Wajdi Mouawad : Canicule du verbe mourir (9/9)
Propos tirés de la leçon au Collège de France du 8 avril 2025
Événement à la Comédie de Genève samedi 2 mai 2026 : le génial Wajdi Mouawad est venu offrir un condensé de ses neuf conférences données au Collège de France en 2025. Plus de sept heures suspendues à l’holisme d’une pensée en action qu’on ne se lasse pas d’écouter. Ci-dessous, un résumé non-exhaustif de sa neuvième et dernière leçon titrée « Canicule du verbe mourir »
… Ce n’est pas l’écriture qu’il faut aimer mais l’humanité. C’est vers elle qu’il faut tourner notre regard, pour elle qu’il faut jeter toutes nos forces dans la bataille. Et que ce soit par la création, la procréation, le deuil des mort-es ou la transmission des récits, déployer sans faiblir, ni s’arrêter, ni abandonner, ni désespérer, les facettes inouïes du verbe aimer.
Ces facettes qui nous bouleversent, et c’est tant mieux car, comme le disait René Char : « Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience ».[1]Il faut aimer l’humanité, si mendiante quand elle pense, si royale quand elle rêve ; la poésie pouvant être le pont entre l’idée et le songe. Alors commencer par apprendre à se fréquenter. Sous le fronton du temple de Delphes, n’est-il pas gravé : « Connais-toi toi-même » ? Mais s’ouvrir à soi-même n’est pas sans danger. Comment habiter sa vie ? Comment accepter la souffrance d’être ? Comment ne pas égorger le présent, esclaves de nos agendas ? Et qu’allons-nous laisser, à notre tour, quand Thanatos nous signifiera que nous sommes arrivés au terme du voyage de notre vie ? Quel sens aura eu tout ce vrac de nous ?
La pensée est une étrange marée qui fonctionne par associations. Elle monte, descend, va et vient et laisse sur la plage de la conscience des fragments qui n’ont apparemment rien à voir les uns avec les autres mais qui, rassemblés au crépuscule de notre escapade sur cette terre, peuvent donner à découvrir un sens inattendu. Face à un tel foisonnement, il convient d’être patient, ne surtout pas se demander : « Mais pourquoi associer ça à ça ? » Non. Accepter de se perdre dans le labyrinthe polymorphe de nos méandres existentiels. Accepter que la compréhension soit un pari tardif qui longtemps résiste aux logiques connues. Comme la rosace de la cathédrale Saint-Étienne de Toulouse qui n’est pas centrée sur la porte principale alors qu’il n’existe aucune autre cathédrale au monde comme cela. Mais il y a peut-être d’autres logiques insoupçonnées. Les physiciens nous ont par exemple appris que l’espace-temps est courbe et que, de ce fait, deux lignes parallèles finissent par se rejoindre. Méfions-nous des conclusions hâtives et définitives : « Un ennemi même après sa mort ne devient jamais un ami » affirme Créon. Ce à quoi Antigone lui répond : « Qui sait si sous terre ce partage a une quelconque valeur. »
De la relativité de toute chose : la seule loi qui ne change jamais est celle qui montre que tout change tout le temps, disent les bouddhistes. Ainsi notre compréhension évolue tout le temps. Tout comme notre identité qui ne cesse de se mouvoir, de se transformer, de se bonifier au gré des rencontres et des événements. Ne l’épinglons donc pas sur une étiquette réductrice. Ne la retenons pas prisonnière d’une doxa quelconque empêchant forcément de faire sienne la maxime delphienne. Il faut au contraire, bien que cela ne soit pas sans risque, vivre le savoir comme une soif absolue qui possède notre esprit inachevé et ne cesse de bouleverser nos croyances. Alors le savoir devient une révélation de soi et du monde, un dialogue entre l’intérieur et l’extérieur, entre l’invisible et le visible, un tremblement, une tectonique de nos convictions qui perce nos obscurités et révèle nos illusions. Le savoir est tout sauf un divertissement. Il ne s’agit pas seulement de se cultiver mais de pénétrer au plus profond de la maison des secrets, là où réside la plus grande énigme que personne n’a su résoudre : Comment se fait-il, alors que l’univers est capable de telles merveilles comme l’amour et la poésie, comment se fait-il que, malgré toute cette élégance qui fait l’humanité de l’homme, le Mal existe ?
Jeté ainsi dans des troubles immenses, il nous faut d’abord faire ce pas de géant dans les ténèbres et accepter un lien de parenté ontologique avec ce Mal. Ainsi peut débuter une traversée du désespoir : « Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance… » Tu as voulu consulter l’oracle, te connaître toi-même ? Alors observe d’abord les immondices dont tu es capable, nous rappelle Dante. Et regarde ce que tu es en train de faire de ce souffle de vie qui déjà se tarit… Soit on est spectateur de sa vie, soit on en est l’acteur. Soit on la traverse en touriste, soit on l’habite en artiste. Soit on passe son temps à l’organiser, soit on prend le temps de créer. Soit on la veut longue et sans éclat, soit on la vit forte et risquée… On se lève le matin, on a rendez-vous. On est tendu vers ce rendez-vous mais, dès lors qu’on y est, il n’est plus qu’un obstacle vers le rendez-vous suivant et, de rendez-vous en rendez-vous, on chute vers un rendez-vous toujours plus bas, de sorte que ce n’est plus ce dont il est question dans ces rendez-vous qui compte, mais les rendez-vous eux-mêmes. Alors, prisonnier de la tonsure du temps, on annule la possibilité d’être là, simplement, dans l’instant. On organise les vacances avant que les vacances n’arrivent et, une fois arrivées, on organise la rentrée avant que cette rentrée n’arrive. Est-ce en devenant ce monstre-là qu’on peut se connaître soi-même ?
Poursuivons cette descente aux enfers de notre époque. Aujourd’hui, quelle devise, quel prétexte, quel axiome, quelle pensée contre quoi faire rebondir notre esprit ? Quel héritage à notre tour allons-nous laisser aux poètes du prochain millénaire ? Comment le futur se souviendra du cloaque occidental du XXe siècle ? Quand tout a été calciné, quand, passant les grilles du portail, levant les yeux, tant d’humains y ont vu forgée cette abomination : « Le travail rend libre ». Chaque époque a le fronton qu’elle mérite. Alors oui, malgré la puissance des artistes et des philosophes, l’esprit de la connaissance delphique, l’esprit de la poésie dantesque et l’esprit des Lumières se sont retrouvés possédés par l’esprit du Mal, le démon Pazuzu, porteurs de vents mauvais.
Et il faut être possédé par ce Mal pour le jeter sur le papier et en faire un espace de guérison. Écrire c’est ainsi espérer la plus puissante des possessions et accepter que le poulpe noir du désenchantement féconde en nous les tragédies de la Shoah, du Rwanda, du 7 octobre, de Gaza, de la RDC… L’écriture nous plonge dans le ventre du monstre de notre époque. Mais malgré le labour des guerres où tournent et se retournent les morts sans sépulture, malgré les massacres qui perdurent, il y a, dans l’entraide des sociétés civiles, dans la solidarité invisible, dans le courage de certain-es politiques, diplomates, bénévoles, scientifiques, journalistes, dans l’acharnement des associations et de celles et ceux qui croient encore à la justice, il y a encore la force de croire à un espoir libérant les prochaines générations des abominations que nous avons créées. Croire, envers et contre tout, à la beauté des poèmes et à la bonté humaine, pour terrasser Pazuzu.
