Les réverbères : arts vivants

Partir ensemble à la mer

La Pépinière renouvelle son partenariat avec le Théâtre du Loup, toujours sous forme d’interviews des porteur/euses de projet, pour cette saison 2026-2027. Nous avons rencontré Rémi Dufay, qui nous emmène dans un spectacle où rien ne se passera comme prévu. « Mais à la fin, ce sera encore mieux », assure-t-il ! D’amour et d’eau fraîche, c’est à voir du 15 au 27 septembre prochains.

La Pépinière : Rémi, bonjour, et merci de nous recevoir dans ton atelier.  Sur la photo de communication du spectacle, on voit trois personnes en maillot de bain jaune, ainsi qu’une question à la fin du résumé : « Et si au lieu d’assister à un énième spectacle, on partait tous ensemble à la mer ? » Et donc, c’est une nouvelle expérience que tu proposes ? Comment tu pourrais résumer cette forme que tu proposes ?

Rémi Dufay : Je ne sais pas si c’est une nouvelle expérience, mais en tout cas, un des concepts de D’amour et d’eau fraîche – qui reste un spectacle – c’est qu’on l’a construit en souhaitant que les spectateurices sortent du spectacle en se disant : « Ça ne s’est pas passé comme prévu, mais c’est tant mieux ! » C’est un peu comme quand tu pars en vacances et que, quand tu arrives, l’appart que tu avais réservé n’existe pas, ou il y a quelqu’un d’autre qui s’y est installé. Du coup, c’est un peu la galère, mais finalement, tu trouves une solution, tu te fais héberger chez des gens du coin, qui deviennent tes potes. Et, après coup, tu te dis qu’en fait, c’est mille fois mieux que si tout s’était passé comme prévu. Donc, c’est un peu ce qu’on essaie de créer : se dire qu’il y a un problème, qu’on ne va pas faire ce qu’on devait faire, mais qu’on va vivre une sorte d’aventure ensemble, pleine de rebondissements imprévus… Et à la fin, on est contents de l’avoir vécu. C’est en quelque sorte la direction sur laquelle on est, le fil rouge du spectacle, qu’on va essayer de tenir.

La Pépinière : Ce spectacle, dans sa forme initiale, a déjà été joué – ou plutôt pas joué, puisque c’est de ça dont il est question – en 2019 à La Bâtie. Comment est-il né ?

Rémi Dufay : Il y a effectivement une première version qui a été créée en 2019 à La Bâtie. Moi, je suis artiste associé à l’Abri. C’était la première année, donc encore le tout début. Et c’était aussi la première année de la collaboration entre l’Abri et La Bâtie, où un-e ou deux artistes de l’Abri peuvent faire une co-production au festival. J’ai gagné un concours qui, à l’époque, me permettait de faire un spectacle. On avait l’info en janvier, pour jouer en septembre. Donc non seulement c’est court, mais en plus, moi je viens des arts visuels. J’avais pas du tout fait d’école de théâtre, j’ai fait les beaux-arts. Et donc, en janvier, j’ai appris que je devais monter une compagnie, trouver des acteurices, écrire un projet, faire une mise en scène à La Bâtie qui ferait vraiment partie de la programmation. C’était super, j’ai appris plein de choses, mais c’était quand même très court pour une première création. J’étais très jeune, j’ai beaucoup aimé le faire, mais j’ai gardé un petit sentiment d’inachevé. Je me disais que ce serait trop bien, un jour, quand j’aurais plus d’expérience, de recréer ce spectacle et de l’aboutir, parce que, pour moi, c’était une première forme, un premier projet. Depuis, j’ai travaillé sur beaucoup d’autres projets, j’ai écrit plein de trucs… Et donc, sept ans après, ça me paraissait être le bon moment de reprendre ce projet, de le recréer. C’est vraiment un autre spectacle, pour moi, une véritable recréation. Donc, on a joué cette première version à La Bâtie, mais, également, il se trouve que le spectacle est co-produit avec le Théâtre Forum Meyrin. En l’occurrence, on a donc déjà joué deux dates à Meyrin. Mais là encore, c’est un peu particulier parce que, dans le calendrier de création, on a décidé de ne pas finir la création à Meyrin : c’est-à-dire qu’on a encore une semaine de création au Loup. C’est comme si les deux dates à Meyrin étaient une pré-première, d’une certaine façon, parce qu’on va encore créer entre nous, sans public, et après il y aura la première au Loup. Donc, c’est vraiment un spectacle qui n’est pas fini ; et moi, j’ai envie de dire qu’il ne sera jamais fini, qu’il va toujours évoluer. Comme tous les spectacles finalement, mais peut-être en assumant un peu plus cette dimension.

La Pépinière : Comme tu le disais, tu as eu l’occasion de travailler sur d’autres projets entre-temps, donc j’imagine que cela a permis de faire mûrir ce spectacle aussi. Qu’est-ce qui a vraiment évolué dans le spectacle depuis ses débuts ?

Rémi Dufay : Je ne veux pas trop en révéler, pour garder la surprise. Ce que je peux déjà dire, c’est que ça dure plus longtemps. À l’époque, on était contraints par la grille horaire de La Bâtie : ça devait durer 1h30. Et il se passe beaucoup de choses dans le spectacle, donc il y avait un peu un sentiment d’urgence. Là, ça dure 2h15, ce qui nous permet de prendre plus le temps de faire ce qu’on doit faire. Aussi, ma réflexion a évolué : c’est un spectacle qui parle beaucoup de mon rapport à l’art subventionné, à la création subventionnée ; dans quelle mesure c’est possible de faire de la politique à travers l’art subventionné, ou non ; quel est le rôle des artistes par rapport au pouvoir en place. C’est-à-dire : est-ce que ce sont des personnes qui viennent apporter une critique ou, au contraire, qui viennent renforcer un état des choses, comme des petites soupapes, qui permettent de manière très contrôlée et très indolore, d’évacuer un peu de pression en critiquant, mais sans avoir d’impact. D’amour et d’eau fraîche, c’est donc des questionnements là-dessus, et j’aimerais à chaque fois que ce soit assez proche de moi. Forcément, en sept ans, j’ai évolué politiquement, j’ai vécu d’autres expériences. Donc, j’ai l’impression que le spectacle a évolué avec moi : j’ai gagné en maturité, je pense, et donc le spectacle aussi. Peut-être qu’il y a des choses qui sont moins tranchées, et d’autres qui le sont plus ? En tout cas, le propos a pas mal évolué.

La Pépinière : C’est aussi un projet qui fait écho aux réflexions que le Loup a, avec la nouvelle direction. Qu’est-ce que ça représente aussi pour toi de pouvoir le jouer dans ce lieu-là ?

Rémi Dufay : Il y a plusieurs choses qui résonnent. La première, c’est que je connaissais déjà Julie Gilbert, parce qu’on avait collaboré sur la série théâtrale – Vous êtes ici – qu’elle avait gérée avec Michèle Pralong et Dominique Perruchoud. Il y avait des réflexions sur le vivre ensemble, le faire ensemble, le rapport à la politique, justement, qui me touchent. Et je trouve que D’amour et d’eau fraîche, effectivement, vient bien résonner là-dedans. Aussi, ce qui nous a intéressés au début, c’était le rapport au PAV, à la localisation du Loup, l’extérieur et l’intérieur. Et puis, D’amour et d’eau fraîche, c’est un spectacle qui raconte l’histoire d’un metteur en scène qui ne va pas faire son spectacle, qui décide de l’annuler, et d’amener les gens à faire autre chose. Pour nous, dans la création, ça a été aussi très déterminant de le faire au Loup, par rapport à ce qui s’est passé l’année dernière avec le spectacle Inconditionnelles. C’est aussi un spectacle qui parle de ces questions-là. D’ailleurs, c’est aussi une des choses qui a évolué : peut-être que l’annulation de spectacle, en 2019, n’avait pas la même image qu’en 2026. Donc ça a aussi un impact. Et puis, j’ai l’impression qu’on a des questionnements en commun. Donc on est très content-es de le faire au Loup.

La Pépinière : Au cœur du spectacle, il y a aussi cette notion d’affaissement, qui se développe de plusieurs manières. Comment cela se reflète dans le spectacle et, plus largement, dans ta pratique artistique ?

Rémi Dufay : L’affaissement, c’est ce moment, dans la vie, où on arrête de se battre pour ses idées et on agit davantage pour préserver son confort, ses privilèges. C’est une des principales sources de réflexion de D’amour et d’eau fraîche. J’ai l’impression que quand j’avais 27 ans, quand j’ai fait la première version, je n’avais pas le même rapport à l’affaissement. Maintenant je suis plus vieux, j’ai 34 ans, donc je me sens quand même plus affaissé qu’en 2019. Toutes les questions que le personnage du metteur en scène se pose dans D’Amour et d’Eau fraîche sur l’affaissement, pour moi, ce spectacle, c’est des manières d’y répondre. L’affaissement ne se résume pas par des concepts théoriques ici. On essaie plutôt d’incarner des idées à travers les personnages, et surtout à travers les situations que le public entend, mais vit aussi beaucoup : le fait de ne pas être dans la salle permet aux gens de vivre des choses avec leur corps, ce qui n’est pas toujours le cas au théâtre. Et on espère que le fait de faire vivre ça aux spectateurices, de les chambouler aussi avec leur corps, ça leur permet de décaler leur perception du quotidien. C’est quand on part en voyage, quand on revient, ça a cet effet-là. Parce qu’on a vécu autre chose, ça nous a un peu déplacé. Ce serait super que, quand les gens rentrent chez eux, ils et elles se sentent un peu décalés par rapport à leur vie de tous les jours et que, peut-être, ils et elles se questionnent sur leur propre affaissement. Ce serait un des buts, en tout cas. Je ne sais pas si on y arrivera, mais c’est une des choses qu’on vise.

La Pépinière : Il y a aussi, dans D’amour et d’eau fraîche, ce rapport entre réalité et fiction. Finalement, on n’est pas dans une salle de théâtre, on est même au cœur d’une réalité. Quel effet ça peut avoir sur le public et sur le spectacle ?

Rémi Dufay : C’est un outil que j’utilise beaucoup. J’avais fait une performance qui s’appelait L’air de rien, qui était une invitation d’Hélène Mariéthoz, pour un projet artistique qui se déroulait au bord de l’Aire après la renaturation de la rivière. On avait juste mis un panneau et des articles dans le journal et plein de communications qui disaient : « Attention, l’intervention de Rémi Dufay consiste à avoir engagé plein de performeur/euses qui vont faire des scènes du quotidien, comme des footings, des pique-niques, plein de choses comme ça, mais ce ne sont pas vraiment des gens de tous les jours, ce sont des personnes qui jouent à faire semblant. » L’idée, c’était que les spectateurices de cette performance aillent au bord de la rivière et regardent un peu ce qui se passe, en essayant de deviner si c’était des performances ou de réelles scènes du quotidien. Ce qui m’intéresse là-dedans, c’est que ça rehausse l’attention des gens. Tout ce qu’ils vivent et tout ce qu’ils voient prend potentiellement la valeur d’une œuvre d’art, d’un geste artistique, et ça fait que tout peut être plus beau. Ce qui s’est passé, c’est que plein de choses que je n’avais pas écrites, ou pour lesquelles j’avais pas du tout engagé des performeur/euses, les gens étaient persuadés que c’était fait exprès, que c’était une œuvre d’art. Je trouve que ça leur permet de vivre le moment de manière beaucoup plus intense et plus belle que s’ils l’avaient vu sans y prêter attention. D’amour et d’eau fraîche mobilise beaucoup cela, pas juste pour le plaisir de créer le trouble, mais aussi, je pense, pour augmenter l’attention des gens et donner une plus grande puissance à tout ce qui se passe. Un bon exemple de ça c’est qu’en 2019, on avait joué le spectacle dans un lieu où il y avait des canards. À un moment donné, on distribuait de la nourriture au public, et les canards avaient bien compris qu’il y avait moyen de gratter des miettes… Alors ils venaient tous les soirs à notre rencontre. Un jour, on a reçu un mail d’une spectatrice qui nous disait : « Bravo pour ce super spectacle, et félicitations pour le dressage des canards ! » Alors qu’évidemment ce n’est pas du tout quelque chose qu’on recherchait de base, et qu’on aurait été bien incapable de faire si on l’avait voulu. Mais dans l’esprit de cette personne, on l’avait fait. C’est génial ce que les gens peuvent croire quand ils se mettent dans une position où ils ont envie de croire.

