence de ne pas surligner cette idée : il la laisse infuser dans les plans de fourgons bleus encageant des Gilets jaunes, dans les visages tuméfiés des manifestants, dans l’écho des audiences expéditives. C’est à la fois la force et la limite du film : une empathie sincère mais qui, par peur de brusquer, reste parfois en deçà de la rage qui animait les ronds-points.
Spectre du consensus
Les Braises est un film consensuel sur un sujet qui ne l’était pas. Il veut beaucoup montrer sans froisser personne : la solidarité des Gilets jaunes, mais aussi leurs divisions ; la violence policière, mais aussi les « casseurs » ; la légitimité de la colère, mais aussi la fatigue du conjoint resté à la maison.
Ce souci d’équilibre finit par diluer la puissance du propos. On cherche en vain les discussions de rond-point où se mêlaient, dans un joyeux bordel, les utopies sociales les plus généreuses et les délires complotistes les plus embarrassants. On ne voit presque rien de cette parole populaire crue, maladroite, parfois lyrique, souvent contradictoire, qui faisait le sel – et le poivre – de ce mouvement inédit. Les Gilets jaunes du film sont polis, à l’écoute, étrangement assagis. C’est une représentation digne, certes, mais qui manque parfois un brin de vie.

Caméra dans la plaie
Faut-il pour autant bouder le film ? Non. D’abord parce qu’il faut saluer le courage d’un cinéaste qui, sept ans après, ose poser sa caméra sur une plaie encore ouverte du corps social français. Ensuite parce que le couple Efira-Worthalter insuffle au récit une vérité émotionnelle qui emporte souvent la mise. En témoigne la scène où la police arrête préventivement la troupe de Gilets jaunes provinciaux dont fait partie Karine, qui va à la manifestation. Une arrestation d’abord traversée par un chant militant avant de se clore en un sommet de résignation.
Il n’est qu’à découvrir les deux scènes finales en montage alterné. Elle en commissariat, à nouveau en garde à vue. Qui pourrait être suivie d’une condamnation ferme. Lui éperdu, marchant seul après une confrontation violente avec un policier en civil. Il reçoit le coup de fil de la police, assure qu’il passera prendre son épouse tout en mesurant possiblement ce qui désormais les sépare ou les unit.
Enfin, certaines séquences – une manif qui dégénère, filmée caméra à l’épaule dans un souffle haletant – possèdent une force d’évocation certaine. Un film qui, comme son titre, garde sous la cendre la promesse d’un feu qui n’a pas dit son dernier mot.
Bertrand Tappolet
Référence :
Les Braises, réalisé par Thobias Kruithof, France, 2025.
Avec notamment Virginie Efira et Arieh Worthalter
Visible sur plateformes
Photos : © Wild Bunch Distribution