Cette vaine lutte contre le Mal phylogénétique traverse nos vies. Dès notre naissance, considérée comme le premier jour des répétitions d’un spectacle dont l’écriture se déroulera au fur et à mesure de la création jusqu’au soir de la première qui signifiera notre mort. Et comme l’enfant, tout spectacle, au départ, cherche son vocabulaire, ne sait pas comment parler. L’équipe de création est au chevet du projet. Et il faudra plusieurs essais infructueux pour parvenir à cerner ce qui préside à la nature du propos. S’ensuivra une période de construction qui est aussi celle de l’adolescence et de l’accès à la maturité. Arrivera alors, tôt ou tard, le soir de la première qu’on peut voir comme une cérémonie funéraire dont la fin consiste, chaque soir uniquement, à applaudir quelque chose qui ne se reproduira jamais à l’identique. On ne se baigne pas deux fois dans la même eau. C’est pourquoi on n’applaudit pas à la fin d’une projection cinématographique. Pourquoi applaudir ce qui se déroulera de la même manière à la séance suivante ? Au théâtre, pas de séances mais des re-présentations. Et le préfixe re n’est pas là pour des prunes, il faut tout re-faire, soir après soir, de manière artisanale. Alors que faire de l’existence ? Un théâtre ou un cinéma ?
« La vie a passé et on n’a comme pas vécu » dit le vieux valet Firs à la fin de la Cerisaie de Tchekhov… Anton sait que la mort, contrairement à l’amour, n’existe pas. On dit « je t’aime » et on aime et on sent qu’on aime. Alors l’amour existe. Mais on dit « je meurs » quand on est encore en vie, sinon on ne pourrait pas le dire mais, du coup, qu’est-ce qu’on en sait ? Et finalement, on meurt. Une fois mort, soit ça continue (Barjavel, la faim du Tigre), soit c’est le néant où il n’y a rien donc même pas la mort. Et les vivants qui restent, eux, disent devant le cadavre : « Il est mort. » Mais, au fond, ils ne savent pas de quoi ils parlent car ils ne sont jamais morts, eux. Quand ils disent « Il est mort », en vérité ils veulent dire : « Je ne peux plus lui parler, je ne peux plus entendre son rire, ni l’embrasser, ni me promener à ses côtés. Il me manque. Je ne peux plus faire l’amour avec lui. Je ne peux plus partager un Chai Latte au lait d’avoine… » Alors on dit : « Il est mort ». On vit juste dans la présence de son absence. Alors on rit, on pleure, on va se recueillir sur une tombe mais, au fond, ce qu’on appelle la mort n’est qu’une convention, comme au théâtre… The show must go on… Faites vite, il y a peu d’espoir, il a demandé à vous voir ce soir à Nantes… Bien sûr on tombe à genoux, on pleure, on se dit qu’on s’aime, on dit à celui qui part qu’on sera toujours ensemble, qu’il peut avancer sur ce chemin au souffle arrêté.
Alors écrire, c’est utiliser les ruines pour marquer ce chemin, justement. Se servir des deuils pour bâtir des récits, se souvenir des morts pour s’adresser aux vivants. Il faut juste travailler. Tout le temps. Demander à un écrivain d’arrêter d’écrire, c’est comme demander à un amoureux d’arrêter d’aimer. Mais il n’y a pourtant que l’amour. Dans toutes les déclinaisons possibles, du plus intime au plus politique, de la plus violente colère au plus intense des couchers de soleil, de l’infiniment grand à ce grand de beauté dans le pli de ton aisselle. Écrire avec passion et poésie l’amour. Amour Passion Poésie. À inscrire au fronton de toute vie. Et rajouter comme épitaphe, avec beaucoup de liberté, dans le parfum des figuiers sauvages et le bourdonnement des cigales : Ce qui n’est pas poésie me tue.
Propos entendus et mis en lien par
Stéphane Michaud

Infos pratiques :
Canicule du verbe mourir, conférence tirée du livre Jusqu’au bord du ravin, les verbes de l’écriture aux éditions du Seuil (2025)
Ce livre est né d’une série de conférences de Wajdi Mouawad au Collège de France au printemps 2025. Un condensé de ces conférences a été interprété par l’auteur à la Comédie de Genève le samedi 2 mai 2026 de 10 h à 21h.
https://www.comedie.ch/fr/les-verbes-de-l-ecriture
Photos : © Elie Ludwig
[1] in Feuillets d’Hypnos (1946)
