Des acrobaties mortifères

Qui peut juger de la bonne et unique interprétation d’une œuvre littéraire ? Camille Giacobino retire les cartes d’Hamlet pour mettre en scène un personnage loufoque aux bords de la folie et accro à Madame sa Mère, dans Hamlet Cirkus jusqu’au 14 avril au théâtre du Crève-cœur.

Le cirque humain

Le Crève-cœur tout entier est affublé du costume aux fins boutons de cirque. De ça de là résonne le fouet d’une dompteuse en queue de pie blanche, tandis qu’un pitre immense et joufflu tape du pied dans le sable éparpillé sur scène. Et voici qu’une fine jeune femme roule sur son ballon rouge, montrant ses beaux collants à pois ainsi que l’arrondi de ses cheveux d’un roux mirobolant. Hamlet et Ophelia au cœur d’un cirque ? Quelle allure pour une pièce connue plutôt pour son aspect tragique !

La scénographie de Camille Giacobino pourrait dérouter un public venu chercher une mise en scène classique d’Hamlet. C’est un brassage des mondes du cabaret et du cirque, proposant des caractères à la frontière du loufoque : ils se grattent, remettent leurs perruques, montent les uns sur les autres, roulent, se cachent, déclament à tout va puis explosent… à la frontière du tragique aussi : Hamlet, hanté sans relâche par le spectre de son père, entend des voix, est gagné par la folie et montre finalement à sa prétendante Ophelia un cœur fermé dont elle succombera. Mais le milieu circassien est aussi un clin d’œil appuyé au monde du dressage et, s’il n’y a pas d’animaux de chair ou de paille sur scène, il semble que les Humains les ont remplacés. Chacun d’eux se montre fidèle à un maître (ou maîtresse), avec une prévalence : celle de faire le beau ou la belle.

Hamlet avait une mère, aussi

Le héros shakespearien est souvent pensé dans son lien fidèle au masculin. Son père, d’abord, dont le triste destin habite Hamlet et le pousse à une terrible vengeance ; son père par mariage, Claudius, pour qui Hamlet entretient une haine sans limites ; son ami Horacio, et tant d’autres. Et l’affiliation maternelle demeure bien souvent dans leur ombre…

Cette mise en scène propose un nouvel angle d’approche en éclairant la relation de la mère à son fils et les projette à l’avant-scène (au sens figuré aussi). Seule Ophelia, dont l’actrice interprète aussi la mère, mais avec une autre perruque, viendra troubler ce havre perfide par des pirouettes et des tours dansés en jupon trop court. On a de plus alloué à Claudius une existence virtuelle, se résumant à quelques apparitions sur le film projeté au mur. Il fait donc, certes, partie de la pièce, mais son importance se voit minimisée. Quant à Gertrude, elle est soit l’épouse de Claudius et se love contre ses épaules, soit la mère aguicheuse, dompteuse d’un enfant tout sauf modèle. La séduction verse à de multiples reprises son côté mielleux sur la pièce, étonne puisqu’il s’agit d’une nouvelle lecture, mais perd de son élan, tant le personnage de Gertrude semble assigné à ce rôle. Cette tendance à montrer chaque personnage tel un appas pour l’autre se heurte à la qualité de la langue de Shakespeare et aux rebondissements rhétoriques portés par la voix profonde et grave d’Hamlet. Voici pour l’exemple, un extrait de l’acte III :

LA REINE – Hamlet ! Tu m’as brisé le cœur en deux.

HAMLET – Oh! Rejetez-en la mauvaise moitié, et vivez, purifiée, avec l’autre. Bonne nuit ! Mais n’allez pas au lit de mon oncle. Affectez la vertu, si vous ne l’avez pas. L’habitude, ce monstre qui dévore tout sentiment, ce démon familier, est un ange en ceci que, pour la pratique des belles et bonnes actions, elle nous donne aussi un froc, une livrée facile à mettre. Abstenez-vous cette nuit : cela rendra un peu plus aisée l’abstinence prochaine.

La relation de séduction s’étoffe grâce à la langue, elle-même mise en valeur par des courtes pauses, comme pour donner l’occasion aux mots d’une promenade arbitraire dans la salle. Les comédiens ne cessent d’ailleurs de franchir le quatrième mur pour inclure leur public dans leur prestation, à la manière des clowns à la recherche de victimes bienveillantes. La pièce évolue plus rapidement dans sa deuxième partie, une fois qu’Hamlet se décide à venger son père et se dépouille de son côté clownesque pour enfiler la veste d’une légère folie.

Ophelia met finalement un terme drastique à ses avances déçues et cache sa tristesse derrière un sourire faisant office de nez rouge. Gertrude, aussi, s’agite. Elle qui pensait admirer le duel final de son fils à grands renforts de « oh » et de « ah » perd sa vie et son rôle de dompteuse… Tous emportés dans la mort. Auraient-ils oublié qu’il faut être fin funambule pour passer les épreuves de la vie avec succès ?

Laure-Elie Hoegen

Infos pratiques :

Hamlet Cirkus de Shakespeare du 19 mars 2019 au 14 avril 2019 au théâtre du Crève-cœur

Mise en scène : Camille Giacobino

Avec : Alexandra Tiedemann et Frédéric Polier

Photos : Loris von Siebenthal

Laure-Elie Hoegen

Nourrir l’imaginaire comme s’il était toujours avide de détours, de retournements, de connaissances. Voici ce qui nourrit Laure-Elie parallèlement à son parcours partagé entre germanistique, dramaturgie et pédagogie. Vite, croisons-nous et causons!

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