Le banc : cinéma

Et à la fin, c’est le système qui gagne

Déroulant l’histoire vraie d’un homme désespéré d’avoir été ruiné suite à un emprunt, le dernier film de Gus Van Sant, Dead Man’s Wire (La corde au cou en français), pose une question essentielle : qui du preneur d’otage ou d’un système perçu comme injuste est le véritable coupable ? 

Indianapolis. 8 février 1977. Tony Kiritsis (Bill Skarsgård) est ruiné après avoir souscrit un emprunt auprès de la Meridian Mortgage et réclame que justice soit faite. Il kidnappe alors Dick Hall (Dacre Montgomery), le fils du courtier responsable de l’entreprise, dans le but d’obtenir excuses et réparation. Son plan est parfaitement ficelé : il passe une corde au cou – d’où le titre du film – de son otage : au moindre mouvement de ce dernier, cela activera la gâchette du fusil et il mourra. Tony l’emmène chez lui, non sans savoir alerté la police : il souhaite que toute l’affaire soit médiatisée, afin de pouvoir négocier les termes de la réparation. 63 heures durant, cette histoire haletante dure, créant l’émoi parmi la population américaine. Gus Van Sant parvient à reconstruire cette histoire sous la forme d’un thriller, avec une belle montée en puissance. 

La patte Van Sant 

Connu notamment pour sa tétralogie de la mort, comprenant entre autres Elephant Man, inspiré de la tuerie de Columbine, ou encore Last Days, sur les derniers jours de Kurt Cobain, Gus Van Sant s’est souvent inspirés d’événements réels. Dead Man’s Wire s’inscrit totalement dans cette veine. L’histoire d’Anthony George Kiritsis, qui y est narrée, est un classique américain : fils d’immigré-es grecs venu-es vivre l’American Dream, il rejoint ensuite l’armée, avant d’être connu pour quelques faits de violence à son retour, et de souscrire un prêt qui finit par le ruiner… Une situation tout à fait courante dans les années 70. Gus Van Sant raconte donc l’histoire d’une vie qui bascule. Il sera finalement jugé dément, ce qu’il nie. Victime ou coupable ? Le film ne prend jamais vraiment position, laissant à chacun-e le soin de se faire sa propre opinion. Sa condamnation, alors qu’il se présente comme une victime du système, et la médiatisation de l’affaire, s’avèreront finalement être un premier coup de pied dans la fourmilière. 

L’angle choisi par Gus Van Sant est intéressant, avec la voix-off de Fred Temple (Colman Domingo) qui résonne dès le début du film, alors que Tony arrive avec sa voiture devant les bureaux de la Meridian Mortgage. « La voix d’Indianapolis », animateur radio créé pour l’occasion du film, jalonne toute la narration du long-métrage. On croit d’abord qu’il raconte l’histoire de Tony Kiritsis, mais on comprend bien vite que ce dernier l’écoute à la radio. Durant tout le film, son émission résonne en fond, apportant un certain décalage au récit, par la musique qu’il diffuse. Ainsi, certaines scènes de tension dramatique, comme la course-poursuite quand Tony se rend chez lui avec son otage, ou encore les négociations particulièrement tendues, sont accompagnées de chansons connues des années 70 qui proposent une ambiance tout à fait éloignée : Never Gonna Give You Up de Barry White, Love to Love You Baby de Donna Summer, Raindrops Keep Falling on My Head, de B.J. Thomas sont autant de morceaux empreints d’un certain romantisme, ou d’une forme de légéretélégèreté, voire d’optimisme, qui contraste fortement avec le désespoir de la situation. 

Thriller parfaitement rythmé 

Dead Man’s Wire peut d’abord donner l’impression d’une certaine lenteur, comme s’il peinait à démarrer. La mise en place de la prise d’otage et des revendications de Tony prend un certain temps, mais sert finalement à rendre compte de la longueur des événements. Le tout a duré 63 heures et est condensé ici en moins de deux heures (1h45). Le temps est ainsi étiré par le rythme du film, qui s’accélère lorsque tout devient décisif : promesse d’immunité accordée à Kiritsis, couplée au versement de 5 millions de dollars… des promesses qui ne seront évidemment pas tenues. Tony sera arrêté dès qu’il aura libéré son otage. S’ensuit le procès, avec un certain soulagement lorsque le jury le déclare non-coupable. Soulagement de courte durée, puisque la raison est la démence. Il sera interné… 

Le titre français, La corde au cou, est un clin d’œil au western spaghetti de Sergio Garrone en 1969. Au climax de l’histoire, alors que Tony doit se présenter face aux médias avant de libérer son otage, la télévision nationale est en train de diffuser une cérémonie des Oscars, où John Wayne, grande figure du western, prononce un discours. Tony se demande alors ce qu’il faut faire pour être plus important que John Wayne. Le clin d’œil devient alors évident avec cet univers. Il fait également référence au processus employé par Tony, qui attache littéralement une corde autour du cou de Dick. On pense également à l’expression qui renvoie à une situation désespérée. En réfléchissant un peu plus loin, on se demande si cela fait référence à celle de Dick ou de Tony… 

Gus Van Sant joue volontairement sur ce double sens, qui lui permet d’interroger le système. On comprend cette double vision à la première apparition de M.L. Hall (Al Pacino), le président de la société de courtage, alors en vacances en Californie. Il laisse son fils gérer la situation, alors que le rendez-vous de Tony était prévu avec lui. Comme s’il savait ce qui allait se passer. Sans pitié pour son fils, il ne le soutient d’ailleurs pas durant leur appel, en refusant de présenter ses excuses directement à Tony. Business is business, dit-on. Dick en devient d’ailleurs presque touchant, en créant un certain lien avec Tony, tout en s’éloignant de son père. On n’y croit toutefois pas totalement. Gus Van Sant joue donc constamment sur cette double lecture, pour raconter un drame humain sans affirmer clairement une position. Au final, cette situation est-elle due à une erreur de Tony, ou à une manipulation bien huilée permise par un système rôdé à l’exercice ? La suite de l’affaire nous éclaire : Tony est interné pour démence et refusera sa libération, prétextant un traitement imposé dont il n’a pas besoin, alors que la société Meridian Mortgage vacille, sans tomber, jusqu’en 2010… Avec cette impression que, près de 50 ans plus tard, rien n’a véritablement changé. 

Fabien Imhof 

Référence : 

Dead Man’s Wire, réalisé par Gus Van Sant, États-Unis, sortie en salles le 3 juin 2026. 

Avec Bill Skarsgård, Dacre Montgomery, Colman Domingo, Al Pacino, Myha’la Herrold… 

Photos : ©ARP 

Fabien Imhof

Co-fondateur de la Pépinière, il s’occupe principalement du pôle Réverbères. Spectateur et lecteur passionné, il vous fera voyager à travers les spectacles et mises en scène des théâtres de la région, et vous fera découvrir différentes œuvres cinématographiques et autres pépites littéraires.

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