Le banc : cinéma

La tragédie des Rohingyas à hauteur d’enfants

Avec Lost Land, Akio Fujimoto filme l’enfance rohingya non comme un symbole, mais comme une présence. Deux corps petits, vifs, fatigués, jetés dans l’immense mécanique de l’exil.

Une sœur, un frère, quelques sacs, la mer comme promesse et comme piège. Le film avance sans cri, mais il laisse derrière lui une traînée de sel, de peur et de lumière. Quelques sacs plastiques dans la nuit, des adultes qui parlent bas, une fuite qui commence presque sans explication. Une traversée sur un bateau de pêche avec des passeurs sans humanité.

Lost Land, du cinéaste japonais Akio Fujimoto, suit Somira, 9 ans, et son petit frère Shafi, 4 ans, deux enfants rohingyas qui quittent un camp de réfugiés au Bangladesh pour tenter de rejoindre la Malaisie, où vit une partie de leur famille dispersée.

À hauteur d’enfant

Le film, présenté à Venise et couronné par le Prix spécial du Jury, refuse d’emblée le grand récit explicatif. Il ne plaque pas l’Histoire sur les enfants comme un commentaire venu d’en haut. Il les accompagne. Il les regarde marcher, dormir où ils peuvent, grelotter, se chamailler, jouer encore et toujours, alors même que le monde adulte, autour d’eux, s’organise en passeurs, frontières, trafics, argent, abandons.

Cette retenue est la pertinence du film, et parfois sa limite. À force de rester au ras des gestes, Lost Land laisse le spectateur reconstituer seul une partie du cadre politique. Le cinéaste préfère un sac perdu à un discours, un téléphone confisqué par les passeurs à une scène démonstrative, une jungle nocturne à une leçon de géopolitique.

Ce choix évite le film-investigation, le mélodrame humanitaire, la pitié trop bien affutée. Mais il peut aussi produire une distance : l’horreur historique semble parfois tenue derrière le cadre, comme si le film craignait de l’écraser sous les mots. Cette pudeur n’est pas une absence. Elle est une méthode. Fujimoto regarde sans confisquer.

Peuple effacé

Pour mesurer ce que ces enfants portent sans pouvoir le nommer, il faut rappeler le contexte que cette réalisation laisse volontairement en sourdine. Les Rohingyas sont une minorité musulmane originaire de l’État de Rakhine, dans l’ouest du Myanmar. Depuis des décennies, ils subissent discriminations, restrictions et violences.

La loi birmane sur la citoyenneté de 1982 a contribué à les priver de nationalité, faisant d’eux l’une des plus grandes populations apatrides au monde. En août 2017, plus de 750’000 Rohingyas ont fui vers le Bangladesh après les opérations militaires menées dans l’État de Rakhine. Ils ont rejoint d’autres vagues d’exilés, notamment dans l’immense ensemble de camps de Cox’s Bazar.

C’est dans le camp de Kutupalong, l’un des plus grands du monde, que Fujimoto fait débuter son récit. La police qui le gère est accusée d’extorsion, d’arrestations arbitraires et de harcèlement envers des personnes réfugiées. Pour les 860’000 êtres qui y sont entassés, le quotidien est miné par des groupes armés et des réseaux criminels selon l’ONG Human Rights Watch. Mais le cinéaste ne nous impose pas ces données factuelles qu’il faut toutefois rappeler. Il filme simplement trois sacs en plastique rose et une brèche dans une clôture, la nuit. Et tout est dit.

Ce n’est donc pas seulement l’histoire de deux enfants sur une route migratoire. C’est celle d’un peuple auquel on a retiré les papiers, les villages, les droits, parfois jusqu’au nom. Aujourd’hui encore, plus d’un million de Rohingyas vivent au Bangladesh dans une dépendance presque totale à l’aide internationale, tandis que les perspectives de retour restent bloquées par l’instabilité et les violences persistantes au Myanmar.

Les coupes dans l’aide humanitaire, aggravées notamment par l’administration américaine, menacent l’éducation, la santé, l’alimentation, la protection. L’UNICEF a alerté sur le risque que plus de 300’000 enfants perdent l’accès à l’école en 2026. C’est ce gouffre-là que Fujimoto choisit de filmer à travers un frère et une sœur. Non pas le gouffre abstrait des rapports internationaux, mais celui qui s’ouvre sous les pieds d’un enfant quand il n’a plus de sol.

Deux présences

Shofik Rias Uddin et Shomira Rias Uddin Muhammad ne « jouent » pas au sens académique du terme. Ils existent devant la caméra avec une franchise presque désarmante. Shafi, le petit frère, est d’abord un corps d’instinct. Il court, s’égare, s’accroche, regarde le monde avec une confiance que l’exil va peu à peu fissurer. Son visage passe de la curiosité au chagrin en quelques secondes. Il pleure parce qu’il a froid, rit parce qu’un jeu surgit, s’endort contre sa sœur comme si le monde pouvait encore, quelques instants, devenir un refuge.

Somira, elle, porte déjà une responsabilité trop grande pour son âge. Dans son regard, l’enfance n’a pas disparu, mais elle doit cohabiter avec une vigilance d’adulte. Elle surveille son frère, négocie avec la peur, avance quand les adultes disparaissent ou se dérobent. Son jeu d’actrice tient précisément à cela : ne jamais souligner l’héroïsme. Elle ne compose pas une figure sacrificielle. Elle reste une petite fille tour à tour butée, distraite, épuisée, capable de transformer la fuite en cache-cache. C’est là que Lost Land trouve ses moments les plus justes : dans cette contradiction entre l’ordre brutal du monde adulte et la persistance du jeu comme dernière souveraineté.

Fujimoto comprend qu’un enfant ne devient pas symbole parce qu’il souffre. Il reste opaque, vivant, traversé de réactions imprévisibles. Il peut rire au mauvais moment, ne pas comprendre ce qui se joue, se raccrocher à un détail minuscule. Cette vérité-là évite au film de réduire ses personnages à leur malheur. Ils ne sont pas des emblèmes. Ils sont des présences.

Géographie de l’incertitude

Le travail du chef opérateur Yoshio Kitagawa est essentiel. Déjà associé à Evil Does Not Exist du réalisateur japonais iconique, Ryusuke Hamaguchi, il apporte ici une matière visuelle mobile, nocturne, presque poussiéreuse. Sa caméra semble chercher son chemin avec les enfants. Elle accompagne, se rapproche, se retire. Les scènes de mer, de jungle, de marche, de nuit installent une géographie de l’incertitude. On ne sait pas toujours où l’on est, et cette désorientation devient une expérience sensible du déracinement.

Kitagawa filme la mer comme une promesse qui peut se refermer, la forêt comme un abri qui menace, la ville comme un labyrinthe. Par moments, la beauté plastique du film peut sembler adoucir la brutalité du voyage. Certains plans sont si composés, si tenus, qu’ils introduisent une noblesse formelle presque trop maîtrisée face au chaos. C’est une réserve possible. Mais cette retenue sauve aussi Lost Land du spectaculaire de la souffrance. La mise en scène ne cherche pas le choc frontal. Elle préfère l’usure, la durée, les corps qui continuent malgré la faim, le froid, la peur. L’exil n’y est pas un événement. C’est un état prolongé.

La musique d’Ernst Reijseger, utilisée avec parcimonie, accompagne ce mouvement sans voler les larmes. Elle ne transforme pas les enfants en victimes. Elle laisse de l’air, de la rugosité, parfois même une forme de silence. Le film respire dans ces intervalles.

Cinéma des seuils

Lost Land prolonge un parcours déjà marqué par les vies déplacées. Akio Fujimoto avait signé Passage of Life en 2017, autour d’une famille myanmaraise en situation irrégulière au Japon, puis Along the Sea en 2020, consacré à des femmes vietnamiennes migrantes au Japon. Dans ces films comme ici, il mêle fiction, enquête documentaire, interprètes non professionnels et attention aux existences invisibilisées. Son cinéma se tient aux seuils : entre les langues, les pays, les appartenances, les statuts légaux, les familles séparées.

Avec Lost Land, ce déplacement devient plus radical encore. Le film est tourné en langue rohingya, avec une collaboration communautaire et des interprètes issus de cette histoire. Cela ne dissipe pas entièrement la question du regard extérieur. Un cinéaste japonais filme une tragédie qui n’est pas la sienne. Le risque existe : parler pour les autres, transformer une crise politique en émotion universelle, rendre supportable ce qui ne devrait pas l’être. Fujimoto semble en avoir conscience. Il répond non par un discours de légitimation, mais par une forme d’attention. Sa caméra ne prétend pas posséder ces vies. Elle les suit avec prudence.

Le résultat n’est pas exempt de fragilité. Le film peut paraître trop sage, parfois trop tenu par son dispositif, comme s’il craignait de troubler son équilibre moral. Mais cette fragilité est aussi sa valeur. Lost Land ne promet pas de réparation. Il ne conclut pas vraiment. Il laisse les enfants dans une suspension, entre perte et espoir, conte noir et constat documentaire, terre disparue et pays encore introuvable.

Rester avec eux

À la fin, ce qui demeure n’est pas seulement la dénonciation d’une catastrophe. Ce sont deux visages. Celui de Shafi, petit corps lancé dans un monde qui ne lui fait aucune place. Celui de Somira, sœur devenue gardienne avant l’âge, mais encore capable de redevenir enfant par éclats. Fujimoto filme cette oscillation avec une délicatesse rare. Derrière les chiffres, les frontières et les décisions diplomatiques, il rappelle qu’il y a des enfants qui ne savent pas encore tout ce qu’on leur a volé.

Lost Land n’est pas un film aisé. Sa pudeur peut laisser sur sa faim. Sa beauté peut parfois sembler protéger le spectateur de la violence qu’elle évoque. Mais il possède une chose précieuse : une attention longue, obstinée, presque physique. Et face à l’indifférence internationale, c’est déjà beaucoup.

Bertrand Tappolet

Référence :

Lost Land, d’Akio Fujimoto. Cinéma Bio Genève. Cinéma ABC. La Chaux-de-fonds.

Avec Shomira Rias Uddin Muhammad, Shofik Rias Uddin

Photos : ©trigon-film

Bertrand Tappolet

On l’aura aperçu, entendu, peut-être lu, sans jamais vraiment le connaître. Journaliste et critique depuis bien des lunes, il s’enracine dans plus de 7000 articles, portraits et entretiens. Mais il préfère souvent la souplesse d’une jeune pousse, l’élan d’un bourgeon, et la liberté d’essaimer qu’offre la pépinière des curiosités. Photographie, arts vivants — danse, théâtre, performance, musique, opéra —, cinéma et séries : il chemine d’une clairière à l’autre, franchit les lisières, croise les espèces artistiques comme autant de feuillages à observer, comprendre et respirer. On lui a demandé de se présenter à la troisième personne. Ainsi s’exprime-t-il, à la manière d’un arbre qui se souvient du vent. Ou d’Alain Delon.

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