Les réverbères : arts vivants

Des hombres pour un nombre

Un spectacle d’images par des montreurs d’histoires – Juste Irena de Léonore Chaix – théâtre et marionnettes au Casino Théâtre de Rolle, les 17 et 18 septembre derniers.

La preuve est faite depuis longtemps que la mémoire des hommes se transmet mal et qu’il faut une addition de récits, une multiplication de talents et de moyens pour rappeler les faits, renouveler les choses, pour gagner la guerre contre l’oubli. Ce spectacle en est la confirmation.

Elle s’appelle Irena. Elle a sauvé deux-mille-cinq-cents enfants juifs du ghetto de Varsovie. Pourquoi reparler de la Shoah ? Parce qu’il naît des salauds tous les jours !

L’auteure, Léonore Chaix, a choisi trois étudiantes – ici, en marionnettes de chiffon (Anaël Guez) – qui, pour un travail de collège, se retrouvent au bord de leur ignorance face à cette part de l’Histoire, truffée d’histoires. Leur inculture n’est pas totale ; cependant, elle n’est garnie que d’un archipel de petits savoirs, d’images vagues et de souvenirs de films. C’est déjà ça !

À quoi se trouvent-elles soudain confrontées ? Irena, dans le chaos ultime que fut le ghetto de Varsovie, décide de sauver des mômes, puisque leurs parents sont condamnés. Pas d’exercice intellectuel pour comprendre la raison de ce raisonnement binaire. Ils ont été nombreux à maintenir leur foi dans l’homme, à garder une lueur d’humanité et à faire ce qui est normal dans un monde qui a tout perdu. Ils sont des milliers inscrit au mémorial de Yad Vashem.

Avec ce coup de fouet de la réalité retrouvée, que découvrent-elles ? Les profondeurs abyssales des horreurs de cette époque, de toute évidence. Mais, encore une fois, le courage de ceux qui ont laissé ceux qu’ils aimaient, qui se sont abandonnés eux-mêmes pour tenter de donner à ceux qu’ils ne connaissaient pas une part d’humanité ou d’espoir.

Il n’y a aucune fausse note dans ce spectacle, qui a exigé beaucoup d’imagination et d’invention, d’idées et de trouvailles autour d’un récit dont on connaît le sinistre décor – pour les moins oublieux. Malgré les bruits de bottes et jusque dans les détails, la grâce est là. C’est chose étrange que de prendre le premier degré d’une histoire pour la placer dans le merveilleux. Car il y a du merveilleux, et il est difficile de l’expliquer. Sans doute parce que tout se déroule dans l’univers des marionnettes, dans la magie du théâtre d’ombres et des surprises visuelles.

Une mise en scène touffue, multiple, rapide, trouée de beaux éclairs, douloureuse et superbe. On est charmé par les marionnettes, effrayé par les loups que chantait Serge Reggiani, étonné par les changements de décors, passionné par les jeux de lumière et surtout, en point d’orgue, vraiment ému devant une valise, un manteau et une paire de lunettes, puisque l’on connaît la vie de ces témoins abandonnés de cette histoire.

Des victimes ou des héros, rien ne reste. Ici, le bien est commis par des gens ordinaires, qui résistent, pensent par eux-mêmes, jugent de la portée morale de leurs actes et continuent à garder leurs valeurs au-delà d’eux-mêmes. Pourquoi parler de la Shoah ? Parce qu’il naît aussi des héros qui s’ignorent chaque jour.

C’est un spectacle vivant, intelligent et, contre toute attente, d’une vraie grâce.

Jacques Sallin

Infos pratiques :

Juste Irena de Léonore Chaix, au Casino Théâtre de Rolle, les 17 et 18 septembre 2026.

Mise en scène : Cédric Revollon

Avec Camille Blouet, Amaël Guez, Nadia Maire, Sarah Vermande

https://www.theatre-rolle.ch/programme/juste-irena/

Photos : © Alejandro Guerrero

Jacques Sallin

Formé à l'université de la ferme et à l'atelier du Victoria Hall, c'est avec cette double culture qu’il s'approprie le monde. Il tenté de conjuguer les choses en signant des textes et des mises en scènes. La main, le geste, la phrase, le mot, c'est pour lui toute l'intelligence de la scène.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *