Les réverbères : arts vivants

« Parfois ça fait peur la vie, mais j’ai mes amis »

[1]La troupe de Rémi Dufay a tenu sa promesse, en embarquant le public dans une expérience imprévue, mais finalement encore meilleure que ce à quoi on devait assister. D’amour et d’eau fraîche est encore à voir, ou plutôt à vivre, jusqu’au 27 septembre au Théâtre du Loup.

Après l’habituelle introduction d’avant-spectacle de Julie Gilbert – l’une des membres de la 3J, ainsi que s’est auto-surnommé le trio à la tête du Théâtre du Loup – JD (Jean-Daniel Piguet), le metteur en scène du spectacle auquel nous devions assister se présente au public. Après une générale catastrophique, il a pris conscience que son spectacle était raté. Mais, puisque le car qui devait emmener le public au Forum Meyrin, où devait se jouer la pièce, autant en profiter, non ? C’est ainsi qu’il motive l’ensemble des spectateur/trices à partir avec lui et les deux comédiennes (Prune Beuchat et Zoé Simon)… à la mer ! La soixantaine de personnes venues au Théâtre monte donc dans le car, où une playlist italienne les attend, avant de nombreuses péripéties qu’on ne vous fera pas l’affront de vous dévoiler ici. Car il faut les vivre pour les comprendre.

Lutter contre l’affaissement

Pendant le trajet, JD se confie à nous pour nous expliquer d’abord l’origine du spectacle : une adaptation d’une nouvelle de Stephen King, où l’effet de groupe et d’amitié est au cœur du propos. Mais, puisque tout est raté, il nous parle d’« affaissement », un concept qu’il a lui-même inventé et qui consiste, pour résumer, à arrêter de lutter pour ses idéaux, afin de privilégier davantage son confort personnel. La question se pose ici autour des subventions des spectacles, celle attribuée à celui-ci l’ayant été par une fondation aux influences douteuses. Faut-il alors accepter l’argent, pour pouvoir diffuser le spectacle et partager ses idées ? Ou, au contraire, aller au bout de ses convictions et renoncer à monter cette pièce, en n’acceptant pas cet argent ? À partir de cette question initiale, tout le fil de D’amour et d’eau fraîche peut se développer.

Les points de vue se confrontent alors, entre l’engagement de Zoé, la plus jeune des comédiennes qui n’est pas encore entrée dans cette phase d’affaissement ; JD, qui semble un peu perdu, après avoir affirmé son intention d’annuler le spectacle, mais qui doute ; et Prune, elle aussi partagée entre les opinions de ses deux comparses, qu’elle partage, et peine donc à prendre une décision. La force de ce spectacle est de faire également participer le public à la réflexion, à travers de nombreux échanges et un dispositif favorisant l’envie de s’intégrer à l’action. Pour ce faire – et en tâchant de ne pas trop en dévoiler – D’amour et d’eau fraîche nous place dans des situations où l’on ne sait plus totalement s’il s’agit de l’intrigue ou d’un véritable imprévu. Car c’est aussi là-dessus que se joue cette pièce : si l’intrigue et la trame sont bien fixées dès le début, le départ en car peut créer de nombreux aléas. Et il faut reconnaître tout le talent du trio pour improviser et gérer tout cela. Les discussions fusent également au sein du public, qui débat sur l’intention ou non de certaines actions. La dimension méta prend ainsi un tout autre sens, qui doit sans doute varier selon les soirs et ce qui survient.

Faire groupe, ensemble

L’autre point central de D’amour et d’eau fraîche est cette volonté de faire corps. À la base du projet de JD, il y a cette nouvelle de Stephen King, The Body, dont Rémi Dufay – le vrai metteur en scène du spectacle – avait lu un extrait lors de la présentation de saison. Au cœur de cette nouvelle se trouve la notion d’amitié, celle qui peut se former entre des êtres qui vivent ensemble un événement marquant, ou unique. C’est un peu la même chose qui arrive au public, avec cette annulation annoncée au moment-même ou la pièce doit commencer – et qui peut faire écho à certaines annulations qui sont survenues ces dernières années à Genève. Alors, il faut réinventer la dynamique, faire corps, se rassembler. Et cela se fait de différentes manières : par la fête, l’envie de partir ensemble, mais aussi dans un élan de solidarité face aux aventures qui arrivent. Nous pouvons ici vous dévoiler un exemple, qui n’était pas du tout prévu – et qui, par conséquent, ne devrait pas se reproduire : la nécessité de déplacer une voiture pour que le car ait la place de démarrer… On n’en dira pas plus !

Comme Rémi Dufay nous le disait en interview : « Au final, ça ne s’est pas passé comme prévu, mais c’est tant mieux ! » C’est ce qu’il voulait faire ressentir au public et il faut le dire : le pari est totalement réussi ! Si bien que des liens se créent, on échange, on a envie de boire un verre ensemble à l’issue de la représentation, d’apprendre à se connaître, d’en savoir plus… On aurait bien sûr eu envie de savoir ce que pouvait donner cette adaptation de The Body, mais l’essentiel est ailleurs. Rémi Dufay, avec D’amour et d’eau fraîche, parvient à revenir à l’un des éléments qui font la beauté du théâtre, tout en nous embarquant dans une expérience qui n’a rien de classique : faire corps, ensemble. Le théâtre, art vivant par excellence, l’aura rarement autant été, vivant. Et on aurait même envie que l’expérience se prolonge, ou de la revivre, pour voir à quelles surprises on fera face durant une autre représentation. D’amour et d’eau fraîche, c’est véritablement à vivre, plus qu’à voir, jusqu’au 27 septembre. En guise de conclusion, on reprendra les paroles de la chanson de Roland Cristal, qui résonne comme l’hymne de ce spectacle :

« Parfois ça fait peur la vie, quand y’a des soucis. Plus facile de fuir que de se mouiller. Parfois ça fait peur la vie, mais j’ai mes amis pour tenir le cap et naviguer à mes côtés. »

Fabien Imhof

Infos pratiques :

D’amour et d’eau fraîche, de Rémi Dufay, du 15 au 27 septembre 2026 au Théâtre du Loup.

Mise en scène : Rémi Dufay

Avec Prune Beuchat, Jean-Daniel Piguet et Zoé Simon

Attention : un déplacement en navette est prévu, accueil des personnes en fauteuil roulant possible sur demande, jauge limitée

Création sonore et régie générale : Julia Torino

Création scénographique : Tom Bache

Création lumière : Florian Leduc

Création chorégraphique : Timéa Lador

Musique originale : Roland Cristal

Coordination musicale et arrangement : Max Herrmann

Assistanat mise en scène et dramaturgie : Pierre-Angelo Zavaglia

Regard extérieur : Delphine Abrecht

Administration et soutien à la production : Ars Longa Agency

Accessoiriste spécialisé : Sven Kreter

Diffusion et assistanat de production : Alice Hoggett

Communication : Sabrina Vega, Séraphine Sallin-Mason et Jule Gaillard

https://theatreduloup.ch/spectacle/damour-et-deau-fraiche/

Photos : ©Séraphine Sallin-Mason

[1] Le titre de cet article est un extrait d’une chanson originale de Roland Cristal, composée pour le spectacle.

Fabien Imhof

Co-fondateur de la Pépinière, il s’occupe principalement du pôle Réverbères. Spectateur et lecteur passionné, il vous fera voyager à travers les spectacles et mises en scène des théâtres de la région, et vous fera découvrir différentes œuvres cinématographiques et autres pépites littéraires.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *