Gilets jaunes: l’angle mort des violences policières
Dossier 137 est un film de procédure tendu. Mais en choisissant de suivre au plus près une inspectrice de la « police des polices », Dominik Moll cadre, rétrécit et apaise un objet qui déborde largement l’enquête individuelle. Soit l’impunité de membres de la Brigade anticriminalité (BAC) impliqués dans les violences commises lors des manifestations des Gilets jaunes, ici à Paris.
Le cinéaste adopte d’emblée un poste d’observation presque programmatique. Non pas la rue en fusion, ni le cortège, ni la sidération physique de la charge ou du tir, mais le bureau, l’audition, le visionnage, la reconstitution, la procédure.
Paris, 8 décembre 2018. Dans une voiture lancée vers la capitale, une famille de Saint-Dizier chante du Joe Dassin à tue-tête : la mère, aide-soignante, ses deux enfants à peine sortis de l’adolescence, un ami. La petite troupe participe à sa première manifestation de Gilets jaunes, un peu par colère, beaucoup pour voir les Champs-Élysées.
Reconstitution méthodique
Quelques heures plus tard, le fils cadet s’effondre, le crâne fracassé par un tir de LBD1 effectué à quatorze mètres par un membre de la controversée BAC. Le jeune homme survivra, mais gardera de lourdes séquelles neurologiques, comme le révèle la dernière séquence. C’est ce crime, finalement impuni, que le film entreprend de reconstituer.
Non sous la forme d’une fresque sociale, mais à travers le regard étroit et méthodique de Stéphanie Bertrand, inspectrice de l’Inspection générale de la Police nationale (IGPN ou « police des polices »)2 , et de son équipe. L’enquête progresse grâce à un maillage de caméras de surveillance et aux images tournées par une équipe de télévision, dans une investigation parfois reconstituée comme un thriller. L’un de ces documents révèle à l’enquêtrice la présence, à la fenêtre d’un hôtel de luxe, d’une témoin filmant la rue au smartphone.
Alicia Mady, femme de chambre noire incarnée par la remarquable Guslagie Malanda, formule alors avec lucidité ce que le film n’explore qu’à demi : l’impunité qui protège souvent les forces de l’ordre. D’abord réticente à diffuser sa vidéo sur les réseaux sociaux, elle finit par la transmettre à l’inspectrice. Reste que ces images prises de loin n’auront évidemment pas la force de sidération de la vidéo de l’agonie de George Floyd, filmée par Darnella Frazier le 25 mai 2020 à Minneapolis, qui joua un rôle décisif en contredisant la version policière et en documentant le crime de Derek Chauvin.
Cette employée d’un grand hôtel glisse d’ailleurs cette phrase : « pour nous, ça dure depuis plus longtemps ». La remarque est brève, presque une politesse faite à une réalité que le film ne veut pas regarder en face. Restent hors champ les origines coloniales de la BAC, l’héritage de l’état d’urgence, les fouilles préventives et les arrestations arbitraires qui ont émaillé les manifestations parisiennes. Le film ne dit rien non plus du fait que les rassemblements du 8 décembre ne déclaraient pas de parcours — rupture majeure avec l’ « ordre manifestant » traditionnel — et que cette absence a servi de prétexte à une répression accrue.
En restant rivé au point de vue de l’IGPN, auquel le cinéaste a eu accès avec l’accord de sa direction et grâce aux témoignages de certains de ses membres, le récit donne l’impression que la violence policière se réduit à une somme de comportements déviants, comme si l’institution restait saine dès lors qu’elle expulse quelques « brebis galeuses ». Or ce que les Gilets jaunes ont révélé, c’est une crise bien plus profonde : celle d’un maintien de l’ordre devenu gardien d’un ordre social de plus en plus contesté.

Fiction et réalité
Bien que le film se présente comme une fiction inspirée de faits réels, des événements analogues ont bel et bien eu lieu. Une séquence du documentaire Gilets Jaunes, une répression d’État (2019), visible sur YouTube, montre ainsi un groupe de la BAC débouchant au coin d’une rue avant de tirer sans sommation sur un manifestant, que l’on retrouve ensuite au sol, la tête ensanglantée, dans une image filmée au smartphone.
Comme le montre aussi ce documentaire, notamment à travers le témoignage poignant de Vanessa, touchée sans raison à la tête par un projectile du même type et dont la vie a été brisée, l’usage du LBD relève moins d’un simple instrument de dispersion que d’une arme destinée à susciter la terreur. Un nombre considérable de blessés ont d’ailleurs été atteints dans le dos alors qu’ils fuyaient et ne représentaient plus, a priori, une menace pour l’ordre public.
Sécheresse administrative
Dominik Moll suit donc une enquêtrice de l’IGPN — Léa Drucker, tout en intériorité, dans un rôle salué par le César de la meilleure actrice — chargée de faire la lumière sur la blessure d’un jeune homme touché à la tête lors d’une manifestation des Gilets jaunes. Cette focalisation produit pourtant un étrange effet de réel sous vide. Des policiers interrogés nient l’évidence, se contredisent, usent d’éléments de langage. Une hiérarchie pèse discrètement sur l’orientation des investigations.
Au centre, une inspectrice se retrouve prise en étau entre la défiance de ses anciens collègues — dont son ex-mari, qui la traite presque de « traîtresse » — et le soupçon des victimes, qui la croient complice d’un système. Au terme de l’enquête, sa supérieure relève en outre une faute de comportement pour avoir approché la mère de la victime et lui signifie l’inutilité de toute procédure civile. Toute possibilité de prolongement judiciaire semble ainsi refermée.
On entre dans une machine froide : dossiers, écrans, contradictions, prudences. Le film y gagne une tension sèche, une qualité d’attention, une manière de faire sentir combien la vérité se cherche ici dans les interstices, les détails minuscules, les incohérences. Le réalisateur sait filmer la fatigue administrative sans l’assécher tout à fait, faire exister des visages dans la langue mécanique des rapports. Il offre aussi à Léa Drucker un espace de jeu singulier : celui d’une femme tenue, retenue, qui pense plus qu’elle ne parle, et dont l’obstination finit par produire une émotion presque clandestine.

Déficit de contextualisation
En adoptant le regard d’une inspectrice de l’IGPN, le film reconduit l’idée qu’un tel événement peut se comprendre à partir d’un cas, d’une chaîne de responsabilités immédiates, d’un dossier qu’il suffirait d’instruire correctement. Or les violences des années Gilets jaunes (2018-2020) ne relèvent pas seulement d’accidents individuels ou d’écarts déontologiques. Elles s’inscrivent dans une séquence politique, doctrinale et historique qui dépasse de loin la seule question : « qui a tiré ? »
C’est là que le film devient plus discutable. Il ne ment pas ; il resserre son objet. Et, sur un tel sujet, resserrer, c’est déjà retrancher. Car ce que ce long-métrage laisse largement hors champ, ou n’effleure qu’indirectement, c’est le contexte plus large de la répression. Hors du film, recherches et rapports ont pourtant documenté un basculement du maintien de l’ordre vers une logique plus confrontationnelle : usage accru de la force, arrestations préventives, restriction croissante du droit de manifester, fouilles et filtrages massifs aux abords des rassemblements, confiscations d’objets, climat assimilé par certains observateurs à un état d’urgence permanent.
On peut suivre l’enquête, reconnaître la justesse de certaines scènes, et rester malgré tout avec l’impression d’une œuvre qui aborde la violence policière par son versant le plus administrable. Autour de cette blessure singulière, c’est tout un paysage de contraintes et de brutalités qui manque. Plus précisément, le film ne contextualise jamais vraiment l’intervention des unités engagées ni les dérives plus générales du maintien de l’ordre.

Traumatisme
On devine ce que cherche la mise en scène : éviter la thèse martelée, ne pas simplifier, laisser vivre les contradictions, montrer que les institutions ne fonctionnent pas seulement par cynisme pur mais aussi par inertie, loyautés internes, habitudes de langage et peur du scandale. Dans un paysage cinématographique souvent tenté par la simplification, cette retenue a sa dignité.
Il faut pourtant rendre justice à ce que le long métrage réussit. D’abord, il rappelle sans équivoque qu’une blessure de manifestation n’est pas une abstraction de débat télévisé, mais un événement qui ravage une vie. Ensuite, il montre qu’entre la faute et sa reconnaissance s’étend un corridor de dénégations, de procédures et de découragements, où l’impunité ne prend pas toujours le visage du complot, mais celui, plus banal et plus tenace, d’un système qui absorbe le scandale. Sur ce point, le film touche juste : la violence institutionnelle n’est pas seulement dans le choc initial, elle réside aussi dans la manière dont une hiérarchie accepte ensuite de le traiter, puis de le faire taire.
Dans ce qu’il a de meilleur, Dossier 137 rappelle la choralité des points et angles de vue à l’œuvre chez deux grands documentaristes-cinéastes, Raymond Depardon et Frederick Wiseman. Reste qu’il finit aussi par accréditer indirectement le slogan de certains manifestants : « Police partout, justice nulle part. »
Bertrand Tappolet
Référence :
Dossier 137 réalisé par Dominik Moll, France, 2025.
Avec notamment : Léa Drucker, Jonathan Turnbull : Benoit Guérini, Mathilde Roehrich : Carole Delaru et Guslagie Malanda. Visible sur plateformes.
Photos : © Fanny de Gouville / Haut & Court
