Les réverbères : arts vivants

De l’autre côté du cheval

Ou : Pourquoi je me suis oubliée ? – le Train de Joséphine de Weck, à l’usine Porteous, jusqu’au 31 mai 2026. 

Un seul-en-scène pas comme les autres. Joséphine de Weck nous offre un spectacle sur un cauchemar d’adulte dont les racines plongent dans le sommeil agité d’une enfant. Les blessures d’attachement y réveillent fatalement celles de l’enfance. Elle évoque ces relations amoureuses sans garantie de bonheur, parfois jusqu’à l’inconfort de vivre. 

De quelle tragédie s’agit-il ? De celle qui vous laisse sur un quai de gare après avoir pris une décision. Elle — le personnage — le quitte. Enfin ! Elle a décidé de passer de l’autre côté du cheval. La voici seule, abandonnant sa vie d’avant, sa vie de couple, dans un moment de crise, sans encore comprendre tout de suite qu’il s’agit aussi d’un moment de résolution. Elle est passée de l’imaginaire d’une fuite maintes fois retardée au réel qui, lui, a toujours été là. 

Elle a pris une décision. Un acte de volonté qui va la projeter, pour un temps, dans un vide qui lui semble sidéral. Avec le choix d’une mise en scène statique, Joséphine de Weck plonge son personnage dans une solitude abyssale. Une forme de vide dans le vide. L’idée est intéressante. 

Le vide, c’est aussi ce qui règne sur scène, en parfaite adéquation avec ce qui se joue dans la vie du personnage. Décider, quitter, abandonner, laisser… relève du courage ; la fuite, elle, est réservée aux lâches. Elle monte dans un train, n’importe lequel, à destination de n’importe où, avec pour seuls bagages une valise de culpabilité, un sac de doutes et une pochette d’espoir. Dans ce huis clos ferroviaire, la jeune comédienne dégage de très belles émotions. 

Boris Vian disait : « Ce ne sont pas les êtres qui changent, mais les choses. » Car changer, le personnage a tenté de le faire. D’abord elle-même, puis l’autre. Elle rêvait d’une passion raisonnable, d’une intensité sans excès. La voilà confrontée à l’ennui, à la fatigue et, fatalement, à l’usure. Elle accuse l’autre — plus ou moins à raison — puis s’éteint peu à peu sur l’écume des jours, en se demandant : « Pourquoi je me suis oubliée ? » Joséphine de Weck propose des variations de jeu qui suscitent la sympathie de tous ceux qui ont déjà pris une décision semblable. 

Les paysages défilent, le train roule, les gares passent et les doutes persistent. Ce qui persiste également, c’est le ton du spectacle. Certes, il épouse au plus près l’état dépressif évoqué. Pourtant, et c’est là l’une des magies du théâtre, celui-ci peut s’affranchir du temps et offrir un aperçu de l’après. Car toute crise porte en elle son dénouement. Sans attendre une fin de conte de fées, nous aurions peut-être aimé être un peu rassurés. Car, quoi qu’il en soit, avec des voitures vides, un train finit toujours par rejoindre le dépôt. Terminus, oui. Mais lequel ? 

Adapté de son livre La Petite Lutte1, le texte est porté par Joséphine de Weck comme le lit d’une rivière porte une rivière. Les émotions qui s’en dégagent rappellent, sans fard ni complaisance, la vérité aiguë des décisions qui changent une vie. 

Jacques Sallin 

Infos pratiques :

Le train – de Joséphine de Weck au théâtre Porteous, du 29 au 31 mars 2026 

Regard extérieur : Fabrice Gorgerat 

Avec : Joséphine de Weck 

https://porteous.ge/ 

Photos : Pierre-Yves Massot 

Jacques Sallin

Formé à l'université de la ferme et à l'atelier du Victoria Hall, c'est avec cette double culture qu’il s'approprie le monde. Il tenté de conjuguer les choses en signant des textes et des mises en scènes. La main, le geste, la phrase, le mot, c'est pour lui toute l'intelligence de la scène.

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