La Pépinière : Tu me disais un peu plus tôt que tu viens des Beaux-Arts au départ. Comment ça influence ta pratique ?

Rémi Dufay : C’est difficile à dire, dans le sens où je n’ai pas fait d’école de théâtre, donc je n’ai pas de point de comparaison. Mais peut-être, très concrètement, tu parlais d’images de communication tout à l’heure, je pense que mon parcours fait que j’apporte un soin très particulier aussi à tout ce qu’il y a autour du spectacle. Je travaille avec un-e photographe, Séraphine Sallin-Mason, qui a fait toute la communication avec Sabrina Vega et Jule Gaillard. On a fait des petites cartes, différents posters, il y a tout un enrobage auquel j’ai l’impression que j’accorde beaucoup plus de soin que certain-es de mes ami-es qui font aussi des spectacles. Je pense que c’est vraiment le côté beaux-arts. Et puis – mais c’est peut-être quelque chose que je fantasme, je ne sais pas si c’est vrai – mais j’ai l’impression que le fait de pas avoir fait d’école de théâtre, de ne pas être estampillé « arts vivants » au départ, me donne une sorte de liberté. Le fait d’avoir une étiquette un peu mouvante, ça fait que je me fiche un peu de ce qu’on peut dire. J’ai l’impression que j’ai moins de pression et que ça me permet de faire plus de trucs. Peut-être que ce n’est pas vrai, mais j’ai l’impression que ça me donne un peu plus de liberté d’action entre ce qui est un spectacle et ce qui n’en est pas.

La Pépinière : Rémi, merci beaucoup pour cet entretien ! On se réjouit de découvrir où ce spectacle va nous emmener, et comment on fera face à l’affaissement !

Fabien Imhof

Infos pratiques :

D’amour et d’eau fraîche, de Rémi Dufay, du 15 au 27 septembre 2026 au Théâtre du Loup.

Mise en scène : Rémi Dufay

Avec Prune Beuchat, Jean-Daniel Piguet et Zoé Simon

Attention : un déplacement en navette est prévu, accueil des personnes en fauteuil roulant possible sur demande, jauge limitée

Création sonore et régie générale : Julia Torino

Création scénographique : Tom Bache

Création lumière : Florian Leduc

Création chorégraphique : Timéa Lador

Musique originale : Roland Cristal

Coordination musicale et arrangement : Max Herrmann

Assistanat mise en scène et dramaturgie : Pierre-Angelo Zavaglia

Regard extérieur : Delphine Abrecht

Administration et soutien à la production : Ars Longa Agency

Accessoiriste spécialisé : Sven Kreter

Diffusion et assistanat de production : Alice Hoggett

Communication : Sabrina Vega, Séraphine Sallin-Mason et Jule Gaillard

https://theatreduloup.ch/spectacle/damour-et-deau-fraiche/

Photos : ©Séraphine Sallin-Mason

Fabien Imhof

Co-fondateur de la Pépinière, il s’occupe principalement du pôle Réverbères. Spectateur et lecteur passionné, il vous fera voyager à travers les spectacles et mises en scène des théâtres de la région, et vous fera découvrir différentes œuvres cinématographiques et autres pépites littéraires.

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